PRELUDE Partie 2
— Je n'ai pu m'empêcher de remarquer avec quelle insistance vous observez chacun d'entre nous depuis votre arrivée, murmura l'elfe qui retrouvait le sourire.
— Je pourrais dire de même de vous. Vous me fixez comme si j'étais une bête curieuse, lui rétorqua froidement la vagabonde avant de se raviser. Navrée, ma route fut longue et avec le temps je deviens quelque peu... sauvage.
— Je peux comprendre ça, jeune dame. Dans ces terres on peut vite perdre tout repère, et toute forme de civilité... À qui ai-je l'honneur ? demanda-t-il en lui versant un verre de bière brune.
— Personne. Une simple voyageuse.
— Vraiment, une simple voyageuse ? Et quelle raison a guidé vos pas en ces lieux ? C'est à mon tour d'être pardonné, c'est que je suis curieux.
— Je suis à la recherche d'une personne. Je me dirige vers Jundzil.
— Jundzil, alors vous n'avez pas choisi la route la plus simple.
— J'ai été contrainte de dévier de chemin et me voilà, ici, dans ce désert blanc.
— Et vous voyagez seule qui plus est.
— Il est préférable que je reste seule, affirma-t-elle d'un air brumeux.
— Une femme seule, voilà qui est pour le moins dangereux, surtout dans cette région, et par ces temps. Mais je devine que vous y êtes habituée, je le vois à vos yeux, affirma-t-il alors que le regard de la jeune fille se rétrécit.
— Vous êtes perspicace.
L'elfe siffla une bonne lampée de bière et reprit.
— Donc, vous voilà ici, une âme égarée au bout du monde… Mais que fait l'aubergiste, j'ai une route à prendre moi, grommela-t-il en changeant radicalement de sujet.
— À votre place, je resterais ici, du moins pour la nuit.
— Et pourquoi ça ? la questionna-t-il d'un air dubitatif, presque offusqué.
— Au dehors, rôdent de sombres créatures.
— Je suis au courant de l'arrêté royal et des interdictions qui en découlent dans la région. Les meutes de loups ne m’effraient point, j'ai de quoi me défendre, affirma-t-il en révélant la lame dissimulée sous sa cape avant de la ranger dans son fourreau. De ce qui est des monstres, je ne crois pas tomber sur une Tarasque ou quelques bruns dans cette région.
— Parfois on peut croiser plus monstrueux que des monstres.
— Hum... Vous parlez en connaissance de cause, j'imagine. Pour une fille de la nuit, la plupart de nos semblables peuvent aspirer au titre de monstre. Inutile de vous cacher derrière votre capuche, la rassura-t-il. Il n'y a pas de raison, ici personne ne vous fera le moindre mal, je vous en fais serment sur mon honneur. Il n'y a aucune honte à avoir, pour ma part je ne vois devant moi qu'une femme cachée sous un air quelque peu renfrogné toutefois, ironisa-t-il.
La jeune fille releva alors sa capuche en arrière, le regard des nains se tourna inéluctablement vers elle et tous purent admirer la chevelure d'albâtre onduler sur sa peau d’un bleu de nuit. Elle ôta également sa large cape surmontée d'une fourrure. Les braises crépitantes de l'âtre la réchauffaient suffisamment, ainsi l'elfe pu admirer sa silhouette féline, témoin d'une force peu commune. Des membres longs et des épaules robustes. En dépit de ses vêtements de guerrière, tout en elle respirait la féminité. Ses habits semblaient provenir des landes méridionales rappelant les soldats Sardéniens de la guerre qui sévissait dans le sud. Nul blason n’ornait sa tenue, pourtant elle semblait prête à livrer une bataille. Ses habits dénotaient de son expression étrangement paisible désormais. Elle portait un pantalon noir, de tissu de qualité, retenu par une large ceinture. Ses bottes en cuir souple lui arrivaient presque aux genoux et sa chemise de soie blanche dépassait d'une cuirasse légère la serrant jusqu'au bas de sa poitrine.
— Voilà qui est mieux, reprit l'elfe étonné tout d'abord par le visage candide de celle-ci.
Son regard se leva sur sa chevelure éclatante.
— Que faites-vous ici, aux frontières de la mer boréale ? demanda la voyageuse.
— Une expédition plus au nord... mais où sont mes manières par les dieux, je me dois de me présenter. Je me nomme Celyn Karl Yahnvin.
— Alors Celyn Karl Yahnvin je suis enchantée de rencontrer une personne telle que vous dans un coin aussi, disons, reculé.
— Et bien tout cela est une longue histoire mais pour faire court, une affaire, une affaire d’or et de pierres brillantes, plus loin dans les montagnes.
— Pourrait-il y en avoir là-bas ? Vous attisez ma curiosité.
— Et bien c’est possible ma dame, mais je ne peux rien dévoiler de plus, avoua-t-il à mi-voix tout en clignant de l'œil.
— Cette affaire dont vous devez vous acquitter me paraît quelque peu risquée cependant.
— Pourquoi donc ?
— Vous êtes étranger à ces terres, vous ne connaissez pas son histoire. Ces montagnes sont la propriété des seigneurs du froid et non celle des vivants.
— ....
Il hoqueta. Il désirait riposter, mais les mots refusèrent de sortir.
— Il est important qu'on ne trouble pas certains recoins obscurs de ce monde. Certains lieux de la terre doivent demeurer ainsi de peur que les êtres qui sommeillent ne s'éveillent à nouveau.
— Voilà un discours plein de sagesse venant d'une si jeune âme. Je comprends vos réticences, il y a des lieux qui doivent demeurer purs. Mais j’ai des obligations, et puis ils seront bientôt là.
— Les Ishtaris.
— Oui, chaque jour ils prennent plus de terre
— Les Sardéniens n'ont pas oublié eux, ajouta-t-elle d'un air scénique. Les marques du fouet, et les tombes qui serpentent sur le continent méridional sont autant de marques de leur haine envers les Ishtaris qu'une cicatrice qui ne se refermera jamais.
— Vous dîtes vrai, mais aussi une marque de haine envers l'entièreté de mon peuple. À bien des égards, je comprends leur colère, bien que la plupart d'entre nous ne cherchent que la paix entre les nations et les peuples. Envers et contre tous nous sommes toujours ramenés à notre passé le plus sombre. Depuis qu'ils ont franchi la mer Agide... Nous sommes tous frères, Astorois et Pyrites mais les Ishtaris, je ne peux les considérer comme tels, ils salissent notre nom par leurs actes ignominieux.
— Les frères massacrent les frères...
— ... les cousins s’entre-tuent, les fils se révoltent contre leur père, et les mères maudissent leurs enfants.
— ... Il n'y a plus d'autres sentiments que la haine et la colère dans le cœur de chacun qui devient semblable à la pierre.
— Le Ragh-hal-rok n'a pas conclu son ultime chapitre, conclut-il. Vous m’intriguez à tout point de vue, jeune voyageuse, seuls les aïeuls se rappellent de cette comptine, vous êtes instruite, êtes-vous une lettrée ?
— Je suis simplement plus vieille que ce que l'on pourrait penser.
— Vraiment ? dit-il en relevant un sourcil.
— Aussi vieille que le monde, assura-t-elle d'un ton amusé tout en esquissant un léger sourire vite réfréné par un écho au-dehors.
— Je croirais deviser avec une Asê...
— Décidément vous êtes très perspicace.
Ces mots lui glacèrent le sang.
La voyageuse se détourna, les yeux accrochés à la fenêtre à barreaux dont les carreaux embués, empêchaient de discerner clairement ce qui se trouvait dehors. Elle distinguait seulement la neige et les éventails multicolores dans le ciel.
— Qui y a-t-il ?
— Vous devriez vous reposer ici ce soir.
— J'apprécie votre sollicitude, mais il me faut reprendre la route de toute urgence.
Les yeux de l'étrange femme s’embrumèrent tandis qu'un son métallique à l’extérieur attira son attention de nouveau, rapidement masqué par le vent reprenant sa course avec encore plus de violence.
— Surtout ne sortez pas, quoi qu'il se passe, lui ordonna-t-elle sèchement.
Son visage se renfrogna et l'émissaire s'abstint de plus de questions.
— Je peux rester encore un peu, l'aubergiste ne m'a pas encore servi après tout, dit-il d'un air faussement enjoué. Je me demande d'ailleurs ce qui lui prend autant de temps.
La voyageuse releva lentement sa capuche.
— Retournez à votre table. Maintenant.

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