Chapitre IV Le Pendu Partie 1
Autour de la voyageuse, tout était blanc. Un paysage immense se découvrait, brillant et scintillant au gré du pâle soleil trônant dans le ciel. La vagabonde marchait sur l’épaisse couche gelée d’une mer de glace. Elle se trouvait à quelques milles de la terre. Seule, n'ayant plus aucun point de repère à l'horizon, il n'y avait nulle âme ici. Elle voyageait seule depuis son départ de l'auberge, mais elle continuait sans éprouver le moindre signe de fatigue ou de lassitude.
Les rafales de vent s'étaient interrompues, et nulle bête n'osait s'aventurer si loin des terres. C’est pour cette raison qu’elle se risquait à traverser un tel lieu. Parfois, on pouvait entendre la couche craquer, se lézarder sous les pieds de la jeune femme. Un curieux rappel à son esprit de vieux contes que lui narrait un vieil ami. Ses histoires relataient l'existence de créatures plus vieilles que le monde et plus anciennes que les dieux eux-mêmes. Certaines étaient enfouies au plus profond des entrailles de la terre et d'autres voguaient encore dans les profondeurs des eaux froides du bout du monde, comme le rapportaient jadis les légendes des marins.
Alors qu’elle marchait, les jours s'enfilaient aux jours et Teyriel continuait sans relâche sa marche vers l'est, en direction du pays de Jundzill situé à la frontière ouest de Clair-ciel. La terre des hommes du Nord, les gardiens de l'empire septentrional. Sa traversée l’amènerait bientôt à Gaisann, la cité portuaire la plus proche. Durant son voyage, Teyriel contemplait un ciel azuré et toujours cette éternelle vision monochrome. Un soir, alors que les étoiles se montraient une à une et que la nuit était presque là, un lent crépuscule tombait comme une couche fine et rosée dans le ciel. L'épaisse mer de glace, vue de face, s'arrondit, semblable à une immense plaque d’étain. Aux versants sud, les bois d’arbres blanchis dont les troncs minces et droits apparurent enfin à Teyriel. À cette heure, ils prenaient une apparence de colonnades violâtres ; puis, au fond, à plusieurs milles, des massifs apparurent tels de petites taches à l'horizon et il y avait là, derrière ces taches, une lueur de braise, un coucher de soleil à demi éteint qui enflammait un bout de cette immensité.
Sans prendre de répit, la voyageuse quitta la mer gelée et s'enfonça dans un bosquet épars. La lune apparaissait timidement dans le ciel, ainsi que les dangers que la nuit mène avec elle. Teyriel s'engouffra dans le bois en suivant les restes d'une ancienne route ; Gaisann n'était plus très loin. Avec de la chance, elle pourrait atteindre la cité avant l'aube et, peut-être avec plus de chance, sans encombre.
Les terres nordiques regorgeaient de créatures nocturnes, pourtant la voyageuse ne semblait s'en inquiéter. La forêt s'étendait sur des milliers d'hectares. C'était un vaste replat peuplé presque uniquement de cèdres. Ces arbres n'étaient pas originaires de la région. Ils furent semés un siècle auparavant grâce à des graines récoltées dans le Moyen Atlas sardénien par quelques forestiers convaincus du bon usage de ce type d'arbres résistants pour l'édification de navires. Cela ne fut pas sans conséquence, car avec eux vint nombre de nouveaux habitants : de petits mammifères comme les lièvres gris, les martres et les fouines y élurent domicile. Les sangliers dioscures migrèrent eux aussi dans la région en même temps que les renards boréaux ; ainsi, la chasse y fut prospère, un temps seulement. Bientôt, les meutes de grands loups gris s'y aventurèrent et amenèrent avec elles le malheur aux populations locales. Plus tard, on octroya à ce bois de sombres légendes, des histoires de lycastres et de léchies, ces étranges esprits des bois aux allures de faunes qui attirent les bonnes gens dans leurs cavernes afin de les dévorer.
Teyriel avançait toujours, accompagnée par le chant des becs-croisés qui observaient cette étrangère respirer l'odeur si particulière de la résine qui embaumait la forêt. La vie s'animait au crépuscule et elle put croiser le chemin de multitudes de petites bêtes comme des sauterelles à sabre ou une jeune vipère aspic. Les ronces, aux ergots épineux, se croisaient d’un bord à l’autre des minces sentiers et accrochaient sa cape déjà bien écharpée. Elle persista cependant, sans redouter les égratignures des broussailles comme des branches. À ses yeux, ce lieu paraissait paisible ; elle y trouva une flore impressionnante qui dénotait avec les paysages qu'elle avait pu admirer lors de sa traversée en territoire dioscure. Elle contempla des iris nains, des joubarbes des montagnes et quelques genêts de Vidar, et encore bien d'autres variétés dont elle ignorait l’origine. La sphère ronde et rouge s’éteignait au loin tandis que les chants des oiseaux se faisaient plus rares ; le bois s'endormait lentement, l'ombre se répandait et laissait place à un silence pesant.
La voyageuse continuait en suivant la route de petits pavés couverte d'une mince croûte gelée. Étrangement, elle semblait deviser depuis peu avec quelqu’un ; elle marmonnait et semblait glisser quelques confidences. À elle-même, comme le ferait un fou trop solitaire. Elle continua vers le nord avant de faire halte au niveau d'une ruine perdue dans l’immensité boisée. Elle n'était constituée que d'un seul pan de muraille verdie, remplie de salpêtre, et ensevelie sous un rideau de plantes grimpantes et feuillues. Cette muraille était à peine visible à travers la forêt désordonnée d'arbres démesurément grands.
Teyriel se chargea de recueillir quelques brindilles et grosses bûches afin de se créer un foyer. Une fois celui-ci embrasé, elle récolta une large motte de neige qu'elle plaça dans une petite marmite et la fit fondre afin d'en récupérer l'eau. Adossée à la ruine, elle se reposa quelque temps. Le reflet des flammes dansantes pénétrait ses minces phalanges et les teignait d’un rouge vif. Ses yeux scintillaient comme deux étoiles pourpres ; songeuse, elle scrutait la forêt et son horizon obscur. Le seigneur des songes l'appelait, la berçait, mais si ses yeux dormaient, ses oreilles montaient la garde. Un léger craquement de bois la fit sursauter. La voyageuse se tourna et observa le fond du bois comme si elle tentait d'en percer la pénombre de son regard ambré. D'un œil scrutateur, elle demeurait immobile, ses sens étaient en alerte ; levant les yeux à travers le feuillage, elle y perçut une ombre. Perchée sur une branche se dessinait une silhouette humaine dont les contours masquaient la lune.
— Tu peux descendre, l’incita la voyageuse, je ne te ferai aucun mal, dit-elle d'une voix plus douce.
La silhouette se releva, et lui apparut menue et de petite taille. — Un nain ? Un tomte ? Non, pensa-t-elle. Trop grand pour être un de ces lutins et trop petit pour un léchie. C'est une enfant, mais pourquoi cette sensation alors ? s'interrogea-t-elle.
— Méfie-toi, gamine, lui souffla une voix dans sa tête.
La petite chose disparut derrière l'arbre pour réapparaître au pied de celui-ci. Elle approcha en hésitant, le pas timide. Devant Teyriel se tenait maintenant une petite fille au teint blafard, la peau salie par la saleté et habillée de guenilles ne valant pas tripette. L'enfant se montra rachitique, ses yeux brillaient quant à eux d'une mince lueur verdâtre. Elle était effrayée, cependant elle s'avança à la vue de cette étrangère qui lui tendait la main.
— Approche, lui dit Teyriel en s'accroupissant afin de se mettre à sa taille, n'aie pas peur. Es-tu perdue ?
— Je crois, oui. Et toi ? demanda-t-elle à son tour d'une petite voix grelottante.
— Tu dois avoir froid, laisse-moi...
— ... Non, riposta l’enfant. Je vais bien, assura-t-elle tandis que Teyriel tentait de lui toucher sa petite main. L’enfant la retira aussi vite.
— Pourquoi es-tu ici ? demanda la petite fille.
— Je cherche à rejoindre la cité portuaire. Je crois ne plus être très loin maintenant, mais j'avoue ne pas savoir si je me dirige dans la bonne direction avec toute cette obscurité, ironisa-t-elle. À nous deux, nous pourrions peut-être retrouver notre chemin, qu'en dis-tu ?
— Je veux bien, ça fait trop longtemps que je suis seule ici. Ma maison est dans les bois.
— Dans les bois ?
— Oui, pas loin de la rivière.
— Alors nous n'avons plus qu'à trouver cette rivière et nous retrouverons tes parents, et je leur expliquerai par la même qu'on n'abandonne pas ses enfants dans les bois.
— Il y a des loups qui rôdent pas loin d'ici, je les vois parfois.
— Ne t'en fais pas pour ça.
La jeune fille fronça un sourcil d'un air étonné avant de rejoindre la route en compagnie de la voyageuse. Toutes deux quittèrent la ruine. Teyriel s'était affairée à étouffer le foyer ; elle récolta l'eau et la proposa à la jeune fille qui refusa tout net. Ensemble, elles arpentèrent un nouveau chemin, un sentier naturel plus au sud. À l'aide d'une torche, Teyriel éclaira leur chemin tandis qu'elle observait cette pauvre âme abandonnée à son sort, l’œil hagard.
— Depuis combien de temps vivez-vous dans ces bois ?
— Depuis longtemps, je crois. Avant, on vivait ailleurs, mais je ne me souviens plus, j'étais trop petite.
— Je vois.
— Et toi, tu viens d'où ?
— De très loin.
— Où ça ? De chez les nains ?
— Non, je viens... Teyriel hésita, elle ne savait que répondre. Je viens d'Ingar, c’est en Sardénie.
— Oh, là où il y a la guerre, c'est ça ? T'es un genre de soldat ? T'as des vêtements de soldat.
— Oui, en quelque sorte. J'ai combattu durant la guerre mais je ne suis pas soldat, je…
— Mais t’es une fille, les filles font pas la guerre.
— C’est que.., bafouilla-t-elle.
— Papa dit que les gens qui font la guerre aiment pas en parler, alors c'est pas grave si tu veux pas en parler.
— Et toi, comment as-tu survécu ici, dans ce bois ?
— Je ne me rappelle pas. Je me souviens avoir couru et puis il y a eu des cris et puis plus rien, dit-elle d'une voix triste.
— Ce n'est rien, ne t'en fais pas.
— Tu commences à comprendre, hein... lui murmura de nouveau la petite voix dans sa tête. — Et toi aussi tu t'es perdue comme moi ?
— Je dois m'acquitter d’une tâche, mais avant de m’en acquitter, je dois retrouver un ami, c’est quelqu’un de précieux. À Gaisann, il y a un homme qui pourrait m'aider à le retrouver. — Tu as fait tout ce chemin pour trouver un ami ? Il doit être vraiment spécial, cet ami.
— Oui, dit-elle en esquissant un léger sourire. D'une certaine manière, il l'est.
— Tu n'as qu'à prier notre dieu, il le retrouvera peut-être pour toi. Chez moi, quand on veut quelque chose, on prie Asgaroth, c’est le dieu de l'orage. On dit que chez vous, c'est un dieu solaire que vous priez, Lugdu.. quelque chose comme ça. Tu le pries, toi ?
— Non, mais il est très respecté dans tout l'empire sardénien.
Tandis qu'elles discutaient, un craquement de brindille résonna au loin, venant perturber le calme environnant. Teyriel fut contrainte d'écourter leur conversation ; elle pressa l'allure sous le regard lascif d'yeux qui clignotaient çà et là dans la pénombre. La voyageuse ne désirait pas rencontrer ce qui vit la nuit, pas avec cette petite fille à ses côtés. La terre était parsemée d'une fine croûte de neige qui craquetait à chacun de leurs pas.
Alors qu'elles s'enfonçaient dans la partie dense du bois, il apparaissait de plus en plus sombre à mesure qu'elles avançaient et le vent s'élevait peu à peu pour faire rage. Les bourrasques balayaient les quelques feuilles jaunes tombées au pied des ruines naines, rares traces de civilisation. Les arbres, immenses, s'élevaient de tous côtés, habillés au pied de quelques hautes orties.

Annotations
Versions