LE CAVALIER D'ÉPÉE

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Frontière Dioscure

Un vacarme assourdissant grondait depuis la taverne. Les verres étaient servis, le feu crépitait dans l'âtre, et les femmes dans leurs beaux atours s’agitaient en tous sens pour servir des hommes, prostrés dans leurs chaises, déjà ivres. A l’écart deux hommes aux allures singulières discutaient sous les regards réprobateurs des clients. Le premier était un homme grand et large, à l’allure taciturne, dont le nez prolongeait la pente raide de son front. Son regard encadré par de profondes arcades lui donnait une prestance peu commune chez les chevaliers de Lyre. Le second, lui semblait se mouvoir comme un loup, plus fin de trait et de carrure, il paraissait pourtant encore plus dangereux que son comparse.

— Regarde-moi celui-là, une vraie petite fiotte, railla le plus imposant en dévisageant un homme assis en face de lui.

Le bougre avait eu l’audace de fixer Dwernick tout en crachant un molard sur le sol. Lorsque le chevalier lui jeta son regard de tueur, le pauvre plongea immédiatement sa tête dans sa chope.

— Et qu'est ce qu'un homme selon toi Dwernick ? Demanda son son compagnon tout en triturant un anneau serti d’une pierre noire.

— C'est quelqu'un qui se relève quand la vie l'a mit à terre Gryf, lui répondit le chevalier. Encore et encore.

— Par le Lug, tu as raison mon frère.

Gryf leva son verre.

— À ce foutu Troll ! Lacha Dwernick. Il nous aura donné du fil à retordre le bougre, grogna l’homme bardé de métal tout en frottant une vilaine plaie au niveau de sa joue.

— Nous devrions nous reposer, demain la route nous attend.

— Une autre mission ?

— J’ai reçu une missive. Une bande de voleurs, pas loin de Makaham.

— On aide les nains maintenant ?

— Leur or vaut autant que celui des autres. Et ils payent bien, contrairement à ces grippes-sou.

— Une dernière alors.

— Une dernière !

Alors qu'ils devisaient, et s’enivraient un peu plus, un villageois grassouillet arriva en courant depuis la porte arrière. Ses yeux étaient dilatés de terreur et il respirait par à-coups.

— Referme la porte, couina-t-il au tavernier.

— Qui y a-t-il ? Tu t’es encore fait prendre par ta femme ? Se moqua le tavernier.

— Ferme te dis-je, chuchota-t-il. Il est en ville.

— Qui donc ?

— Moins fort, c’est un…

Sa voix se brisa comme du verre quand une silhouette sauvage et terrifiante se découpa depuis la porte extérieure. Campé sur un gigantesque étalon noir à l’aspect particulièrement sauvage, un homme en descendit en faisant vibrer les plaques d’acier de son armure. Il se tenait adossé à son cheval, et attendait là, les yeux réduits à des fentes, sur le qui-vive, épée à la main.

Le tavernier le reconnut sur l’instant, et sa voix se transforma en un couinement suraigu. Il avait devant lui un homme portant un gorgerin, solerets, épaulières, cuissards, jambières, et casque à visière. Avec son armure à plaques, la visière relevée et ses traits taciturnes ombragés sous son casque, l’étranger donnait une impression de résolution farouche que les clients commençaient déjà à quitter les lieux. Une femme, entièrement vêtue de rouge, se rapprocha de lui, elle était mince, et se déplaçait avec la souplesse d’une panthère. Seuls ses yeux gris étaient visibles, et fixaient l’entrée de la taverne. D’un hochement de tête, elle signifia à l’homme en armure d’entrer dans l’établissement.

Terrorisés et muets, les deux hommes restèrent là, immobiles, dans un état presque second, ils se préparaient à accueillir la mort, ils connaissaient bien la réputation de cet homme, sa cruauté, et l’inutilité d'implorer. Et il passa devant eux, fit cliqueter les maillons de son armure, pour aller prendre place à une table, face aux deux chevaliers de Lyre.

Gryf le remarqua immédiatement et étudia posément l’étranger, veillant à ne faire aucun mouvement vers le long couteau passé à sa ceinture. Le visage qui siégeait sous le casque était froid, ce qui ne faisait qu’ajouter à l’aspect sinistre du personnage. Il avait remarqué que la taverne était presque vide maintenant. L’homme fit alors un geste lent au tavernier tout en fixant les deux hommes.

— Offre donc un verre à ses hommes, dit d’une voix sèche. Et moi aussi, je prendrais un verre.

La femme rouge était derrière lui. Droite, et figée comme une statue de plomb. Le tavernier s’avança, servit les verres, et manqua de tout renverser tant la peur le ceinturait. Il tremblait, et les deux hommes en connaissaient bien la raison. Il servit ensuite l’homme en armure sans le regarder dans les yeux, et il s’éclipsa.

— De quoi parliez-vous chevaliers, demanda l’homme en armure.

Sa voix raclait comme deux blocs de glace qui s’entrechoquent.

— De ce qui fait un homme, répliqua calmement Dwernick.

— Nous disions qu’un homme doit se relever quelque soit les épreuves.

L’étranger leva son verre.

— C’est vrai… Un homme doit savoir se relever. Un homme vrai n'est jamais complètement brisé. Peu importe les coups du sort. Mais est-ce qu’un homme mauvais reste un homme ?

— Alors il faudrait définir ce qu’est le mal, lui répondit Gryf. Un homme mauvais sait-il qu’il est mauvais ?

— Tu as raison chevalier, dit doucement l’homme en armure. Ils ont toujours leurs raisons pour faire le mal. Ils s'imaginent certainement qu'elles sont bonnes. Je n'ai encore jamais rencontré d'homme mauvais qui se considérait comme maléfique.

Il but une lampée de son verre.

— Excellent breuvage. Vous sentez…un nez qui s’ouvre sur les fougères et les jacinthes, puis sur une tourbe chaude et croustillante. Là, je sens la brise marine de notre cher Sardénie. Et cette note qui se dégage du verre et qui complète les arômes d’orge séchée à la fumée de ma tourbe natale, là où ma femme et mon fils cultivaient la terre. Je la sens, je les sens. Et vous, dîtes-moi chevaliers, cela ne rappelle rien ?

— Le pays vous manque Sir Clarus ?

— Vous m’avez reconnu. Cela simplifie les choses.

— J’ai à mon tour une question pour vous. Qu'est ce que la mort pour vous ?

— La fin des ennuis, dit l’un.

— La fin de la lutte et de la peur, dit l’autre. Mais il faut que ce soit une mort digne.

— J'ai combattu dans bien des batailles, lâcha Clarus Claver. J'ai vu beaucoup d'hommes périr. Des femmes, aussi, et ils sont tous morts dignement. Leurs bourreaux en revanche, ils n’avaient rien de digne, ni d’honorable.

Il appuya sa main sur le pommeau de son épée.

— A jouer à ce jeu-là , vous risquez de mourir rapidement, et sans dignité, le prévenu Gryf.

— Tous les hommes meurent un jour. Même vous. Même les chevaliers de Lyre.

— Est-ce une menace Griffon ?

— Non, pas du tout.

— Que cherchez-vous alors, chevalier ?

— Hum ! Je ne suis plus chevalier.

— Vous êtes l'une des plus vieilles lames du continent, un chevalier réputé pour être redoutable. Désormais vous êtes à la solde des elfes nous a-t-on dit. Un simple chasseur de prime.

— Je cherche seulement à éradiquer le mal. Sous toutes ses formes.

— Dans votre cas on croirait que le mal porte seulement la cape des chevaliers, lâcha Gryf.

— C’est là votre seul but désormais, tuer ?

— Je cherche seulement un homme, un ancien chevalier, si vous me dîtes où il se trouve, je vous promet de l’or et une vie un peu plus longue

— Vous nous insultez Sir, s’insurgea Gryf. De l’or. Nous n’avons pas besoin de l’or des elfes. Il nous reste peu mais nous avons encore notre honneur.

— Un homme a besoin de beaucoup de choses, lâcha le griffon. Une femme, fidèle. Des fils, des filles. Des amis. De la chaleur. De la nourriture à manger et un toit, mais l’honneur ne lui sert en rien.

— L’honneur est tout Sir. Et nous allons vous apprendre à ...

— … Souvenez-vous, le coupa-t-il en se relevant. Que les mots ont une portée bien plus grande que les actes lorsque vous déciderez de votre avenir chevaliers.

— Nous savons ce que vous avez fait, Clarus, lui apprit Dwernick. Nous savons que vous avez tué bien des notre avant d’arriver jusqu’ici. Votre sort est scellé traître. Nous allons venger nos frères.

Les deux chevaliers étaient debout, épée en main. Leurs yeux brillaient comme des charbons ardents.

— Je dois vous remercier chevaliers, ce sont les hommes dans votre genre qui m'aident à me lever chaque matin. Vous avez de l’honneur tous les deux, ça me plait. Ils sont plus lâches d'habitude, plus comme eux, dit-il en levant sa main vers le tavernier et l’homme grassouillet.

Clarus s’avança pesamment vers les chevaliers. Drewnick lâcha une imprécation venimeuse à son encontre avant de bondir tel un loup portant un coup féroce. Le bras bardé de fer de Clarus écarta la lame, et d’un même mouvement, saisit le chevalier à la gorge dans une étreinte d’acier. Surpris par sa force peu commune, il ne pouvait rien faire. De son autre main le griffon serra la poignée de son épée et frappa avec le pommeau sur le crâne du chevalier comme s'il donnait un coup de marteau.

Gryf voulut intervenir quand il entendit une incantation prononcée dans une langue inconnue, et une flamme jaillit en direction de son visage. Il leva vivement les jambes pour reculer et agrippa son bouclier afin de se protéger. Les flammes dansaient sur le bouclier, empêchant Gryf de venir en aide à son ami. Il devait se débarrasser de cette femme rouge. Il avançait, ses gestes devaient être rapides et précis, car son bouclier ne tiendrait pas longtemps. Les flammes commençaient à dévorer le bois, et une atmosphère suffocante s’installait.

De son côté Dwernick plia le genou et frappa. Son pied atteignit le flan de Clarus qui libéra son étreinte. Du sang ruisselait du visage de Dwernick. Hébété il ne vit pas le nouveau coup arriver. Un poing fusa dans sa direction. Sa mâchoire craqua, un nouveau coup et son nez explosa. Le dernier coup fut si puissant qu’il n'était plus qu'un bout de peau boursouflé, constellé en dedans de cartilages éclatés. Dwernick, complètement sonné, envoyait des coups d’épée en tous sens jusqu’à ce que sa lame glisse sur l’acier de son adversaire. Clarus repoussa à nouveau la lame, et enfonça son poing dans le crâne du chevalier qui s’enfonça comme une gourde. Le griffon laissa négligemment s’affaisser le corps au sol, encore agité de soubresauts. Quand il remarqua la mort de son compagnon, Gryf devint fou de colère, leva le poing, et son anneau se mis à luire. Une prière et il déclencha un sort. Sa main toucha le sol, et la taverne tout entière en fut secouée.

Les poutres grinçaient, et craquaient ci et là. Les flammes se propageaient, Gryf était entouré de fumée, et de cendre. Une main surgit par l’arrière, elle l’empoigna, et une lame s’enfonça déchirant sa chair dans un mouvement ascendant. Des hurlements laissèrent rapidement place à un terrifiant gargouillis.

— Un message pour le chevalier Talrik, murmura Clarus Claver.

Dans une démarche dédaigneuse, la femme rouge restée en retrait enjamba la dépouille ensanglantée, elle fixa le griffon de ses yeux glacants. Lui fixait le tavernier. Le seul qui était encore là, le seul témoin de ce massacre. Immobile, incapable de faire un seul mouvment, il restait là, planté sur place. La peur avait remplacé le calme. La solitude avait remplacé l’amitié. Il aurait bien hurlé mais il n'avait pas de voix pour le faire.

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