Chapitre II L'ERMITE PARTIE 1
L'aube vint, et avec elle la lueur tentaculaire du soleil s’immisçait au travers des branches d'arbres dénudées. Sa chaleur venait réchauffer les os du jeune Virgil. Le froid environnant lui mordait autant les joues que son petit nez anguleux. Nous étions à l'orée du mois de Frimaire qui marquait la fin de l'année et, déjà, les pieds du gamin s'enfonçaient profondément dans la neige.
La lumière s’immisçait çà et là à travers les arbres épars ; sur les branches nues des chênes s'assemblaient et chantonnaient des volées de merles et de rouges-gorges. Voilà des heures que le jeune garçon s'était aventuré dans la forêt du grand Valoren. Il était apeuré à l'idée de s'aventurer dans ces bois, pourtant il persistait à avancer bon gré mal gré. C'est l'espoir, ou plutôt le désespoir, qui guidait ses pas. Il allait à la rencontre de celui qui se terrait au milieu de nulle part. Il était épuisé et à bout de souffle ; malgré cela, Virgil continuait sans prendre un temps de répit, seul dans cette immensité de bois et de blanc. La forêt l'effrayait, lui procurait une sensation malaisante à tous les égards, pourtant elle semblait n’abriter aucun animal ni créature sauvage d'aucune sorte. Pour cet enfant qui ne s'était jamais aventuré hors de son village, l’extérieur de celui-ci lui paraissait dangereux et empreint de mystère.
Nombreuses étaient toutes les horreurs que l'on attribuait aux forêts dans les livres et les contes. Il pouvait entendre le son de la rivière déferler plus loin, le chant des petits moineaux bien cachés dans les chênes blancs, et ces sentinelles se montraient à peine visibles, bien à l'abri qu'elles étaient sous l'épais feuillage des arbres. Plus tôt, il avait vu un cèdre imposant étrangement desséché et noirci comme si un éclair, ayant zébré le ciel la nuit précédente, l'avait frappé de plein fouet, le fendant de la base à la cime. Virgil continuait sa marche ; le jour se levait à peine, le bois prenait une teinte d'ocre quand il aperçut une ombre se déplacer à proximité, puis il remarqua au sol des marques de pattes si petites qu'elles ne pouvaient appartenir qu'à un petit animal.
— Un chat sauvage ou un renard, se dit-il afin de se rassurer.
Le gamin continua et se retrouva sur un long sentier. Son esprit était embrumé ; tout à coup, un souvenir encore trop frais vint contaminer ses pensées et le tourmenter à nouveau. Une vision terrible de la dernière nuit, pleine d'orages, si atroce qu'elle l'amenait même à penser qu’il était fou. À ses yeux, l'événement qu'il venait de vivre lui paraissait impossible, surréaliste, irréel. En cette veille de la fête de Yule, il marchait aussi vite que le permettaient ses forces.
Ce qui l'avait poussé à s'enfoncer ici pouvait revenir à la charge et, qui sait, en plus grand nombre. Pour le gamin, il s’agissait de mettre entre lui et cette chose un espace suffisant pour rendre toute poursuite inutile. Trois bonnes lieues furent parcourues en silence ; la pénombre, les hululements portaient à son esprit de plus grandes peurs. Plus d'une fois, il imaginait être retrouvé par l'un des villageois, gisant sur le bord du chemin, dévoré par des charognards. « Il n’est pas trop tard », pensait-il. Il pouvait encore retourner chez lui, s'entourer des membres de sa famille, préparer une oie avec sa mère. La volaille mijotait déjà avec quelques légumes dans l'âtre de la cheminée comme à chaque fois, le même jour de chaque année. Virgil pouvait retourner auprès de ses frères et sœurs, oublier cette terrible nuit, mais il n'en fit rien. Il continua, ce gamin aux cheveux bruns, car il ne pouvait se résoudre à agir autrement. Depuis son plus jeune âge, il entendait des histoires à propos de cet homme, cet ermite reclus, seul dans ces bois mystérieux. De par chez lui, il ne se passait que peu d’événements notables. La bourgade se trouvait au milieu d'une région épargnée par la guerre et l'invasion des elfes Ishtaris. Les coursiers et vagabonds rapportaient fréquemment de sombres nouvelles. La bannière blanche s'étendait dans presque tout le pays et dans tout le continent Sardénien depuis trois décennies bientôt, et son ombre ne cessait de croître. Alors on ne voyait que peu de voyageurs dans la région, et ceux qui venaient ne s'arrêtaient que peu et se contentaient de traverser la lande. Une région simple, austère, regorgeant suffisamment de ressources pour y vivre humblement. Il n’y avait pas à établir si ce village était à classer parmi les villages heureux ou malheureux : on y vivait et mourait sans se soucier des tumultes du monde extérieur.
Alors, quand un étranger, un homme venant soi-disant des îles de Livunn, décida de s’installer non loin à l'est du village, dans un immense logis, cela remua tout son monde. Au village, chacun y allait de son analyse sur le personnage. Certains disaient de lui qu'il était un ancien soldat de la grande guerre, un déserteur selon d'autres, et pour d'autres encore un chevalier de Lyre. Tout ce qui était sûr et véritable, en revanche, à son sujet, c'est qu'il était un éleveur de chevaux. Un borgne aux allures de dandy, comme l'appelait le maréchal-ferrant, et un homme fortuné. De l'origine de sa fortune, là aussi chacun avait son idée ; en revanche, tous s'accordaient sur un point, c'est que sa présence se trouvait loin de faire l'unanimité.
C'est son courage ou son entêtement hors de toutes proportions qui mena les pas de Virgil jusqu'à ce sinistre lieu. Après un temps, il finit par apercevoir d'autres marques dans la neige, mais cette fois ce ne fut pas celles d'un animal petit ou gros, mais bien celles d'un homme. Il suivit la piste comme le ferait un chasseur filant une proie. Il s'enfonça dans une partie plus dense du bois ; son pouls s'accélérait et ses tempes se mirent à tambouriner tant l'inquiétude lui serrait la gorge. La pression montait et la peur s’immisçait peu à peu dans son cœur. Il n'avait pour se défendre qu'un simple bâton ramassé plus tôt, et il le tenait bien en main. Il se rappelait ses journées passées avec ses frères à jouer aux chevaliers. Une manière de se persuader que si quelqu'un arrivait, il serait capable de se défendre, mais Virgil n'avait que douze ans et il était frêle comme un capelan. Il s’efforçait aussi de ne pas songer à ça.
Alors qu'il suivait sa piste, les marques de pas l'emmenèrent vers une barrière à chevaux faite de bois et de métal, disposée là au beau milieu de nulle part. Il se dirigea plus à l'est et les marques de pas se mirent à tourner de façon à contourner la barrière. Virgil suivit de nouveau les marques et finit par atteindre une partie de la barrière cassée, comme si un cheval avait chargé celle-ci avant de la faire partir en éclat. Il se baissa pour examiner une des planches qui semblait avoir subi des coups de crocs.
— Bizarre, songea-t-il, peut-être un animal sauvage, mais vu la taille des empreintes, elles sont bien trop larges pour appartenir à un loup.
Il pensa tout d'abord à un ours, mais un sacré ours, se dit-il. Il repensa aux vieilles histoires que lui contait sa tante Rica sur les bruns de Sardénie, ces énormes monstres imberbes, et cette pensée le fit trembler tout à coup. Néanmoins, dans cette région, cela paraissait peu probable et le jeune garçon s'évertua à chasser ses sombres idées. Soudainement, alors qu'il se relevait, vint à ses oreilles un grognement assourdissant qui fit vibrer son corps tout entier. Il se pétrifia ; le grommellement était presque félin et puis, plus rien. Après un bref instant, il hésita et finit par daigner se retourner. Virgil fit volte-face et, devant lui, ne se trouvait rien hormis un silence oppressant et une myriade d'arbres. Il ne distinguait aucune bête ou forme quelconque. Il voulait tourner les talons, partir et oublier, mais il était déjà trop loin et faire demi-tour maintenant lui était impossible, alors il continua. Le gamin enjamba la barrière brisée et continua son chemin. Il atteignit un sentier, le suivit ; au loin se dressa bientôt face à lui une bâtisse immense faite de pierres apparentes. Il accéléra le pas afin de se réchauffer, car le froid s'intensifiait à mesure qu'il avançait. Le soleil pâle, désormais haut dans le ciel, se couvrait de nuages.
Tout à coup, au loin près du bâtiment, une torche s'illumina et très vite une forme prenant la silhouette d'un cavalier se dirigea vers lui. Le gamin alla se cacher près d'un sapin à proximité ; par peur ou par instinct, il l'ignorait lui-même. Lorsque le cavalier passa à son niveau, il en profita pour le scruter. Recouvert sous une large cape bleue se balançant au gré du vent, encapuchonné, il ne put discerner s'il s'agissait bien de l'homme qu’il cherchait. Le cavalier éloigné, Virgil rejoignit le chemin désormais silencieux. Au loin, quelque chose sentit sa présence ; après quelques minutes, lorsqu'il enjamba un tronc mort, le gamin sursauta d'un bond. Il se retrouva nez à nez avec un petit chat. La petite bête l'observait, là, assis dans la neige. Ce n'était pas un de ces gros chats sauvages comme il aurait pu s’en alarmer, mais un tout petit chat noir aux yeux pétillants d'un jaune éclatant. La petite bête pencha la tête d'un côté, étonnée de voir un visiteur se trouver ici. Le chat ne miaula pas et s'approcha d'un pas craintif.
— Bonjour, c'est donc toi qui gardes cette grande maison ? demanda-t-il, déjà sous le charme de cette boule de poils.
Le chaton miaula deux fois avant de se frotter à son nouvel ami et se mit à gambader dans la neige. Il se retourna et attendit un moment ; Virgil, qui croisa son regard, comprit qu'il devait le suivre. Tous deux reprirent le chemin du sentier. Le chat lui tournait autour, cela le rassura quelque peu. Les palpitations s'intensifiaient dans sa poitrine à mesure qu'il se rapprochait de l'immense demeure. La végétation avait repris ses droits ici et la bâtisse se trouvait presque noyée sous les racines. De la mousse épaisse poussait au creux des lézardes. Passant par une grille, il se retrouva le long d'une allée bordée de buis mal taillés. Il s'y dessinait des cadres où se déployaient des ramages de verdure d’une symétrie plus qu'imparfaite. La porte d'entrée atteinte, il la trouva bien trop haute ; faite de bois, affublée de décorations travaillées avec finesse, elle dénotait du reste de la bâtisse. Au moment où Virgil se décida à faire sonner la cloche suspendue à sa gauche, la porte s'ouvrit d'elle-même, mystérieusement, mais personne ne vint à sa rencontre. Le gamin fit un pas en arrière, hésita et resta figé sur le pas de la porte.
— Entre donc, tu dois être gelé, dit une voix grave et caverneuse provenant du couloir devant lui.
Le chat se secoua à l’extérieur et disparut dans l'obscurité du corridor. Virgil se ressaisit, prit une profonde inspiration et fit un pas en avant. Lorsqu’il se retrouva à l’intérieur, il découvrit un long couloir à peine éclairé par quelques chandeliers. Le gamin apeuré avança lentement et une voix lui dit : « Par ici. »
Il continua, ignorant la peur qui lui serrait la poitrine. Le couloir n'était décoré que de miroirs anciens aux dorures craquelées, usés par le temps. Au sol, un tapis rouge du plus bel effet était là, bien entretenu, seulement taché par les empreintes de pas du félin. Au fond, de la lumière s'échappait d'une porte entrouverte. Une fois devant, la voix lui parla de nouveau :
— N'aie pas peur, entre.
Du couloir, Virgil pénétra dans une salle bien plus claire. Une de ces tapisseries rouges de Livunn garnissait les murs. La tapisserie n’éveilla chez le gamin aucune idée de luxe ; celle-ci était usée, élimée, passée de ton. L’air jouait entre le mur et le tissu détendu et lui imprimait des ondulations suspectes. Au moment où il s'avança, la porte de l'entrée se referma, provoquant un grand claquement qui le fit sursauter. Virgil doutait, voulait repartir, mais il comprit qu'il était bien trop tard pour ça. Tandis qu'il rentrait dans la pièce, une odeur douceâtre de cannelle et de tabac s'échappait de celle-ci et, en face de lui, la chaleur d'une cheminée dont le crépitement des braises incandescentes réchauffait déjà ses os. Au centre de la pièce se trouvaient deux fauteuils et, de l'un d'eux, une main en dépassait, tenant une large pipe dégageant une fumée ondoyante.
— Approche, prends place voyons, tu dois être frigorifié, dit la voix d'un ton aimable.
Virgil prit place et découvrit au travers de la fumée un homme âgé de plusieurs hivers, comme le prouvait sa figure plissée. Sa chevelure grisonnante, bien coupée et entretenue avec un soin tout particulier, lui offrait un air des plus distingués. En scrutant sa physionomie, il remarqua qu'il n'avait rien de commun avec les gens de son village ; il paraissait descendre d'une noble famille. Dans ses traits et dans sa manière de se tenir bien droit, à tout point de vue, il inspirait le respect. Bien rasé, un visage taciturne, presque d'une beauté rare. Malheureusement, il se trouvait entaché par une cicatrice aussi prononcée que disgracieuse au niveau de son œil gauche lequel était d'un blanc terne ; a contrario, son œil restant brillait d'un éclat brunâtre. L'homme était fort bien bâti pour son âge, des bras puissants et un cou de taureau ; bien que de taille moyenne, cet homme-là lui glaçait la moelle.
Indéniablement, aux yeux du gamin, ils n'étaient tous deux pas du même rang et son attitude altière le prouvait plus encore. Il le fixa un moment, et lui aussi, créant un instant une atmosphère oppressante dans la pièce, puis il se décida à prendre la parole.
— Alors ? Vas-tu te décider à parler, et me dire pourquoi et comment tu t'es retrouvé sur ma propriété sans y avoir été invité ? argua-t-il d'une voix calme et posée.
— Excusez-moi, en réalité... et bien en fait, bafouilla le garçon. Je ne sais plus vraiment pour quelle raison je suis venu ici... avoua-t-il tout tremblant qu'il était avant d'être interrompu.
— Une tasse de cidre chaud ? Je l'ai préparée spécialement pour toi.
— Oui, je, je veux bien, bégaya Virgil en prenant la tasse d'une main maladroite. « Comment savait-il que j'allais venir ? » songea-t-il.
— Tu as dû faire un long chemin, on ne se rend pas chez moi par pur hasard. Tu devais avoir une raison bien précise car, si je ne m'abuse, nous ne nous connaissons point.
— Non, enfin moi je vous connais, je veux dire, j'ai entendu parler d’vous de par chez moi. On dit que vous êtes un genre de soldat, un chevalier j’veux dire, chevalier de Ly...
— … N'en dis pas plus, le coupa-t-il. Ce nom, ce titre, dans ce pays, il est proscrit désormais.
— Je sais, mais vous l'êtes ou vous l’étiez, hein ? J'me suis pas trompé.
— Si tel était le cas, que serais-tu venu me demander, petit renard ?
— De m'aider à défendre mon village, de m'aider à tuer un monstre…
— Un monstre, dis-tu ? Ici ?
— Plus loin, vers le sentier qui mène aux collines vers l'est. Hier, je l'ai vu, Sir, dans la nuit comme je vous vois ; je n'aurais pas dû regarder je sais, mais j'ai regardé. Ils étaient nombreux, et armés, et pourtant...
— Qui ? De qui parles-tu ? demanda-t-il.
— Des elfes, ils avaient l'air de soldats, ils parlaient dans une langue que je ne pouvais pas comprendre.
— Comment ça ? le questionna-t-il à nouveau en se replaçant sur sa chaise, inspirant encore plus de la fumée de sa pipe.
— Ils sont venus depuis l'ouest il y a trois jours. Vous savez, chez nous, lorsqu'il y a des étrangers ça fait vite du bruit, alors ceux-là... Avec Alick et Mégara, on les a suivis ; ils étaient une trentaine, tous en arme et en armure, ils cherchaient quelqu'un c'est sûr. Leur étendard, il avait un soleil ou une étoile dessus.
— Une étoile d'or à huit branches sur champ blanc.
— Oui, ça ressemblait à ça.
— Les Ishtaris, alors ils sont déjà ici... Tu as une idée de qui ils recherchaient ?
— Non, Sir.
— Et ensuite, dis-moi.
— On les a suivis jusqu'au chemin des collines, ils sont restés là un moment, un long moment. Mes amis, eux, ils sont partis, moi je suis resté, je voulais voir. La nuit commençait à tomber et là, il est apparu.
— Le monstre. À quoi ressemble-t-il ?
— Je ne sais pas, il faisait trop noir. Il y a eu des cris, et ils l'ont attaqué. C'est là que je me suis caché. Les hurlements, c'était horrible, j'entendais ses grognements, le bruit de la...
Il cessa tout à coup de parler ; les larmes perlaient sur son visage. Déglutissant, Virgil désirait reprendre, mais les mots restèrent coincés.
— Calme-toi petit renard, bois, prends ton temps.
— D'accord, oui, merci. Il but sa tasse d'un trait et reprit : Quand ça s'est arrêté, je me suis relevé et je l'ai vu de loin, j'ai vu ses yeux rougeoyer dans la nuit comme deux flammes, il s'est dirigé vers moi et là j’suis parti, Sir. J'ai couru, je me suis dit que le seul qui pouvait m'aider c'était vous. Si j'étais retourné au village, il aurait peut-être attaqué mes amis alors je suis venu ici. Mais j’ai peur, j’ai peur qu’il s’en prenne à mon village, lui ou les elfes. Sir, pouvez-vous m’aider ? Si vous êtes un chevalier, je veux dire, c’est le devoir des chevaliers, non ?
L'homme se releva et observa la fenêtre embuée ; ses yeux s'étrécirent et son teint s'empourpra.
— Tu t'es montré courageux... T'a-t-il suivi, ce monstre ?
— Je ne crois pas, Sir.
— Sais-tu ce qui me plaît dans cette région, petit renard dont j'ignore encore le nom ? dit-il en changeant subitement de conversation.
— Virgil, Sir, je m'appelle Virgil.
— Virgil, un nom quelque peu singulier pour cette région, signifia-t-il. Vois-tu ce qui me plaît dans cette contrée, et bien c’est d’abord ses chemins de traverse qui montent et qui tournent, de tronçons en tronçons, ses sentiers qui paraissent rectilignes, mais qui finissent par dessiner un immense arc de cercle, et le calme... tu sais de quoi je parle, le plaisir du silence, une contrée simple, sans aucune histoire. Cette chose que tu as vue, ce monstre, je te conseille de l'oublier ; il est parti et il ne reviendra plus, je te l'assure.
— Jamais, je ne peux pas. J'espérais que vous m'aideriez. Je pensais que vous sauriez, mais j'ai eu tort. Vous n'êtes pas la personne que j'attendais.
— C'est un monde que tu ne veux pas connaître. Il y a des événements ici-bas qui ne te concernent en rien. Ce que tu as vu, tu dois l'enfermer dans ton esprit et oublier. Tu devrais retourner vers les tiens.
Le garçon se leva, essuyant les larmes de ses yeux rougis sans porter son regard sur cet homme.
— J’ai prié pour que vous m’aidiez ; une fois encore, les dieux sont restés sourds à mes demandes.
Le maître des lieux souffla de la fumée de pipe tout en souriant.
— Autrefois, j'ai prié à la grande cathédrale de Lug, et devant l'autel d’Asgaroth, parce qu'on me disait de le faire, et j'ai obéi. Mais je n'ai entendu aucune voix, dans aucun des deux, ni senti leur grâce. J’ai alors demandé à mon père pourquoi les dieux ne nous parlaient pas, pourquoi ils restaient muets à nos demandes, et il m’a enseigné ceci : en dépit de la tristesse, en dépit d'une perte incommensurable, la vie fait toujours signe. C’est là que se trouve la parole des dieux.
— Excusez-moi de vous avoir dérangé, je vais retourner chez moi, dit-il en serrant sa mâchoire.
— Prends soin de toi, et n’aie crainte petit renard. Allez, rentre chez toi, il ne t'arrivera aucun mal, je m'en assurerai. Vas, on doit t'attendre.
— Au revoir Sir, Sir dont j'ignore le nom.
— Clarus Claver, chevalier de Lyre.

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