Chapitre V Le Mat
La cité était laide, une vision monolithique de pierres entassées sans convenance et d'une neutralité consternante. Teyriel arriva au matin avec la foule. Elle se faufila au milieu d'une masse de voyageurs sous les grandes portes voûtées décorées de longs étendards bleus abritant un loup d'argent. La pluie qui était tombée le jour précédent sans interruption avait trempé les pavés. Les maisons s’entassaient ici les unes collées aux autres. Accrues et favorisées par les fumiers et les détritus de toutes sortes, des mauvaises herbes poussaient çà et là.
Tout en s’engouffrant dans la cohue, Teyriel observait les miliciens patrouiller du haut des immenses murailles. Ces miliciens n'étaient pas du pays. À la vue de leurs armures noires et or doublées d'épaisses fourrures, Teyriel reconnut là la milice Lebeck. Ces hommes vivaient tout au nord de Clair-Ciel ; leurs traits résultaient de leur vie à la fois dure et sans pitié. Bien que de taille moyenne, ils n'en demeuraient pas moins de vraies forces de la nature. Il n'était pas rare de les voir dans tout Clair-Ciel. Ces hommes vendaient leurs services aux cités qui les payaient le mieux, et Gaisann payait grassement leurs services.
Les campagnards, marchands et autres travailleurs affranchis provenant des villages voisins s'entassaient à l'entrée. Certains allaient même avec leurs mules chargées jusqu'à l'épuisement. Les trois molosses qui accompagnaient Teyriel ne passèrent pas inaperçus. Les gardes postés là ne s'en inquiétèrent pas. Après tout, aucune loi n'interdisait l'accès aux chiens.
Suivant l'artère principale, elle découvrit tout d'abord les quartiers de misère et de travail. Cette partie de la cité était submergée dans des volutes de fumées roussâtres. On devinait le souffle des chantiers et des forges. Vers le nord, à l'inverse, elle distinguait les riches quartiers de jouissance.
La chute d'une brume matinale éclaircissait la cité ; ce n’était plus qu’un voile fin et immobile de vapeur. On devinait à peine la ligne ronde de l’horizon. Le champ sans borne des maisons apparaissait tel un chaos de pierres. On pouvait voir, accolés aux remparts intérieurs, des logis élevés en même temps que les défenses, lesquels étaient destinés à contenir des postes et des commandants supérieurs.
Continuant, se dévoilait à la vagabonde une cité ensevelie sous la cendre de la misère. La guerre civile qui avait ravagé le pays quelques années plus tôt laissait encore la marque de ses stigmates. Seule la tour de Gaisann, au centre de la cité, dénotait du reste des constructions. Une forteresse à elle seule, imposante, bâtie par Abraneskos lui-même lorsqu'il était roi des Terres unies. Érigée des siècles plus tôt afin de protéger la cité portuaire des attaques ishtaries, elle servait désormais de prison et parfois même de lieu d’exécution pour les criminels et tous ceux qui étaient jugés pour sorcellerie et autres forfaits notables. Selon la légende locale, si les nombreux corbeaux qui y avaient élu domicile devaient l'abandonner, alors la tour s’effondrerait et Gaisann elle-même serait détruite.
Quand elle atteignit les quais, Teyriel se retrouva dans un étroit passage. Une sorte de corridor se dessinait, sombre et étroit. Il allait de la rue Morial à la rue de Dresnok, la rue des immigrés. À ce moment-là, Teyriel ne put se contenir ; d'un froncement de nez, elle se couvrit avec sa cape tant l'odeur y était nauséabonde. La voyageuse continua son chemin sous le regard de ses habitants, de ceux que tous les citadins surnommaient les « rats de la basse-ville ». Ses pieds s'enfonçaient dans une terre boueuse tandis qu'elle s’engouffrait dans l'ombre des ruelles ; quelques poules se mirent à vadrouiller devant elle.
Les ignorant, elle put poser son regard sur un petit temple qui existait le long des murailles plus loin, près de la porte Boréale. C’était le temple du Bon Remède dont la tour encore intacte formait l’abside. Nombreux étaient ceux qui, dans la souffrance et dans la honte, y trouvaient le salut. Hotti, le chien-lion, poussa soudain un grognement ; Teyriel fut alors interrompue par un groupe d'enfants accourant ici et là. L'un d'eux freina sa course afin de mieux scruter la vagabonde avec attention, sans prendre garde à ses compagnons canins. Il considéra Teyriel un instant et lui souffla :
— Deux pièces, m'dame, dit-il d'une voix frêle.
— Pardon ?
— Vous recherchez quelque chose ou quelqu'un. Deux pièces et je vous trouve ce que vous voulez.
— Tu m'as démasquée, s'amusa-t-elle en prenant part à son jeu. Je peux savoir d'où tu viens ? demanda-t-elle en sortant une pièce de son sac.
Le bout d'homme à peine sorti de l'enfance s'approcha, attiré comme une abeille.
— De pas loin, m'dame.
— Tu connais bien la cité, tu pourrais me guider ?
— Ah oui, mieux que personne. Je traîne sur le marché, surtout autour des étals, et j'entends et je vois tout ce qu'il y a à savoir, argua-t-il.
— Avec ces enfants là-bas, vous volez les étrangers, j'imagine. — Euh... non, promis m'dame, on n'oserait pas. Vous, on ne vous volera pas, vous n'avez pas l’air d’être comme les autres. — Et de quoi ai-je l'air ?
Le garçon rougit.
— D'une vagabonde... avec votre... vous avez l’air d’une elfe, mais jolie m'dame. Teyriel esquissa un sourire.
— Et une qui a de quoi payer, hein ? Il opina de la tête.
— Alors je vous fais la visite, vous venez ? Elle lui jeta deux pièces.
— Tu en auras deux autres si tu me trouves ce que je cherche, lui promit-elle tandis que le garçon rebroussait sa tignasse blonde en inspectant la pièce.
— Alors tu veux voir quoi, m’dame ? Avec ça, je te mène où tu veux.
— Mène-moi au marché, j'ai faim, pas toi ? lui demanda-t-elle.
Le garçon, d'un pas chaloupé, accourut vers un croisement, lui fit signe, et Teyriel lui emboîta le pas. Ils arpentèrent les ruelles jusqu'au quartier des artisans où, tour à tour, une pancarte symbolisée par une tenaille indiquait la maison de l’arracheur de dents, puis le pot pour la taverne, les hallebardes pour le corps de garde, la balance, le marchand de légumes. Elle découvrit des statues et écussons représentant des ours, des cerfs, des tours, des croissants de lune, signes de ceci ou cela. — Je ne comprends pas tous ces symboles, s’enquit Teyriel, quelque peu agacée.
— Celui-là, c'est un signe d’avertissement, expliqua le petit bonhomme, ça veut dire qu'il est défendu d'entrer dans la ruelle avec des charrettes.
— Et ça ?
— De pisser dans la ruelle...
— Je me disais bien.
Le regard de Teyriel parcourait les rues comme si elle parcourait les pages d'un livre trop brouillon. La cité semblait animée par l'intention étrange de dicter ce qu'il était bon de faire ou de penser. Une sensation d'étouffement s'en dégageait, forte et fort gênante. Arrivés au niveau des étalages, une marchande de châtaignes reconnut le gamin.
— Bas les pattes, merdeux ! grogna la vieille dame tout en levant un martinet.
Le gamin se contentait de regarder, il se pourléchait les lèvres ; maigre comme un jonc qu'il était, la faim lui tiraillait l'estomac. Ramenée à une douloureuse vision, le sang de l'Asêgalan bouillonna.
— Il ne faisait que regarder, maugréa-t-elle d'un ton qui n'admettait pas de réplique.
À la vue de la voyageuse, de son regard perçant qui la fixait et de ses molosses, la vieille carne sentit ses tripes se nouer pour finalement détourner le regard.
— Viens petit, allons plutôt là-bas, le convainquit-elle alors que lui se délectait de voir la vendeuse blêmir de seconde en seconde.
— Faut pas te chercher, toi, railla-t-il tout en scrutant le chien-lion. Le bout d'homme demeurait subjugué par ces animaux rares.
— Je tiens ces gens en horreur. Laisser crever de faim un gosse sans ménagement, grogna-t-elle entre ses dents.
— Ici, c'est comme ça que ça se passe, c'est chacun pour sa gueule, affirma-t-il en s'adossant à un étal.
Teyriel paya grassement un marchand qui la dévisageait en marmonnant quelques jurons. Les deux nouveaux compagnons partagèrent un sac de marrons chauds. Elle observait le gamin engloutir le contenu du sac ; ses yeux pétillaient d'un vert émeraude, et Teyriel retrouva le sourire.
— Tu as quelqu’un à retrouver...
— Il y a quelqu'un que j'aimerais voir, peut-être le connais-tu ? — Son nom ? demanda-t-il à son tour, tout en baragouinant de sa bouche pleine.
— Veken Virmund, ça te parle ?
— Oh là, chut ! marmonna-t-il. Le grand-duc, faut pas trop en parler ici, glissa-t-il en confidence.
— Tu le connais alors ?
— Oui, c’est le chevalier. Il aide les malades plus bas encore, dans la basse-ville. Il y dirige une petite troupe d'hommes qui aident les rats de la basse-ville. Il ne se montre plus trop depuis quelque temps.
— Quelqu’un pourrait m’aider à le retrouver, penses-tu ? dit-elle en jouant avec une pièce dans sa main.
— La sœur du Silence, elle, elle sait, mais elle parle beaucoup, avoua-t-il en riant.
— Le temple du Bon Remède ?
— Ouais, tout juste. Je vous y mène ?
— Non, inutile. Je sais où aller maintenant, lui dit-elle en lui lançant les deux pièces promises. Tiens, tu l'as bien mérité. Reviens demain : si je retrouve mon ami, tu en auras encore une autre. Et... le rappela-t-elle alors que le jeune garçon se carapatait déjà. Comment t'appelles-tu ?
— Odvil, m'dame.
— Tu es un petit malin. Pour un petit avorton qui traîne dans les rues, tu sais beaucoup de choses.
— C'est important de savoir des choses ici, c'est comme ça qu'on survit.
— Alors à demain, Odvil.
cculter.

Annotations
Versions