Chapitre II L'ERMITE
L'aube vint, et avec elle la lueur tentaculaire du soleil s’immisçait au travers des branches d'arbres dénudées. Sa chaleur venait réchauffer les os du jeune Virgil. Le froid environnant lui mordait autant les joues que son petit nez anguleux. Nous étions à l'orée du mois de Frimaire qui marquait la fin de l'année et déjà, les pieds du gamin s'enfonçaient profondément dans la neige.
La lumière s’immisçait ça et là à travers les arbres épars, sur les branches nues des chênes s'assemblaient et chantonnaient des volées de merles et rouge-gorges. Voilà des heures que le jeune garçon s'était aventuré dans la forêt du grand Valoren. Il était apeuré à l'idée de s'aventurer dans ces bois, pourtant il persistait à avancer bon gré malgré. C'est l'espoir ou plutôt le désespoir qui guidait ses pas. Il allait à la rencontre de celui qui se terrait au milieu de nulle-part. Il était épuisé et à bout de souffle, malgré cela Virgil continuait sans prendre un temps de répit, seul dans cette immensité de bois et de blanc. La forêt l'effrayait, lui procurait une sensation malaisante à tous les égards pourtant elle semblait n’abriter aucun animal ni créature sauvage d'aucune sorte. Pour cet enfant qui ne s'était jamais aventuré hors de son village, l’extérieur de celui-ci lui paraissait dangereux et empreint de mystère.
Nombreuses étaient toutes les horreurs que l'on attribuait aux forêts dans les livres et les contes. Il pouvait entendre le son de la rivière déferler plus loin, le chant des petits moineaux bien cachés dans les chênes blancs et ces sentinelles se montraient à peine visibles, bien à l'abri qu'elles étaient sous l'épais feuillage des arbres. Plutôt il avait vu un cèdre imposant étrangement desséché et noirci comme si un éclair, ayant zébré le ciel la nuit précédente l'avait frappé de plein fouet, le fendant de la base à la cime. Virgil continuait sa marche, le jour se levait à peine, le bois prenait une teinte d'ocre quand elle aperçut une ombre se déplacer à proximité, puis il remarqua au sol des marques de pattes si petites qu'elles ne pouvaient appartenir qu'à un petit animal.
— Un chat sauvage ou un renard se dit-il afin de se rassurer.
Le gamin continua et se retrouva sur un long sentier. Son esprit était embrumé tout à coup, un souvenir encore trop frais vint contaminer ses pensées et le tourmenter à nouveau. Une vision terrible de la dernière nuit, pleine d'orages, si atroce qu'il l'amenait même à penser qu’il était fou. À ses yeux, l'évènement qu'il venait de vivre lui paraissait impossible, surréaliste, irréel. En cette veille de la fête de Yule, il marchait aussi vite que le permettait ses forces.
Ce qui l'avait poussé à s'enfoncer ici pouvait revenir à la charge et qui sait en plus grand nombre. Pour le gamin il s’agissait de mettre entre lui et cette chose un espace suffisant pour rendre toute poursuite inutile. Trois bonnes lieues furent parcourues en silence, la pénombre, les hululements portaient à son esprit de plus grandes peurs. Plus d'une fois il imaginait être retrouvé par l'un des villageois, gisant sur le bord du chemin, dévoré par des charognards. “Il n’est pas trop tard” pensait-il. Il pouvait encore retourner chez lui, s'entourer des membres de sa famille, préparer une oie avec sa mère. La volaille mijotait déjà avec quelques légumes dans l'âtre de la cheminée comme à chaque fois, le même jour de chaque année. Virgil pouvait retourner auprès de ses frères et sœurs, oublier cette terrible nuit, mais il n'en fit rien. Il continua ce gamin aux cheveux bruns car il ne pouvait se résoudre à agir autrement. Depuis son plus jeune âge il entendait des histoires à propos de cet homme, cet ermite reclus, seul dans ces bois mystérieux. De part chez lui il ne se passait que peu d’événements notables. La bourgade se trouvait au milieu d'une région épargnée par la guerre et l'invasion des elfes Ishtaris. Les coursiers et vagabonds rapportaient fréquemment de sombres nouvelles. La bannière blanche s'étendait dans presque tout le pays et dans tout le continent Sardénien depuis trois décennies bientôt et son ombre ne cessait de croître. Alors on ne voyait que peu de voyageurs dans la région, et ceux qui venaient ne s'arrêtaient que peu et se contentaient de traverser la lande. Une région simple, austère, regorgeant suffisamment de ressources pour y vivre humblement. Il n’y avait pas à établir si ce village était à classer parmi les villages heureux ou malheureux, on y vivait et mourait sans se soucier des tumultes du monde extérieur.
Alors quand un étranger, un homme venant soit-disant des îles de Livunn décida de s’installer non loin à l'est du village, dans un immense logis, cela remua tout son monde. Au village, chacun y allait de son analyse sur le personnage. Certains disaient de lui qu'il était un ancien soldat de la grande guerre, un déserteur selon d'autres, et pour d'autres encore un chevalier de Lyre. Tout ce qui était sûr et véritable en revanche à son sujet c'est qu'il était un éleveur de chevaux. Un borgne aux allures de dandy comme l'appelait le maréchal ferrant et un homme fortuné. De l'origine de sa fortune là aussi chacun avait son idée, en revanche tous s'accordaient sur un point c'est que sa présence se trouvait loin de faire l'unanimité.
C'est son courage ou son entêtement hors de toutes proportions qui mena les pas de Virgil jusqu'à ce sinistre lieu. Après un temps, il finit par apercevoir d'autres marques dans la neige mais cette fois ce ne fut pas celles d'un animal petit ou gros, mais bien celles d'un homme. Il suivit la piste comme le ferait un chasseur filant une proie. Il s'enfonça dans une partie plus dense du bois, son pouls s'accélérait et ses tempes se mirent à tambouriner tant l'inquiétude lui serrait la gorge. La pression montait et la peur s’immisçait peu à peu dans son cœur. Il n'avait pour se défendre qu'un simple bâton ramassé plutôt, et il le tenait bien en main. Il se rappelait de ses journées passées avec ses frères à jouer aux chevaliers. Une manière de se persuader que si quelqu'un arrivait il serait capable de se défendre mais Virgil n'avait que douze ans et il était frêle comme un capelan. Il s’efforçait aussi de ne pas songer à ça.
Alors qu'il suivait sa piste, les marques de pas l'emmenèrent vers une barrière à chevaux faite de bois et de métal disposée là au beau milieu de nulle-part. Il se dirigea plus à l'est et les marques de pas se mirent à tourner de façon à contourner la barrière. Virgil suivit de nouveau les marques et finit par atteindre une partie de la barrière cassée, comme si un cheval avait chargé celle-ci avant de la faire partir en éclat. Il se baissa pour examiner une des planches qui semblait avoir subi des coups de crocs.
— Bizarre, songea-t-il, peut-être un animal sauvage mais vu la taille des empreintes, elles sont bien trop larges pour appartenir à un loup.
Il pensa tout d'abord à un ours, mais un sacré ours, se dit-il. Il repensa aux vieilles histoires que lui contait sa tante Rica sur les bruns de Sardénie, ces énormes monstres imberbes et cette pensée le fit trembler tout à coup. Néanmoins dans cette région cela paraissait peu probable et le jeune garçon s'évertua à chasser ses sombres idées. Soudainement, alors qu'il se relevait, vint à ses oreilles un grognement assourdissant qui fit vibrer son corps tout entier. Il se pétrifia, le grommellement était presque félin et puis, plus rien. Après un bref instant, il hésita et finit par daigner se retourner, Virgil fit volte-face et devant lui ne se trouvait rien hormis un silence oppressant et une myriade d'arbres. Il ne distinguait aucune bête ou forme quelconque. Il voulait tourner les talons, partir et oublier mais il était déjà trop loin et faire demi-tour maintenant lui était impossible, alors il continua. Le gamin enjamba la barrière brisée et continua son chemin. Il atteint un sentier, le suivit, au loin se dressa bientôt face à lui une bâtisse immense faîte de pierres apparentes. Il accéléra le pas afin de se réchauffer car le froid s'intensifiait à mesure qu'il avançait. Le soleil pâle, désormais haut dans le ciel, se couvrait de nuages.
Tout à coup, au loin près du bâtiment, une torche s'illumina et très vite une forme prenant la silhouette d'un cavalier se dirigea vers lui. Le gamin alla se cacher près d'un sapin à proximité, par peur ou par instinct il l'ignorait lui-même. Lorsque le cavalier passa à son niveau, il en profita pour le scruter. Recouvert sous une large cape bleue se balançant au gré du vent, encapuchonné, il ne put discerner s'il s'agissait bien de l'homme qu’il cherchait. Le cavalier éloigné, Virgil rejoint le chemin désormais silencieux. Au loin quelque-chose sentit sa présence, après quelques minutes lorsqu'elle enjamba un tronc mort, le gamin sursauta d'un bond. Il se retrouva nez à nez avec un petit chat. La petite bête l'observait, là assis dans la neige. Ce n'était pas un de ces gros chats sauvage comme il aurait pu s’en alarmer mais un tout petit chat noir aux yeux pétillants d'un jaune éclatant. La petite bête pencha la tête d'un côté, étonnée de voir un visiteur se trouver ici. Le chat ne miaula pas et s'approcha d'un pas craintif.
— Bonjour, c'est donc toi qui garde cette grande maison ? demanda-t-il déjà sous le charme de cette boule de poil.
Le chaton miaula deux fois avant de se frotter à son nouvel ami et se mis à gambader dans la neige. Il se retourna et attendit un moment, Virgil qui croisa son regard et comprit qu'il devait le suivre. Tous deux reprirent le chemin du sentier. Le chat lui tournait autour, cela le rassura quelque peu. Les palpitations s'intensifiaient dans sa poitrine à mesure qu'il se rapprochait de l'immense demeure. La végétation avait repris ses droits ici et la bâtisse se trouvait presque noyée sous les racines. De la mousse épaisse poussait au creux des lézardes. Passant par une grille, il se retrouva le long d'une allée bordée de buis mal taillés. Il s'y dessinait des cadres où se déployait des ramages de verdure d’une symétrie plus qu'imparfaite. La porte d'entrée atteinte elle la trouva bien trop haute, faîte de bois, affublée de décorations travaillées avec finesse, elle dénotait du reste de la bâtisse. Au moment où Virgil se décida à faire sonner la cloche suspendue à sa gauche, la porte s'ouvrit d'elle-même, mystérieusement mais personne ne vint à sa rencontre. Le gamin fit un pas en arrière, hésita et resta figée sur le pas de la porte.
— Entre donc, tu dois être gelé, dit une voix grave et caverneuse provenant du couloir devant lui.
Le chat se secoua à l’extérieur et disparut dans l'obscurité du corridor. Virgil se ressaisit, prit une profonde inspiration et fit un pas en avant. Lorsqu’il se retrouva à l’intérieur, il découvrit un long couloir à peine éclairé par quelques chandeliers. Le gamin apeuré avança lentement et une voix lui dit, " Par ici."
Il continua, ignorant la peur qui lui serrait la poitrine. Le couloir n'était décoré que de miroirs anciens aux dorures craquelés usés par le temps. Au sol un tapis rouge du plus bel effet était là bien entretenu seulement tâché par les empreintes de pas du félin. Au fond, de la lumière s'échappait d'une porte entrouverte. Une fois devant la voix lui parla de nouveau
— N'est pas peur, entre.
Du couloir, Virgil pénétra dans une salle bien plus claire. Une de ces tapisseries rouges de Livunn garnissaient les murs. La tapisserie n’éveilla chez la gamin aucune idée de luxe, celle-ci était usée, élimée, passée de ton. L’air jouait entre le mur et le tissu détendu et lui imprimait des ondulations suspectes. Au moment où il s'avança, la porte de l'entrée se referma provoquant un grand claquement qui le fit sursauter. Virgil doutait, voulait repartir mais il comprit qu'il était bien trop tard pour ça. Tandis qu'il rentrait dans la pièce, une odeur douceâtre de cannelle et de tabac s'échappait de celle-ci et en face de lui la chaleur d'une cheminée dont le crépitement des braises incandescentes réchauffait déjà ses os. Au centre de la pièce se trouvaient deux fauteuils et de l'un d'eux, une main en dépassait tenant une large pipe dégageant une fumée ondoyante.
— Approche, prend place voyons, tu dois être frigorifié, dit la voix d'un ton aimable.
Virgil prit place et découvrit au travers de la fumée un homme âgé de plusieurs hivers comme le prouvait sa figure plissée. Sa chevelure grisonnante, bien coupée et entretenue avec un soin tout particulier lui offrait un air des plus distingués. En scrutant sa physionomie il remarqua qu'il n'avait rien de commun avec les gens de son village, il paraissait descendre d'une noble famille. Dans ses traits et dans sa manière de se tenir bien droit, à tout point de vue il inspirait le respect. Bien rasé, un visage taciturne, presque d'une beauté rare. Malheureusement il se trouvait entaché par une cicatrice aussi prononcée que disgracieuse au niveau de son œil gauche lequel était d'un blanc terne à contrario son oeil restant brillait d'un éclat brunâtre. L'homme était fort bien bâti pour son âge, des bras puissants et un cou de taureau, bien que de taille moyenne cet homme-là lui glaçait la moelle.
Indéniablement aux yeux du gamin , ils n'étaient tout deux pas du même rang et son attitude altière le prouvait plus encore. Il le fixa un moment et lui aussi créant un instant une atmosphère oppressante dans la pièce, puis il se décida à prendre parole.
— Alors ? Vas-tu te décider à parler, et me dire pourquoi et comment tu t'es retrouvée sur ma propriété sans y avoir été invité, argua-t-il d'une voix calme et posée.
— Excusez-moi, en réalité, ...et bien en fait, bafouilla le garçon. Je ne sais plus vraiment pour quelle raison je suis venu ici... avoua-t-il tout tremblant qu'il était avant d'être interrompu.
— Une tasse de cidre chaud ? Je l'ai préparé spécialement pour toi.
— Oui, je, je veux bien, bégaya Virgil en prenant la tasse d'une main maladroite. Comment savait-il que j'allais venir, songea-t-il.
— Tu as dû faire un long chemin, on ne se rend pas chez moi par pur hasard. Tu devais avoir une raison bien précise, car si je ne m'abuse nous ne nous connaissons point.
— Non, enfin moi je vous connais, je veux dire, j'ai entendu parler d’vous de par chez moi. On dit que vous êtes un genre de soldat, un chevalier j’veux dire, chevalier de Ly...
— … N'en dis pas plus, le coupa-t-il. Ce nom, ce titre, dans ce pays, il est proscrit désormais.
— Je sais mais vous l'êtes ou vous l’étiez hein ? J'me suis pas trompé.
— Si tel était le cas, que serais-tu venu me demander petit renard ?
— De m'aider à défendre mon village, de m'aider à tuer un monstre…
— Un monstre dis-tu ? Ici ?
— Plus loin, vers le sentier qui mène aux collines vers l'est. Hier, je l'ai vu Sir, dans la nuit comme je vous vois, je n'aurais pas dû regarder je sais mais j'ai regardé. Ils étaient nombreux, et armés et pourtant...
— Qui ? De qui parles-tu, demanda-t-il.
— Des elfes, ils avaient l'air de soldats, ils parlaient dans une langue que je ne pouvais pas comprendre.
— Comment ça ? le questionna-t-il à nouveau en se replaçant sur sa chaise, inspirant encore plus de la fumée de sa pipe.
— Ils sont venus depuis l'ouest il y a trois jours, vous savez chez nous lorsqu'il y a des étrangers çà fait vite du bruit, alors ceux-là. Avec Alick et Mégara, on les a suivis, ils étaient une trentaine, tous en arme et en armure, ils cherchaient quelqu'un c'est sûr, leur étendard, il avait un soleil ou une étoile dessus.
— Un étoile d'or à huit branches sur champs blanc.
— Oui ça ressemblait à ça.
— Les Ishtaris, alors ils sont déjà ici... Tu as une idée de qui ils recherchaient ?
— Non Sir.
— Et ensuite, dis-moi.
— On les a suivis jusqu'au chemin des collines, ils sont restés là un moment, un long moment. Mes amis, eux ils sont partis, moi je suis restée, je voulais voir. La nuit commençait à tomber et là il est apparu.
— Le monstre. A quoi ressemble-t-il ?
— Je ne sais pas, il faisait trop noir. Il y a eu des cris, et ils l'ont attaqué. C'est là que je me suis caché. Les hurlements, c'était horrible, j'entendais ses grognements, le bruit de la....
Il cessa tout à coup de parler, les larmes perlaient sur son visage. Déglutissant, Virgil désirait reprendre mais les mots restèrent coincés.
— Calme toi petit renard, bois, prend ton temps.
— D'accord, oui, merci. Il bu sa tasse d'un trait et reprit. Quand ça s'est arrêté, je me suis relevé et je l'ai vu de loin, j'ai vu ses yeux rougeoyer dans la nuit comme deux flammes, il s'est dirigé vers moi et là j’suis parti Sir. J'ai couru, je me suis dis que le seul qui pouvait m'aider c'était vous. Si j'étais retourné au village il aurait peut-être attaqué mes amis alors je suis venu ici. Mais j’ai peur, j’ai peur qu’il s’en prenne à mon village, lui ou les elfes. Sir pouvez-vous m’aider ? Si vous êtes un chevalier, je veux dire c’est le devoir des chevaliers non ?
L'homme se releva et observa la fenêtre embuée, ses yeux s'étrécirent et son teint s'empourpra.
— Tu t'es montré courageux... T'as-t-il suivi, ce monstre ?
— Je crois pas Sir.
— Sais-tu ce qui me plait dans cette région, petit renard dont j'ignore encore le nom, dit-il en changeant subitement de conversation.
— Virgil Sir, je m'appelle Virgil.
— Virgil, un nom quelque-peu singulier pour cette région, signifia-t-il.
— Vois-tu ce qui me plais dans cette contrée et bien c’est d’abord ses chemins de traverse qui montent et qui tournent, de tronçons en tronçons, ses sentiers qui paraissent rectilignes, mais qui finissent par dessiner un immense arc de cercle, et le calme, tu sais de quoi je parle, le plaisir du silence, une contrée simple, sans aucunes histoire. Cette chose que tu as vu, ce monstre je te conseille de l'oublier, il est parti et il ne reviendra plus je te l'assure.
— Jamais, je peux pas. J'espérais que vous m'aideriez. Je pensais que vous sauriez, mais j'ai eu tort. Vous êtes pas la personne que j'attendais.
— C'est un monde que tu ne veux pas connaître. Il y a des événements ici-bas qui ne te concerne en rien. Ce que tu as vu tu dois l'enfermer dans ton esprit et oublier. Tu devrais retourner vers les tiens.
Le garçon se leva, essuyant les larmes de ses yeux rougis sans porter son regard sur cet homme.
— J’ai prié pour que vous m’aidiez, une fois encore les dieux sont restés sourds à mes demandes.
Le maître des lieux souffla de la fumée de pipe tout en souriant.
— Autrefois j'ai prié à la grande cathédrale de Lug, et devant l'autel d’Asgaroth, parce qu'on me disait de le faire, et j'ai obéi. Mais je n'ai entendu aucune voix, dans aucun des deux, ni senti leur grâce. J’ai alors demandé à mon père pourquoi les dieux ne nous parlaient pas, pourquoi ils restaient muets à nos demandes et il m’a enseigné ceci : en dépit de la tristesse, en dépit d'une perte incommensurable, la vie fait toujours signe. C’est là que se trouve la parole des dieux.
— Excusez-moi de vous avoir dérangé, je vais retourner chez moi, dit-il en serrant sa mâchoire.
— Prend soin de toi, et n’ai crainte petit renard. Allez rentre chez toi, il ne t'arrivera aucun mal je m'en assurais. Vas, on dois t'attendre.
— Au-revoir Sir, Sir dont j'ignore le nom.
— Clarus Claver, chevalier de Lyre.
Le garçon esquissa un sourire et s'en alla reprendre sa route le long du sentier.
2
Clarus, lui éteignit sa pipe, enfila un lourd manteau de fourrure et se rendit à l'arrière de sa demeure. Il pénétra dans son écurie, où une douzaine de chevaux eussent pu tenir sans mal, pourtant ici ne traînait qu'un maigre canasson. Un navarin à poil de nacre, y mâchait quelques brins de paille du bout de ses dents jaunes et déchaussées, sa peau était trop large et ses muscles détendus se dessinaient en lignes flasques. Le chevalier de Lyre s'approcha caressant son museau, l'animal paraissait tellement habitué à la solitude du lieu qu’il avait renoncé à toute surveillance, et ne s’inquiétait point de son sort depuis fort longtemps.
Il monta en selle et trottina pendant quelques mètres avant de le frapper au flanc, et le cheval se révéla plus vif qu'il ne le laissait supposer. Le vieux chevalier chevaucha à travers les bois en direction des collines. Il cavala sans interruption, sa monture dégageant une vapeur dense de son museau. Bien camper sur son cheval, il ne le managea point et traversa le bois en hâte avant d'atteindre des champs de vignes. Le pauvre vieux cheval n’avançait qu’avec une peine excessive, à la moindre pente ses sabots manquaient de glisser, et il avait beau se roidir que ses jambes courroucées par l'effort s’affaissaient sur sa maigre croupe. Dévalant le long d'un sentier de boue encore fraîche le chevalier atteint un lieu où la brume se propageait, s’épaississait. Il fit cabrer sa monture laquelle voyait ses muscles trembler de fatigue. Clarus Claver peinait à voir ses propres pieds ce qui ne l'empêcha pas de continuer bien que ses bottes se soient souillées de boue ce qui semblait le consterner, mais il persista. Il pestait à chaque pas, jusqu'à découvrir les corps mutilés, le gamin n'avait pas menti.
Devant cette scène le chevalier fut contraint à plaquer sa manche contre son nez, la puanteur des corps le prenait à la gorge. Pour un œil non averti, l'état des corps n'aurait pas laissé plus de place à l'imagination, une bête sauvage était l'auteur de ce méfait mais pas pour lui. Clarus retroussa ses manches, il s'apprêtait à se défaire d'une sale besogne. Se faisant il laisse apparaître des tatouages étranges à la couleur bleutée en de forme cercles et autres marques runiques aux formes étranges et incompréhensibles pour un néophyte. Il craqua une allumette afin d'allumer sa pipe qu'il s'empressa de consumer afin de camoufler l'odeur puante qui saturait l'atmosphère.
Il avança au milieu des cadavres en bougonnant entre ses dents, les pieds empoissés d'entrailles. Il examina la scène.
— Qui donc avait pris la chair de ces cadavres ? L'état de décomposition des corps est trop avancé pour que ce se soit passé hier.
Des vers groupés sur les globes des yeux, y rampaient, faisaient bouger les paupières. Lever, une jambe entière lui resta dans la main.
— De la sorcellerie, de la sorcellerie Seidr.
Alors que le chevalier examinait la scène, une trace de sang piégée dans la neige attira son attention, s'écartant du monticule de dépouilles il gagna une petite broussaille. Derrière elle, la dépouille d'un elfe en brigantine ornée de cuir semblait se mouvoir, encore. Le chevalier borgne sortit en hâte de sous sa cape deux épées pendant à sa ceinture. Ses épées de style officier de cavalerie typique des légions du Dragon-vert étaient aisément reconnaissables à la poignée dorée et aux décorations raffinées dont elles sont affublées. Les lames, elles, brillaient d'un éclat bleuté lorsqu'il les dégaina. Clarus Claver examina le corps de l'elfe, le piquant de la pointe de la lame et il reprit conscience. L'elfe se retourna l'air apeuré, une zébrure rouge ornait sa clavicule jusqu’au centre du buste.
— Tu persistes toi, ironisa-t-il d'une voix rocailleuse.
— Aide-moi, l'implora l'elfe.
— Ne bouge pas, tu es salement amoché, je vais t'aider mais dis-moi qui t'as fait cela ?
— Une femme... peina-t-il à répondre.
— Une femme ?! Seulement une femme ?
— Aide-moi humain, au lieu de poser des questions, je suis un Ishtari bordel, s'insurgea l’elfe. Je te l'ordonne Sardénien, tu dois m'obéir.
À son ordre le chevalier ne lui affecta qu'un souverain dédain.
— De quoi avait- elle l'air cette femme ? persista-t-il.
— Je ne sais pas, tout ce que j'ai vu ce sont ses cheveux, blancs comme de la neige et ses...
—... Ses yeux brillaient comme deux flammes, acheva-t-il.
— Oui, alors tu vas m'aider maintenant bordel ?
— Pour quelle raison chasse-tu cette fille ?
— On nous... Qui t'as dit ça ?
— Personne, simple déduction, alors toi aussi tu es la recherche de l’Asêgalan. Comment as-tu su qu'elle était ici, elle avait disparu ? Étonnant qu’elle se soit retrouvée ici. Le savais-tu au moins, t'avait-on dit que tu allais affronter Teyriel.
— Tu es qui toi ?
— On m’appelle œil d'argent étranger et tu n'as pas besoin d'en savoir plus. Si tu me dis ce que tu sais je consentirai peut-être à t'aider,l’elfe.
— Salopard, mercenaire, cracha-t-il, tu veux ta part toi aussi, grogna le soldat. Vers le nord, elle se rend au nord du pays. On nous a informé qu'elle se dirigeait vers la frontière, et qu’elle résidait dans la région, qu'elle se cachait pas loin dans les collines c'est tout ce que je sais, Oeil d'argent.
— Vers le nord, mais pourquoi ? Elle s'est décidée à revenir, notre sauveuse… Peut-être les dieux ont-ils entendu les prières finalement. Merci pour ton aide soldat.
— Je suis un chevalier enfoiré. Aide-moi maintenant, bon sang je suis en train de me vider, je tiendrais plus très longtemps.
— Tu as eu de la chance, tu lui as échappé. Elle doit s'être rouillée avec les années. Quelle chance, répéta-t-il en lui jetant un regard piteux.
— De la chance ?
— Que je sois tombé sur toi avant un autre, dit-il en pointant sa lame au niveau de la gorge de l'elfe. Il n'eut pas le temps de pousser un juron ou le moindre cri que la lame s'était déjà enfoncée dans la chair. Il l'introduisit avec autant d'aisance que dans une motte de saindoux, et dans un gargouillis il s'étouffa dans son propre sang. Clarus Claver demeura à ses côtés jusqu'à ce qu'il n'y est plus semblance de vie dans les yeux de l'elfe. La neige ne cessait de tomber, recouvrait les corps et les engloutissait dans un large manteaux blanc.
Le chevalier reprit la route en direction du village, il cavala pensif emprunt à de vieux souvenirs. Lorsque la brume s'estompa, il pu observer sans réellement apprécier les montagnes noyées sous les nuages. Puis face à lui une fumée épaisse et noire s'élevait dans le ciel, pris de stupeur il accéléra l'allure pour retrouver le village en proie aux flammes. Le feu s’élevait des maisons, bondissant d’une bâtisse à l’autre. De la porte de Est à la porte de Ouest les flammes dévoraient la bourgade. D’un feu à l’autre, chaque feu, semblait chercher à rejoindre un autre feu pour former un immense brasier et brûler plus ardemment sans aucune trace de fatigue. Au centre de la place, le chevalier aperçut à travers la fumée brunâtre une silhouette familière, Virgil était là, à genoux, le visage couvert de suie, les yeux écarquillés dans le vide.
Clarus Claver fendit les flammes dans une envolée, sa monture couleur de nacre galopa enfonçant ses lourds sabots dans la terre humide. Il fondit sur le garçon et parvint à le saisir de sa poigne. Le gamin l'agrippa aussi fort que ses forces lui permettait, lui le dernier homme qu'il souhaitait voir en cet instant. Sous les hennissements de la monture, Virgil se balançait d'un sens à l'autre jusqu'à ce qu'il se sente partir. Ses forces le quittaient peu à peu. Le chevalier le rattrapa in-extremis, il était à l’image d’une poupée désarticulée, inerte. Le chevalier de Lyre retint ses rennes, tapa sur ses étrillés et fit halte au milieu des vignes sèches. Il déposa Virgil qui se laissa tomber et se retrouva jambes et fesses plongées dans la neige. Ses yeux se perdaient, toujours plongés dans le vide. Clarus mit pied à terre, et approcha à tâtons, Virgil pleurait à chaudes larmes. Le chevalier n'osa pas lui demander, il n'osa l’interroger, il n'en avait pas besoin. Il savait qui et quoi était à l'origine de son malheur.
— Les Ishtaris sont toujours à ta poursuite Teyriel, se dit-il en pensées. Il y a là une affaire d'importance pour qu'ils agissent de manière si extrême. Ils ne voulaient aucun témoin cela va sans dire. Ces ordures n'ont eu aucune pitié, tu leur a échappé de justesse cette fois-ci. Maudit soient-ils, maudit sois-tu, tu n'apportes que malheur et mort Asêgalan sans aile, songea-t-il la lèpre au cœur.
Virgil se retourna, observa le chevalier bouger ses lèvres sans qu'aucun son ne face échos, son œil fixait l'horizon sans réellement voir.
— Sir, dit-il.
— Oui petit ?
— Pourquoi ont-ils fait quelque chose d’aussi horrible? Pourquoi les Ishtaris sont venus ici ?
— Parce que nous sommes leurs ennemis, parce qu’ils nous détestent. Pour eux nous ne sommes rien, lui répondit-il
— Pourquoi est-ce qu’ils nous détestent comme ça ?
Clarus Claver soupira, il ne savait alors quoi lui dire, il glissa ses mains rustres sur sa petite figure, et son cœur parla délaissant la raison.
— S’ils nous détestent Virgil, c’est parce que nous sommes différents, parce que nos croyances sont différentes des leurs. Ce que tu vois petit renard, c’est un monde qui est devenu fou, un monde plein de haine, plein de monstres qui ne pensent qu’à se tuer les uns les autres pour des raisons stupides. Pour des croyances, des richesses, des terres. Peu importe après tout. Il ne faut pas oublier petit renard que nous sommes tous responsables, responsables d’avoir provoqué cela, d’avoir laissé faire, chacun d'entre nous est coupable. Je suis coupable…

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