PRELUDE Partie 1

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L’orage rugissait dans la plaine, accompagnant les pas d'une étrange vagabonde. Le ciel mauve se déchirait, lézardé de grands dards tantôt bleutés tantôt argentés. Ce vrombissement insupportable chaperonnait la silhouette dodelinant au gré des vents violents. Les bourrasques faisaient tournoyer la neige et balayaient des mottes de terre humide. Seule, aux frontières du monde civilisé, ses pas la guidaient vers la vaste province du Baralag à l'extrême-est de la frontière Dioscure. Autour d’elle le territoire était essentiellement composé de toundras et de forêts de conifères.

Suivant un réseau de sentiers de chasseurs, elle entreprit une traversée des plus périlleuses pour qui s'y risquait. Ayant quitté les bois de Glendahal plus à l'ouest, elle se retrouva face à un paysage montueux à l'horizon. l'Altaïrim et les monts de Vendomair plus au nord marquaient la limite entre l'empire septentrional et le territoire antique des anciens peuples. Au loin, un éclair frappa, laissant la vagabonde admirer ces montagnes titanesques rendues blanches par les neiges éternelles, puis les ténèbres les enveloppèrent à nouveau. Après plusieurs heures, la tempête cessa, enfin, ne laissant substituer qu'une légère bise. Sous la clarté d'une lune cornue apparurent des faisceaux éclatants semblables à d'immenses voiles aux couleurs changeantes envahissant le ciel nocturne.

La voyageuse marqua un arrêt afin d'apprécier cette vision unique. La neige brillait de tonalités insolites au rythme de ses rubans luminescents qui se reflétaient sur sa large cape. Suivant la constellation de l'ours, l'étrangère parvint à retrouver une trace de vie, le long d'un sentier nettement marqué, un village s'illuminait à proximité, un village de mineurs. Un des rares présents en ces terres reculées, une auberge se tenait à l'écart du village, une à l'architecture unique dont seuls les nains avaient le secret. Cette bourgade dissimulée dans cette vaste étendue blanche, à la frontière de la mer gelée, ne résonnait qu’au hurlement des loups qui sonnait comme un rappel de l'état sauvage de cette contrée, comme pour signifier qu'ils demeuraient les véritables maîtres de ces lieux. Lorsqu’elle voulut pénétrer dans le logis, l'étrangère rencontra un étrange petit escalier à rampe de bois, et sur les murs, des lézardes investissaient la façade blanchie par le blizzard.

Passer le seuil de la porte, ce fut tout d'abord l'odeur qui attira l'attention de l'étrangère captivée par les arômes qui émanaient de l'établissement. Une odeur de porc salé, de bouillon de poulet, et de bière se dégageait de cette auberge et le ventre de la vagabonde hurlait famine après un si long périple. Prenant soin de rabattre son capuchon afin de dissimuler ses traits, elle s'avança sans se présenter vers une table.

Ses bottes de cuir, recouvertes d'un mélange de terre boueuse et de neige, salirent le parquet de planches de bois à chacun de ses pas. En voyant ça, l'aubergiste pesta dans sa barbe quelques jurons. C’était un nain tout bedonnant, affublé d'un tablier taché, niché derrière son comptoir, il récurait avec vigueur un verre en terre cuite en grommelant quelques mots de sa langue natale entre ses dents jaunes. Il la fixait d'un regard bien ombragé. Seule au fond de la grande salle, telle une petite ombre timide, elle ignora toute forme de convenance et se faisant ne considéra ni l'aubergiste ni le regard réprobateur des quelques clients présents.

La vagabonde prit place, déposa son sac en bandoulière sur le côté et observa sous sa capuche les personnes présentes. À sa gauche se trouvait une femme qui la dévisageait avec insistance. Son mari l'ignorait, trop occupé à en découdre avec son assiette débordante de ragoût. Il lui cogna violemment le pied pour qu'elle cesse de fixer l'étrangère.

Deux nains, deux mineurs, habillés de loques, s'amusaient à un jeu de cartes, certainement depuis plusieurs heures, compte tenu des chopes entassées à leur table. Ils ne la remarquèrent pas, déjà ivres à bramer quelques noms d'oiseaux à chaque carte posée. Les deux semblaient se quereller afin de savoir qui paierait l’aubergiste en fin de soirée. Une autre personne, bien mystérieuse, se trouvait elle aussi seule à une table. Face à la vagabonde, dissimulée sous une cape et une capuche beige se dessinait une figure qui dénotait du reste de la clientèle. Lorsqu'il rejeta sa capuche en arrière, elle révéla une petite tête entièrement rasée ainsi que de longues oreilles en pointe. C'était un elfe. Comme tous ceux de sa race, il avait une peau bleu-grisâtre et ses yeux noirs au regard perçant faisaient ressortir ses traits étroits de vautour. Ses mains étaient puissantes et rugueuses. Il en glissa une à travers sa cape, laissant admirer sa ceinture aux écailles d'or d'où pendait une lame courte au pommeau incrusté de gemmes. La lame glissait dans un fourreau de cuir travaillé avec soin. Il fit signe à l'aubergiste qui envoya son torchon par-dessus son épaule avant de le rejoindre.

Mon ami, dit-il, je vous prendrais bien du pain et de la tomme, de Prinissal si vous en avez en réserve, ainsi qu'un peu de viande, peu importe le morceau, ajouta-t-il. J'aimerais reprendre la route dès ce soir si le temps le permet, avoua l'elfe esquissant un sobre sourire.

Avec ce temps tu risques pas de bouger d'ici, lui répondit sèchement l'aubergiste. Et il désire autre chose à boire avec ça, l’elfe ?

La présence de ce visiteur ne semblait pas l'enchanter. À son ton, le sourire de l'elfe se cailla.

J'ai déjà ce qu'il me faut, merci, on m'a déjà servi à boire, affirma-t-il en montrant une carafe encore dégoulinante de mousse de bière.

Il sortit une petite bourse, y glissa deux doigts, prenant soin de ne pas dévoiler tout le contenu, et en sortit une pièce d'or. Le nain observa la pièce un instant, étonné, on aurait cru qu'il allait la mordiller afin de s'assurer qu'elle soit faite de bon métal. Il n'en fit rien et d'un rictus s'empressa de la placer bien à l'abri dans sa poche.

La voyageuse demeurait le visage masqué sous sa capuche telle une ombre silencieuse. L'aubergiste de son côté disparut dans l'arrière-salle. L'elfe se tourna en direction de la nouvelle cliente avec un regard des plus scrutateurs. Il ne la lâchait plus, elle l'avait remarqué et il le savait bien, pourtant il continuait. Il hésita un instant à la rejoindre mais se ravisa, il attendait depuis plusieurs minutes, son pied trépignait et son index tapotait son verre. Il prit finalement son courage à deux mains, se releva, attrapa sa carafe en prenant attention à ne pas en renverser la moindre gouttelette, et se dirigea vers sa table pour prendre place sans demander la permission.

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