Chapitre IV LE PENDU Partie 2
Continuant leur course, les deux compagnons d’infortune suivirent la constellation de la Carpe située à la droite de la lune, quand brusquement elles furent interrompues par un cri irritant, résonnant au-dessus de leurs têtes. Teyriel aperçut, perché sur un arbre, un aigle glatir. Il s'envola afin de chaperonner leur chemin.
— Prends garde, lui intima la petite voix.
— Arrête-toi, ordonna la voyageuse en plaçant sa main devant la petite fille.
Teyriel tendit l'oreille et rien ne se fit entendre. Soudain, un claquement de sabots fit écho au plus profond du bois. Elle s'arrêta, mais ne voyait que des arbres aux formes inquiétantes quand le claquement retentit à nouveau, suivi de grommellements incompréhensibles. Bientôt, les hennissements s'accompagnèrent d'un son de cithare mal accordée perçant à travers les broussailles, et une voix fredonnait un air. Teyriel pressa le pas de nouveau ; portant son regard derrière son épaule, elle s'écarta du sentier.
— Cache-toi ici, et ne bouge pas avant que je ne revienne. La jeune fille hocha la tête en tremblotant. Ne désirant pas attirer l'attention sur elle, Teyriel demeura dans l'ombre. Elle plongea sa torche dans la neige, produisant une vapeur d'eau à son contact. Elle connaissait bien les hommes du Nord et leur manière de traiter les étrangers, spécialement les femmes. Teyriel dépassa un cèdre mort et passa sous ce qui semblait être un petit aqueduc recouvert de lichen. Vint alors à ses oreilles un bruit de pas lourds s'enfonçant dans la croûte de givre. Lorsqu'elle eut dépassé la ruine, elle se retrouva retenue par l'arrière ; elle se tourna et fit face à un homme large d'épaules, avec un sourire sévère sur ses minces lèvres. Il demeura un instant là, immobile, considérant Teyriel. Il dardait sur la voyageuse un regard des plus amoraux. Sans rien dire, elle tenta de se faufiler dans l'obscurité quand il la retint de nouveau.
— N’aie pas peur, lui assura-t-il en la retenant par le bras.
— Tue-le, gamine, hurla la petite voix. Teyriel resta sourde à sa demande et se contenta de le repousser sèchement. Elle reprit sa route, ignorant cet inconnu et son geste.
— Attends, insista-t-il, que fais-tu ici toute seule dans cette forêt à une heure aussi tardive ? lui demanda-t-il alors qu'il lui emboîtait le pas. Teyriel persista à demeurer silencieuse, continuant, déviant de sa direction afin de l'éloigner de la petite fille.
— Es-tu seule ? Tu dois venir de Gaisann, n'est-ce pas ? Ce n'est pas un endroit pour une fille comme toi, ici. Tu es si jeune, ajouta-t-il.
— Suis-je encore loin de la cité ? demanda-t-elle en ignorant ses questions.
— Non, pas très loin. À peine deux milles vers le sud. Tu es perdue, veux-tu que nous t'y menions ?
— Nous ?
Brusquement, elle fut surprise par la mélodie d'une cithare et d'une voix au timbre mielleux chantonner une ballade.
— Le jour où j'ai quitté Radheim, gazouillait la voix accompagnée du claquement de fer des sabots, pour aller faire fortune ailleurs...
— ... chevauchant le long de la Tamise, dont les eaux sentent tout sauf la fleur, je croisais la route d'une damoiselle... continuait-il tout en s'évertuant à raccorder sa cithare.
Se retournant, Teyriel aperçut un henson au pelage blanc s'approcher. Sur son dos se trouvaient plusieurs sacs de provisions ainsi que deux petits coffres, et un homme au large sourire pinçait les cordes de son instrument. Deux hommes l'accompagnaient et ils s'attroupèrent autour de la voyageuse qui les fixait, les jugeait à son tour, et son regard s'assombrissait. Le chanteur sauta de sa monture pour admirer Teyriel.
— ... qui disait se nommer Glindel. Oh belle, cruelle rime avec... Glindel, finit-il enfin.
Elle remarqua alors qu'ils portaient tous la marque du fer, une ancienne pratique typique des Nordiques qui visait à marquer les criminels de tout type. Ils arboraient des oreilles coupées, des nez fendus en deux et des dents cassées. Autant de blessures infligées par un tortionnaire ou résultant de sanglantes batailles. Leurs vêtements, cependant, étaient de prix et élégants : ceinturons de cuir tanné, pantalons doublés afin de tenir l'hiver bien que mouchetés d'un mélange de neige et de boue séchée. Le tissu était de qualité, leurs pièces de cuirasse en argent ciselé valaient plus que tout ce que portait Teyriel. La même tête de lynx ornait chacun des pommeaux de leurs dagues.
— Des pillards ou des insulaires peut-être, de la vermine, signifia la voix non sans une certaine véhémence.
— Quel trésor nous offre-t-on là ? Une étrangère pour sûr, s'exclama le plus laid d'entre eux.
— Par Asgaroth ! Une fille de la lune ! Matez-moi ça, une putain de Noctinos ! J'en avais jamais vu des comme ça.
— Moi j'en ai vu une, se vanta le chanteur, une seule fois dans un bordel à Prinissal. Pareille qu'elle je vous l'assure, compagnons : une chevelure blanche comme de la neige tout comme elle, des yeux ambrés... Et sous cette grosse fourrure se dissimule sûrement un corps à se damner.
— Avec tout ce qu'il faut. Dis-moi, ton corps est de la même couleur partout, même tes petits mamelons, ma jolie ? interrogea celui au nez fendu.
À leurs provocations, la voyageuse demeura impassible. Elle espérait simplement que la petite fille soit restée cachée. Qui sait ce qu'ils auraient pu lui faire subir s'ils l'avaient trouvée les premiers.
— Elle n'est pas bavarde, celle-là. Alors dis-nous ce qu'il y a de caché sous cette grande cape. Je crois qu’elle sait ce qui va se passer. Ici, il n’y a nulle bonté, nul honneur, ma jolie. Juste l'extase et un avant-goût du divin, lâcha-t-il en clignant de l'œil.
Soudain, un bruit de verglas craquant sous la pression d'un pas résonna à proximité. L'un des quatre hommes, celui à la cithare mal accordée, se retourna, fixa la pénombre tandis que le bois était enveloppé dans la noirceur. Son regard fébrile alerta les trois autres.
— Qu'est-ce qui t'arrive ? demanda l’un d’eux alors qu’il empoignait Teyriel à la gorge.
Le visage de la voyageuse était figé désormais ; elle se montrait inexpressive, imperturbable, et pourtant on pouvait lire dans son regard la fureur gronder.
— Il commence à geler, les gars, on ne devrait pas s’attarder ici. C'est dangereux de rester là.
— Toujours à brailler, celui-là, grogna le plus large des quatre. On va d'abord jouer un peu, hein, ma jolie ? dit-il en caressant la lèvre inférieure de Teyriel. Tu ne dis toujours rien, hein ? Et tu n'as pas l'air effrayée.
— Votre ami a raison, vous devriez partir, leur conseilla-t-elle en sortant de son mutisme.
— Alors tu sais parler finalement.
— Qui sait ce qui se terre dans cette forêt, assura-t-elle.
Ses mots suffirent à freiner l'enthousiasme du plus hardi qui défaisait déjà son ceinturon. — On est quatre ici et, à part quelques renards, il n'y a rien. On a le temps, je te dis. — Vous pourriez tomber sur une meute de loups ou même une panthère nébuleuse. On dit même qu'il y aurait des Léchies qui traînent dans la région.
— Des Léchies ici ? Foutaise, ça n'aime pas le froid, ces saloperies. Tu n'essaierais pas de nous effrayer, toi ?
— Elle n'a pas tort, on devrait quitter cette forêt, ce n'est pas prudent. La nuit vient de tomber, ce n'est pas prudent, vraiment. Par les temps qui courent, on devrait peut-être retourner à Gaisann. On pourrait la prendre avec nous…
— ... Et prendre le risque de se retrouver face à la garde royale ou pire encore.
— Les cavaliers de Turan, ajouta le plus hideux.
— Ils nous feront prendre dès qu'ils nous verront nous pointer. — Ce sera toujours mieux que le sort qui vous attend ici, renchérit Teyriel.
— Qu'est-ce qu'elle a dit ?
— Rien, ne te préoccupe pas de ce qu'elle dit. Elle veut nous effrayer, assura-t-il en relevant sa cape et son chemisier. Ce faisant, il révéla la partie inférieure de ses seins. Entre eux, une marque indiscernable y était tatouée.
Le sourire pervers du vaurien mourut sur ses lèvres, son visage devint blême et brusquement, des feuilles aux couleurs multicolores se mirent à vaciller plus loin face au petit groupe. Puis, rapidement, à l'arrière, un craquement de brindille fit écho à travers les bois. Les hommes montrèrent rapidement des signes d'inquiétude, ils paniquaient, leurs tempes tambourinaient et leurs mâchoires se serraient. — Toi... c'est toi, sorcière. Tu nous as jeté un sort. T'es une de ces... — Oui. Dis-le. Dis mon nom, lui intima-t-elle. — Pourquoi tu restes aussi calme, hein, avec ton sourire au coin des lèvres ? grogna un autre tandis qu'elle observait sa main trembler. Le plus gaillard, d'un geste peu réfléchi, agrippa le cou de Teyriel de ses mains disgracieuses tandis que ses compagnons dégainaient leurs lames. Elle sentait la peur gangrener leur cœur. Au même instant et en une fraction de seconde, une énorme chose velue jaillit à la vitesse de l'éclair. Bondissant de l'obscurité, la créature vint frapper son assaillant. La voyageuse, bousculée, recula sans ciller, imperturbable, et vit l'homme à ses pieds, mort, la gorge arrachée. Un mastiff brun des steppes se tenait au-dessus de lui, la tête penchée, reniflant le sang qui commençait à former une mare sur la terre gelée. Grand, puissant et bien charpenté, une véritable combinaison de noblesse et de courage définissait ce monstre canin. Il porta désormais son regard vers elle sans faire le moindre mouvement.
Teyriel détourna le sien pour fixer une nouvelle forme qui bougeait dans les ténèbres. Sous les arbres, elle aperçut des têtes et des épaules aux contours sombres et massifs se découper sous la lumière lunaire. De l'obscurité, elles surgirent : deux formes sinistres s'approchaient calmement en trottinant. Deux chiens, énormes. Le premier, un berger sardénien, se montrait plus élancé, disposait d'une allure plus légère ; son museau pointu et ses oreilles droites étaient de forme triangulaire, sa face au masque noir lui offrait une expression toute particulière. Le deuxième, un chien-lion aussi imposant qu'un lion blanc des îles d’Été, arborait un corps fort, d’une longueur légèrement supérieure à sa taille. Son cou puissant, galbé, était orné d’une épaisse crinière fauve.
Ils cessèrent leur marche, tournant leur attention vers les trois hommes glacés d’effroi. Leurs mains tremblaient, la peur s’immisçait lentement, comme un poignard. La voyageuse, d'une attitude sereine, s'avança dans leur direction sous le regard circonspect des pillards. Ils hésitèrent, puis se résolurent à ne pas la retenir, préférant la laisser s'éloigner plutôt que de risquer un assaut de ces monstres canins. Tous demeuraient immobiles ; chacun attendait, observait la réaction des trois bêtes.
La voyageuse s'avança jusqu'au berger sardénien sans crainte aucune. Elle lui caressa la tête avec tendresse sans qu'il ne sourcille ; le berger demeurait sans réaction, le regard fixe. Le chanteur comprit que ces chiens étaient les siens et que, désormais, ils n'étaient plus les prédateurs mais les proies. Il fit quelques pas maladroits en arrière, lâcha sa cithare et délaissa ses camarades pour mieux fuir le destin funeste qui les attendait. La réaction de la vagabonde fut sans condition. — Skôl, appela-t-elle le berger.
Au son de la voix sèche de Teyriel, le berger se raidit, ses poils longs se hérissèrent, et il montra sa mâchoire puissante aux larges crocs dissimulés derrière des babines écumantes de bave.
— Naté ! hurla-t-elle.
À son ordre, le chien se lança dans une course folle en direction du couard. Il lui arracha le mollet d'un coup de croc, produisant un bruit sec d'os cassé sous les yeux impuissants des deux autres.
— Hotti, naté !
Cette fois, c'est le chien-lion qui se rua sur l'un des deux hommes restants. Skôl, le berger, balançait sa tête rougie de sang sauvagement afin d'égorger sa proie, tandis que le puissant Hotti se jetait sur l'homme au nez fendu avec frénésie. Il n'eut pas le temps de se servir de son arme que la main qui la tenait fut arrachée. Les tendons se déchirèrent entre ses crocs. Le dernier survivant tenta d'asséner un coup d'épée à Hotti, mais ne sentit pas la présence de la fine silhouette se faufiler derrière lui. Avant même qu'il puisse brandir sa lame, Teyriel lui avait empoigné le bras avec une force démesurée et le brisa au niveau du radius et du cubitus. Les os se cassèrent tels deux tiges de roseau que l'on tord avec trop de pression. Il grommela des injures avant de tenter de se retourner et, d'un geste de la main, la voyageuse fit virevolter le haut de sa cape afin d'en sortir son épée.
Dans sa main se tenait un artefact, une épée à la longue poignée surmontée de deux larges branches. À la base de celle-ci, une pierre flamboyait telle une braise iridescente. C'est la magie qui coulait à travers ce métal. La lame était fendue à la pointe et elle libérait une lumière rougeoyante, surnaturelle.
Décrivant un arc de cercle, elle fendit l'air, libérant des éclats de braise iridescente de sa lame afin de trancher ce goret. Elle coupa avec aisance cuir, tissu, chair et os ; le sang jaillit. Le brigand s'écroula, le visage crispé de douleur, tandis que la voyageuse rengainait l'épée dont des gouttelettes pourpres s'écoulaient sur la neige rosée.
— Skôl, Hotti, Garmir, belatt, dit-elle afin de rappeler ses gardiens.
Les monstres canins accoururent vers elle à la recherche de quelques caresses. Leur expression nerveuse avait laissé place à un comportement exceptionnellement docile. Teyriel s'approcha lentement du canasson bien agité. Il s'ébroua à son approche ; elle ôta son gant de cuir et approcha sa main de son museau. L’animal s’apaisa subitement et se laissa caresser. La voyageuse détacha tous les sacs de provisions et les deux coffres. Sans prendre le temps de délibérer, elle se servit. — Je ne crois pas me souvenir qu'il y ait une loi interdisant de voler les morts, la rassura la petite voix. — Si. Il en existe plusieurs, mais voler un voleur... de cela je n'en ai pas le souvenir, murmura-t-elle.
Les coffres abondaient de diverses richesses, surtout de pièces toutes marquées du sceau du loup couronné, l’emblème de Jundzill. Les pillards avaient dû fomenter quelques ripailles dans les villages alentour. Elle se servit avec mesure ; le reste du trésor, trop encombrant pour elle, resta sur place. Elle prit également quelques provisions et offrit le reste à ses molosses. Elle libéra le canasson, espérant qu'il ne soit pas dévoré dans la nuit par les quelques loups qui rôdaient encore. Teyriel reprit sa route et abandonna les dépouilles de ces monstres afin de retrouver la petite fille. — Les humains sont parfois dénués d'humanité, lâcha-t-elle intérieurement. — Autrefois l'honneur était tout. Autrefois le courage faisait les rois, lui signifia la petite voix. — L'âme des hommes est devenue froide désormais, songea-t-elle. — Tu as appris à être implacable, Teyriel. Tu ne crains pas les démons des mortels, tu es devenue l'un d'entre eux, acheva la voix d'un ton sépulcral.
— Me reconnaîtras-tu, Talrik ? M'aimeras-tu encore malgré ce que je suis devenue...
L'aigle apparu plus tôt vint se délecter du festin offert sans le désirer. Des gouttes d'eau commencèrent à perler sur la peau de Teyriel. À l'est, l'orage frappait, zébrait le ciel d'éclairs mauves, et bientôt la terre gelée devint boueuse. Sous un déluge, la voyageuse continua sa marche jusqu'à l'arbre où devait se trouver la jeune fille, mais, arrivée sur place, celle-ci avait disparu.
— Pauvre gamine, les cris ont dû l'effrayer.

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