PRELUDE

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L’orage rugissait dans la plaine, accompagnant les pas d'une étrange vagabonde. Le ciel mauve se déchirait, lézardé de grands dards tantôt bleutés tantôt argentés. Ce vrombissement insupportable chaperonnais les pas légers de cette silhouette dodelinante au gré des vents violents. Les bourrasques faisaient tournoyer la neige et balayaient des mottes de terre humide. Seule, aux frontières du monde civilisé, ses pas la guidaient vers la vaste province du Baralag à l'extrême-est de la frontière Dioscure. Autour d’elle le territoire était essentiellement composé de toundra et de forêts de conifères.

Suivant un réseau de sentiers de chasseurs, elle entreprit une traversée des plus périlleuses pour celui qui s'y risquait. Ayant quittée les bois de Glendahal plus à l'ouest, elle se retrouva face à un paysage montueux lequel formait une chaîne ondulante à l'horizon. l'Altaïrim et les monts de Vendomair plus au nord marquaient la limite entre l'empire septentrional et le territoire antique des anciens peuples. Au loin un éclair frappa laissant la vagabonde admirer ces montagnes titanesques rendues blanches par les neiges éternelles, puis les ténèbres les enveloppèrent à nouveau. Après plusieurs heures la tempête cessa, enfin, il n'y avait à présent plus qu'une légère bise. Sous la clarté d'une lune cornue apparurent des faisceaux éclatants semblables à d'immenses voiles aux couleurs changeantes envahissant le ciel nocturne.

La voyageuse marqua un arrêt afin d'apprécier cette vision unique. La neige brillait de tonalités insolites au rythme de ces rubans luminescents qui se reflétaient sur sa large cape. Suivant la constellation de l'ours, l'étrangère parvint à retrouver une trace de vie, le long d'un sentier nettement marqué, une ville s'illuminait à proximité, un village de mineurs. Un des rares hameaux présent en ces terres reculées, une auberge se tenait à l'écart de la ville, une à l'architecture unique dont seuls les nains en avaient le secret. Dissimulée dans cette vaste étendue blanche à la frontière de la mer gelée, seul le hululement des loups résonnait à quelques lieux comme un rappel de l'état sauvage de cette contrée, comme pour lui signifier qu'ils demeuraient les véritables maîtres de ces lieux. Lorsqu’elle voulut pénétrer dans le logis, l'étrangère rencontra un étrange petit escalier à rampe de bois, et sur les murs, des lézardes investissaient la façade blanchie par le blizzard.

Passer le seuil de la porte, ce fut tout d'abord l'odeur qui attira l'attention de l'étrangère captivée par les arômes qui émanait de l'établissement. Une odeur de porc salé, de bouillon de poulet, et de bière se dégageait de cette auberge et le ventre de la vagabonde hurlait famine après un si long périple. Prenant soin de rabattre son capuchon afin de dissimuler ses traits, elle s'avança sans se présenter vers une table.

En s'avançant ses bottes de cuir recouvertes d'un mélange de terre boueuse et de neige salirent le parquet de planches de bois à chacun de ses pas et cela agaça l'aubergiste. C’était un nain tout bedonnant, affublé d'un tablier tâché, niché derrière son comptoir, il récurait avec vigueur un verre en terre cuite en grommelant quelques mots inextinguibles entre ses dents jaune. Il la fixait d'un regard bien ombragé. Seule au fond de la grande salle, telle une petite ombre timide, elle ignora toute forme de convenance et se faisant ne considéra ni l'aubergiste ni le regard réprobateur des quelques clients présents.

La vagabonde prit place, déposa son sac en bandoulière sur le côté et observa sous sa capuche les personnes présentes. À sa gauche se trouvait une femme, elle aussi la dévisageait avec insistance, son mari lui l'ignorait, trop occupé qu'il était, la tête plongée dans son assiette débordante de ragoût.

Il lui cogna violemment le pied pour qu'elle cesse de fixer l'étrangère. Deux nains, deux mineurs, habillés de loque s'amusaient à un jeu de cartes, certainement depuis plusieurs heures compte tenu des choppes entassées à leur table. Ils ne la remarquèrent pas déjà ivre à bramer quelques noms d'oiseaux à chaque cartes posées. Les deux semblaient se quereller afin de savoir qui paierait l’aubergiste en fin de soirée. Une autre personne, bien mystérieuse se trouvait elle aussi seule à une table, face à elle, faite d'une mince envergure dissimulée sous une cape et une capuche beige se dessinait une figure qui dénotait du reste de la clientèle. Lorsqu'il rejeta cette dernière en arrière, elle révéla une petite tête entièrement rasée ainsi que de longues oreilles en pointe. C'était un elfe. Comme tous ceux de sa race, il avait une peau bleu-grisâtre et ses yeux noirs au regard perçant faisaient ressortir ses traits étroits de vautour. Ses mains n'étaient ni longues et minces comme celle des siens mais puissantes et rugueuses. Il en glissa une à travers sa cape laissant admirer sa ceinture aux écailles d'or d'où pendait une lame courte au pommeau incrusté de gemmes. La lame glissait dans un fourreau de cuir travaillé avec soin. Il fit un signe à l'aubergiste qui envoya son torchon par-dessus son épaule avant de le rejoindre.

Mon ami, dit-il, je vous prendrais bien du pain et de la tomme, de Prinissal si vous avez en réserve, ainsi qu'un morceau de viande, peu importe ce que vous avez, ajouta-t-il. J'aimerais reprendre la route dès ce soir si le temps me le permet, avoua l'elfe esquissant un sobre sourire.

Avec ce temps tu risques pas de bouger d'ici, lui répondit sèchement l'aubergiste. Et il désire autre chose à boire avec ça l’elfe ? lui demanda-t-il d'un air presque émoussé.

La présence de ce visiteur ne semblait pas l'enchanter. À son ton, le sourire de l'elfe se cailla.

J'ai déjà ce qu'il me faut merci, on m'a déjà servi à boire, affirma-t-il en montrant une carafe encore dégoulinante de mousse de bière.

Il sortit une petite bourse, y glissa deux doigt prenant soin de ne pas dévoiler tout le contenu et en sortit une pièce d'or. Le nain observa la pièce un instant, étonné, on aurait cru qu'il allait la mordiller afin de s'assurer qu'elle soit faite de bon métal. Il n'en fit rien et d'un rictus s'empressa de la placer bien à l'abri dans sa poche. La voyageuse demeurait le visage masqué sous sa capuche telle une ombre, silencieuse. L'aubergiste disparut dans l'arrière-salle sans prêter attention. L'elfe détourna son attention sur elle avec un regard des plus scrutateurs. Il ne la lâchait plus, elle l'avait remarqué et il le savait bien, pourtant il continuait. Il hésita un instant à la rejoindre mais se ravisa, il attendait depuis plusieurs minutes, son pied trépignait et son index tapotait son verre. Il prit finalement son courage en main, se releva, attrapa sa carafe en prenant attention à ne pas en renverser la moindre gouttelette, et se dirigea vers sa table pour prendre place sans demander la permission.

Je n'ai pu m'empêcher de remarquer avec quelle insistance vous observez chacun d'entre nous depuis votre arrivée, murmura l'elfe qui retrouvait le sourire.

Je pourrais dire de même de vous. Vous me fixez comme si j'étais une bête curieuse, lui rétorqua froidement la vagabonde avant de se raviser. Navré, ma route fut longue et avec le temps je deviens quelque peu... sauvage, avoua-t-elle d'une voix à la fois douce et amère.

Je peux comprendre ça jeune dame. Dans ces terres on peut vite perdre tout repère, et toute forme de civilité... À qui ai-je l'honneur ? demanda-t-il en lui versant un verre de bière brune.

Personne. Une simple voyageuse.

Vraiment, une simple voyageuse ? Et quelle raison a guidé vos pas en ces lieux ? C'est à mon tour d'être pardonné, c'est que je suis curieux.

Je suis à la recherche d'une personne. Je me dirige vers Jundzil.

Jundzil, alors vous n'avez pas choisi la route la plus simple.

J'ai été contrainte de dévier de chemin et me voilà, ici, dans ce désert blanc.

Et vous voyagez seule qui plus est.

Il est préférable que je reste seule, affirma-t-elle d'un air brumeux.

Une femme seule, voilà qui est pour le moins dangereux, surtout dans cette région, et par ces temps. Mais je devine que vous y êtes habituée, je le vois à vos yeux, affirma-t-il alors que le regard de la jeune fille se rétrécit. L'elfe siffla une bonne lampée de bière et continua. Donc, vous voilà ici, une âme égarée au bout du monde. Il détourna son regard vers la porte des cuisines. Mais que fait l'aubergiste, j'ai une route à prendre moi, grommela-t-il en changeant radicalement de sujet.

À votre place je resterais ici, du moins pour la nuit.

Et pourquoi ça ? la questionna-t-il d'un air dubitatif, presque offusqué.

Au dehors rôdent de sombres créatures.

Je suis au courant de l'arrêté royal et des interdictions qui en découlent dans la région. Les meutes de loups ne m’effraie point, j'ai de quoi me défendre, affirma-t-il en révélant la lame dissimulée sous sa cape avant de la ranger dans son fourreau. De ce qui est des monstres, je ne crois pas tomber sur une tarasque ou quelques bruns dans cette région.

Parfois on peut croiser plus monstrueux que des monstres.

Hum... Vous parlez en connaissance de cause j'imagine. Pour une fille de la nuit, la plupart de nos semblables peuvent aspirer au titre de monstre. Inutile de vous cacher derrière votre capuche, la rassura-t-il. Il n'y a pas de raison, ici personne ne vous fera le moindre mal, je vous en fait serment sur mon honneur. Il n'y aucune honte à avoir, pour ma part je ne vois devant moi qu'une femme cachée sous un air quelque peu, renfrogné toutefois, ironisa-t-il.

La jeune fille releva alors sa capuche en arrière, le regard des nains se tourna inéluctablement vers elle et tous purent admirer la chevelure d'albâtre onduler sur sa peau d’un bleu de nuit. Elle ôta également sa large cape surmontée d'une fourrure. Les braises crépitantes de l'âtre la réchauffaient suffisamment, ainsi l'elfe pu admirer sa silhouette féline, témoin d'une force peu commune. Des membres longs et des épaules robustes sans toutefois ne rien lui ôter de sa grâce féminine. En dépit de ses vêtements de guerrière, tout en elle respirait la féminité. Ses habits semblaient provenir des landes méridionales rappelant les soldats Sardéniens de la guerre qui sévissait dans le sud. Nul blason ornait sa tenue, pourtant elle semblait prête à livrer une bataille. Sa tenue dénotait de son expression étrangement paisible désormais. Elle ne portait pas une jupe, mais un pantalon noir, de tissu de qualité, retenues par une large ceinture de cuir. Ses bottes également en cuir souple lui arrivaient presque aux genoux et sa chemise de soie blanche dépassait d'une cuirasse légère la serrant jusqu'au bas de sa poitrine.

Voilà qui est mieux, repris l'elfe étonné tout d'abord par le visage candide de celle-ci.

Son regard se leva sur sa chevelure éclatante.

Que faites-vous ici, aux frontières de la mer boréale ?

Une expédition plus au nord... mais où sont mes manières par les dieux, je me dois de me présenter. Je me nomme Celyn Karl Yahnvin. Je suis un des émissaires du Seigneur Dagda premier du nom et je suis ici à titre, disons officieux, murmura-t-il en se penchant de côté.

Alors Celyn Karl Yahnvin je suis enchantée de rencontrer une personne telle que vous dans un coin aussi, disons reculé.

Et bien tout cela est une longue histoire mais pour vous faire court, une affaire, une affaire d’or et de pierres brillantes.

Pourrait-il y en avoir là-bas ? Vous attisez ma curiosité.

Oui des gisements ma dame, avoua-t-il.

De quelle sorte ?

Des gisements de pierres ma dame, par milliers, piégés sous les glaciers des chaînes montagneuses. Il nous a été rapporté qu'un nain aurait débusqué à quelques kilomètres d'ici une émeraude de plus de trois cent caroubles vous imaginez ?!

Et bien non, navré, j'ignore même ce qu'est un carouble.

C'est une unité que nous utilisons pour peser tous les objets précieux. Cela provient du caroubier qui pousse dans les îles d'Astoria, les graines ont la particularité d'être très résistantes et de poids quasi constant. Pour tous les joailliers qui se respectent cela représente une aubaine afin d'éviter toutes transactions disons litigieuses... Surtout qu'en Diocurie, les nains comme vous le savez certainement se montrent très pointilleux en ce qui concerne le commerce. Mais je m'égare, pardon, j'ignore pour quelle raison je vous parle ainsi. Après tout cela fait des jours que je n'ai pas eu quelqu'un avec qui converser et j'éprouve peut-être le besoin de vous parler c'est étrange non ? Je vous ennuie peut-être ?

Non pas du tout et non vous ne m'ennuyez pas croyez-moi. Vous êtes seul, je ne vous vois aucune escorte avec vous ?

En réalité je ne devrais pas en parler, révéla-t-il à voix basse, l'affaire en question requiert une certaine discrétion. Une équipe de mineurs est déjà sur place et le lieu se trouve placé sous bonne garde ceci étant dit. Ma visite en ces lieux doit demeurer secrète. Je compte sur vous pour garder le silence. Vous m'avez l'air d'une personne de confiance, vous ne révélerez rien de notre discussion j'en suis assuré, n'est-pas ?

Bien entendu, le rassura-t-elle. Cette mission dont vous devez vous acquitter me paraît quelque peu risquée cependant.

Pourquoi donc ?

Vous êtes étranger à ces terres, vous ne connaissez pas son histoire. Ces montagnes sont la propriété des seigneurs du froid et non celle des vivants.

...., il hoqueta, puis désira riposter mais les mots refusèrent de sortir.

Il est important qu'on ne trouble pas certains recoins obscurs de ce monde. Certains lieux de la terre doivent demeurer ainsi de peur que les êtres qui sommeillent ne s'éveillent à nouveau.

Voilà un discours plein de sagesse venant d'une si jeune âme. Je comprends vos réticences, il y a des lieux qui doivent demeurer pur, mais à situation désespérée, mesures désespérées. Le destin de nombreuses vies dépend de nous. Les seigneurs du nord ont fort besoin de ressources afin de préparer la guerre qui s'en vient.

Les Ishtaris.

Oui, chaque jours ils prennent plus de terre

Les Sardéniens n'ont pas oublié eux, ajouta-t-elle d'un air scénique. Les marques du fouet, et les tombes qui serpentent le continent méridional sont autant de marques de leur haine envers les Ishtaris qu'une cicatrice qui ne se refermera jamais.

Vous dîtes vrai, mais aussi une marque de haine envers l'entièreté de mon peuple. À bien des égards je comprends leur colère, bien que la plupart d'entre nous ne cherche que la paix entre les nations et les peuples. Envers et contre tous nous sommes toujours ramenés à notre passé le plus sombre. Depuis qu'ils ont franchi la mer Agide... Nous sommes tous frères, Astorois et Pyrites mais les Ishtaris, je ne peux les considérer comme tels, ils salissent notre nom par leurs actes ignominieux.

Les frères massacrent les frères...

... les cousins s’entre-tuent, les fils se révoltent contre leur père et les pères maudissent leurs enfants.

... Il n'y a plus d'autres sentiments que la haine et la colère dans le cœur de chacun qui devient semblable à la pierre.

Le Ragh-hal-rok n'a pas conclu son ultime chapitre, conclut-il. Vous m’intriguez à tout point de vue jeune voyageuse, seuls les aïeuls se rappellent de cette comptine, vous êtes instruite, êtes vous une lettrée ?

Je suis simplement plus vieille que ce que l'on pourrait penser.

Vraiment ? dit-il en relevant un sourcil.

Aussi vieille que le monde, assura-t-elle d'un ton amusé tout en esquissant un léger sourire vite réfréné par un échos au dehors.

Je croirais deviser avec une Asê...

Il ne put terminer sa phrase que le regard de la voyageuse le freina, mais il n'en démordait point. Il savait pertinemment à qui il s'adressait et cela l'intriguait autant que cette idée lui glaçait le sang.

La voyageuse se détourna, les yeux accrochés à la fenêtre à barreaux dont les carreaux embués empêchaient de discerner clairement ce qui se trouvait dehors. Elle distinguait seulement la neige et les éventails multicolores dans le ciel.

Qui y a-t-il ?

Vous devriez vous reposer ici ce soir.

J'apprécie votre solitude, mais il me faut reprendre la route de toute urgence.

Les yeux de l'étrange femme s’embrumèrent tandis qu'un son métallique à l’extérieur attira son attention de nouveau, rapidement masqué par le vent reprenant sa course avec encore plus de violence.

Surtout ne sortez pas, quoi qu'il se passe, lui ordonna-t-elle sèchement.

Son visage se renfrogna et l'émissaire s'abstint de plus de questions.

Je peux rester encore un peu, l'aubergiste ne m'a pas encore servi après tout, dit-il d'un air faussement enjoué. Je me demande d'ailleurs ce qui lui prend autant de temps.

La voyageuse releva lentement sa capuche.

Retournez à votre table. Maintenant.

Il s’exécuta sans réellement comprendre son expression nerveuse, tout-à-coup, elle tapotait du pied, elle était manifestement contrariée, non pas par la présence de l'elfe ni par leur conversation, elle paraissait inquiétée. Une fois retourné à sa table, Celyn l'observait avec une certaine inquiétude, de son côté elle devinait sans mal son incompréhension et qui aurait pu le blâmer. Depuis l’extérieur on entendait des hennissements suivi de quelques paroles incompréhensibles. Puis des bruits de pas s'enfonçant dans la neige se firent de plus en plus distincts. La porte s'ouvrit dans un fracas monumental faisant vaciller les flammes des candélabres devant elle. Trois ombres surgirent, trois hommes drapés dans des capes doublées de fourrures. Leurs longs cheveux, leurs barbes étaient blanchis de givre. Tous trois se trouvaient encapuchonnés, leur visage demeurait dans l'ombre et ils restèrent un instant dans l'obscurité, le temps de s’épousseter. Les nains, face à eux, se firent des plus discrets, ils cessèrent de jouer, baissèrent le regard tourné vers le fond de leurs chopes vides. La femme serra son mari, l'agrippa par le bras, lui ne bougeait plus un cil, baissant la tête, il se renferma de nouveau, plongeant lui la tête au fond de son assiette.

Celyn empoigna le pommeau de sa lame d'un geste irréfléchi et d'un bref signe de la tête la voyageuse lui conseilla de se raviser. Les hommes avancèrent lentement, d'un pas lourd, se débarrassant de la neige encore collée à leur cape, l'un d'eux se grattait sa barbe afin d'en retirer la neige.

Soudain dans l'arrière salle, un gémissement se fit entendre suivi d'un claquement métallique. Les clients sursautèrent, les hommes eux demeurèrent stoïques tout comme la jeune femme toujours la tête penché dans le vide. Sortie de la cuisine, une silhouette féline approcha accompagnée du cliquetis de son armure légère. Elle abaissa sa lance rougie de sang qui s'écoulait sur le plancher tel un chapelet de gouttelettes écarlate. Son visage abrité par un masque de métal noirci ne laissait distinguer que ses yeux noirs et scintillant de cruauté. Le casque qui ornait sa tête arborait de grandes plumes de faisans et laissait onduler sa chevelure grisonnante. Chaque mouvement de son corps souple était subtilement provocateur.

Une membre des stannias à n'en pas douter, songea l’elfe.

Les stannias étaient une caste de guerrières elfes. Chacun des contours de ses traits et de ses membres semblait habité par une personnalité maléfique. Elle prit place à une table et y demeura nerveusement silencieuse. Les hommes la rejoignirent tout en scrutant les clients apeurés. Ils s'assirent et se servirent à boire partageant une cruche déjà présente sur la table. Après s'être désaltéré, un des hommes prit la parole.

Nous recherchons une femme, à vos yeux elle paraîtrait telle une jeune femme, leur appritle plus imposant des trois d'une voix rauque. Elle est mince, elle a la peau noire, semblable à une noctinos et ses cheveux sont blancs comme d’la neige ajouta-t-il en tournant la tête dans la direction de la voyageuse. Elle est enveloppée dans une large cape de... Il marqua un arrêt pour fixer la jeune femme sans finir sa phrase et fit un léger signe de la main à la tueuse elfe afin de lui signifier la présence de celle-ci. La stannias prit une profonde inspiration, se releva d'un mouvement lent et assuré, empoigna sa lance et s'avança en compagnie l'homme. Les deux autres dégainèrent leur épée sous le regard mortifié de l'assistance. Les hommes restaient en retrait, leurs mains tremblaient et la jeune femme qui l’avait remarqué, se fendit d'un léger rictus.

Vous savez ce qui nous amène, dit un des hommes d'un air plus posé.

Il y avait une certaine forme de respect dans son intonation.

Combien ? demanda la voyageuse d’un ton laconique..

Bien assez pour tenter notre chance face à vous, ajouta-t-il avec politesse.

J'imagine que c'est grâce à elle que vous m'avez débusquée.

C'est pour cela que l'on me paye Asêgalan, ajouta la stannias d'une voix étouffée par son casque.

Que vous a-t-on promis, hormis l'or ? Je ne pense pas que vous auriez pris tous ces risques simplement pour quelques sikka, même pour une somme conséquente; On vous a promis des terres ou des titres qui sait, peut-être une promesse de liberté, supposa-t-elle d'un ton placide en portant son regard vers la stannias.

Cela importe peu Asêgalan, grogna-t-elle.

C'est pour ça que tu portes un masque, tu caches la marque du déshonneur. Tu ne fais plus partie des stannias n'est-pas ? Tu en es réduite à traiter avec ces mercenaires, ces reîtres. Cela explique que tu te sois risqué jusqu'ici.

Désormais la voix de la voyageuse était comme altérée, elle parlait vite, avec véhémence.

Ne l'écoute pas l’elfe, nous ne sommes pas ici pour parlementer.

Non. Vous êtes ici pour faire parler le fer, trancha-t-elle d'une remarque acide.

Les mercenaires ne répondirent pas.

Ces gens sont innocents, réglons ça à l’extérieur je vous prie.

Olgerd, dit l’un des hommes. On va pas se plier à la volonté de cette salope, on...

Ta gueule, hurla le plus imposant. Nous sommes des professionnels après tout, inutile de verser plus de sang que nécessaire.

Je vous en serais gré. Sachez toutefois une chose mercenaires, une fois à l’extérieur, je n'aurais nulle pitié.

On va t'enlever le petit sourire que tu te payes merdeuse. Au levé du jour on t'auras découpé ou pire, grogna le plus repoussant des trois en se fendant d'une grimace simiesque.

Non, lui avait-elle répondu. Tu vas essayer, simplement essayer, ajouta paisiblement la vagabonde tout en s'abreuvant d'une gorgée de bière.

Elle se releva, remit sa cape en prenant soin de se recoiffer et l'homme face à elle, serra la poignée de son épée dans un sursaut. Les autres fixèrent, la face cramoisie, considérant chacun de ses mouvements avec une attention particulière. Elle se dirigea vers la sortie, calmement et d'un pas lent, se fraya un chemin entre les hommes qui prirent soin de s'écarter d'elle. Celyn Karl Yahnvin restait prostré sur son siège, les yeux écarquillés, et la suivait d'un regard décontenancé. Une fois le pas de porte passé les hommes sortirent à leur tour et la stannias leur emboîta le pas. La porte se referma sous les yeux des clients alors que le vent sifflait et soufflait, mais une fois refermée on entendit seulement le choc des épées résonner au-dehors comme le tonnerre.

De l’intérieur le silence pesant était saccadé par le cliquetis des lames. La promesse du mercenaire fut tenue, le sang fut versé et l'acier entama son chant. Après un temps, le fracas de l'escarmouche s'était assourdi laissant place aux râles d'agonie suivit d'un grognement animal parut-il aux oreilles de certains. La porte s'ouvrit de nouveau, le vent s’engouffra et plongea la salle dans l'obscurité la plus totale. Tous retinrent leur souffle, une main zébrée de rouge tenta de se mettre à l'abri, agrippa le dormant de la porte avant de se faire happer à l’extérieur avec sauvagerie. Un grommellement fit écho dans toute l'auberge, les clients ainsi que Celyn furent subitement frappés d’effrois. Puis une silhouette refit surface, ses cheveux couleur de lait flottaient au gré du vent qui frappait sans répit.

La femme se tenait devant eux telle une ombre maléfique, une faucheuse dont seul les yeux à l'iris incandescent brillaient dans les ténèbres. Dans sa main droite se tenait une imposante épée, brisée à la pointe, dans l'autre un homme qu'elle tirait par le col. Elle le laissa tomber à terre comme s'il n'était rien et le reître gémit une dernière fois quand sa tête heurta le sol. De la vapeur chaude s'évadait de la bouche de la vagabonde, elle prenait de larges inspirations, épuisée qu'elle était par son combat tandis que l'homme d'une reptation tentait vainement de lui échapper. Elle le plaqua de son pied, lui fit craquer quelques os au passage, le tira par les cheveux et lui trancha la gorge, proprement. Du sang vermeil jaillit et éclaboussa alors le plancher et la mort survint, immédiate.

Par le titan blanc, s'écria l'un des nains à la vue de ce démon.

Sans dire un mot elle retourna à sa table afin de rassembler ses affaires, elle y croisa le regard de l'elfe. Le bougre était pétrifié d'horreur. Pour la voyageuse cela était chose commune car cette expression maquillait tous ceux qui croisaient sa route. Les mortels craignent ce qu'ils ne peuvent comprendre ou contrôler. Pour eux, en cet instant la vagabonde était semblable aux abominations qui rôdent la nuit. Pourtant ils ne pourraient pas plus se tromper car en certaines occasions cette vagabonde savait se montrer encore plus sauvage et monstrueuse que tout ce qui erre lorsque dorment les aigles.

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