Chapitre V LE MAT Partie 2

7 minutes de lecture

La construction dissimulée dans cette immensité de mornes bâtiments, où les pierres de taille s'entassaient les unes sur les autres, cachait un superbe édifice. Le clocher à forme octogonale rappelait celui de l'antique cité Dirintold. Les bas-côtés laissent entrer la lumière par de grandes baies à double rouleau d'intrados. C'était un bâtiment à l'architecture unique, peu utilisé du fait du coût trop onéreux pour la plupart des cités nordiques.

Suivie de ses molosses, Teyriel entre dans ce lieu au calme imperturbable. Une statue de la déesse Vaienti portait sa main vers elle comme une invitation. Cela freina le calme apparent de l'Asêgalan. Une atmosphère étrange la parcourait. Ici, elle n'avait pas sa place ; tout en ce lieu lui murmurait : « Tu n'es pas la bienvenue », « Repars d'où tu viens ». En gravissant les quelques marches du perron, l'Asêgalan entre dans le bâtiment. Les nombreux vitraux parsemaient ce lieu d'une lumière multicolore, passant tour à tour d'un éclairage arc-en-ciel à la pénombre.

— Cela faisait bien longtemps que je n'étais venu dans l'un de ces temples ; ça n'a pas changé, toujours cette odeur de pierre moite, s'insurgea la petite voix dans la fiole. Étais-tu déjà venu dans un temple de la déesse Corbeau, Asêgalan ?

— Une seule fois, se rappela-t-elle, mais c'était en temps de guerre. Je n'avais pas eu l'occasion d'admirer réellement l'édifice... avoua-t-elle à demi-voix, admirant la tribune de l'orgue à sa droite.

Se trouver ici lui rappelait des heures sombres. Des visions qui s'échappaient progressivement à mesure qu'elle contemplait l'intérieur du sanctuaire. Chaque mur, chaque pilier, chaque colonne se trouvaient renforcés d'énergiques moulures. Au fond de la grande salle se trouvait une silhouette ; celle-ci se dressait en haut des marches. Sa robe était d'un blanc éclatant, mais faite d'un velours richement décoré, et elle portait un grand couvre-chef, de velours également, sur la tête. Elle ne semblait pas être seule ; l'écho d'une voix masculine parvint jusqu'à elle, mais l'homme lui demeura invisible. Lorsque la sœur du Silence aperçut Teyriel, elle fit volte-face et se retira promptement vers le cloître. L'Asêgalan la suivit le long du couloir jusqu'à la salle capitulaire.

De faible constitution, la sœur se mouvait avec une lenteur apathique, comme quelqu'un qui aurait démissionné de sa vie. Ses gestes étaient endormis, comme dénués de vitalité. On voyait bien qu'il lui était parfaitement égal d'être ici ou là. Ignorant Teyriel, la dame s'ecellulait dans ses pensées. La voyageuse traverse les colonnes de pierre blanche afin de se poster à la droite de la sœur. La vieille dame se contentait de bafouiller quelques paroles entre ses dents, sans en évoquer le moindre son.

— Je suis à la recherche d'un ami. Veken Virmund, vous le connaissez, n'est-ce pas ?

— ...

La sœur se contentait de bouger ses lèvres en silence sans qu'aucune expression ne la trahisse. — Vous avez fait serment, je respecte vos croyances. Vous ne pouvez adresser la parole aux mortels, mais regardez-moi et vous saurez ce que je suis, lui intima-t-elle.

La sœur du Silence tourna la tête et plongea son regard dans celui de l'Asêgalan.

— La déesse parle à travers vous. Elle vous a certainement déjà dit ce que je suis. Vous pouvez me parler.

La mâchoire crevassée de la vieille dame se serre compulsivement.

— Je pense que c'est la peur qui vous paralyse plus que votre serment.

La vieille dame se relève non sans difficulté ; elle se teinte aussi droite que son corps le lui permet. Elle fit signer à Teyriel de la suivre. Sans insister, l'Asêgalan la talonna. En ouvrant une porte qui se trouvait au fond de cette salle, elle se trouva face à un couloir renfermant une enfilade de chambres. Tout était délabré ; les parquets étaient disjoints, semés de vitres brisées, aux murailles nues ou à demi couvertes de quelques lambeaux de tapisserie moisie par l'humidité. Aux plafonds apparaissaient les lattes où passait l'eau du ciel, et, en quelques endroits, se trouvaient le foyer de quelques chauves-souris.

La sœur du Silence guida Teyriel jusqu'au fond du couloir où un énorme escalier en colimaçon les attendait. Cet escalier dégageait une odeur grossière de relâchement, un parfum de moisissure et d'abandon. En bas, elle tomba en pleines ténèbres et aborda le vide, l'obscur et l'inconnu, où seul un son métallique parvenait à ses oreilles, comme si on frappait avec frénésie sur des barres de fer.

— Où me mène-t-elle ? Je devrais me méfier, pourtant je ne ressente chez elle aucune animosité, se dit-elle.

Peu à peu, ses yeux s'habituèrent à cette ombre. Teyriel continue sa marche alors que l'écho au bout du couloir se faisait encore plus oppressant. La dame en blanc, elle, continuait sans source. Au bout du long couloir se trouvait une grande porte en bois. Elle s'avance, posa sa main sur celle-ci, hésite, puis la poussa. De l'autre côté, Teyriel observe une petite salle à l'atmosphère glaciale. Subitement, l'Asêgalan se raidit ; elle entend une respiration, faible au début, puis forte et saccadée, parvenir jusqu'à ses oreilles. Jetant un bref coup d'œil à la sœur et s'approchant d'un peu plus, elle distingua des murmures inaudibles à l'oreille humaine.

— Qui est là ? Qui est-ce ? demanda-t-elle.

Depuis l'autre côté, dans l'obscurité, un monceau de paille parut s'agiter. Une forme se discerna, se rapproche comme une bête endormie qu'on réveille, et une silhouette humaine se dressa lentement devant l'Asêgalan.

— Que cherche-tu, femme ? exigea la chose dissimulée dans l'ombre.

— Un homme, un chevalier.

— Un chevalier, avec une épaulette de grand-duc.

— Oui. Parles-tu au nom de cette femme, toi qui demeures cachées ?

— Oui, elle ne peut parler, son vœu le lui imposer.

— Pourquoi es-tu ici ?

— Pour mon propre bien, femme. Celui que tu recherches est un ami. Si la sœur t'a mené jusqu'ici, c'est qu'elle te pense digne de confiance.

— Alors, où est Veken ?

— Pourquoi le cherches-tu ?

— C'est un ami. Un vieil ami. Il peut me mener à un homme.

— Il n'a jamais parlé d'une noctinos, pourtant.

— Et d'une Asêgalan ?

— Oh... je vois, glissa-t-il d'une voix ample. Oui, il en parlait, et souvent. La Sœur du Fer, celle qui terrasse le dragon. Tu étais censée être morte et pourtant te voilà. Es-tu le signe que nous attendions ?

— Je ne crois pas.

— Pourtant, c'est bien aux Asêgalans qu'il incombe de protéger les âmes des mortels. Vous êtes le bras armé du Seigneur de l'Orage. Ne devez-vous pas nous protéger des monstres et des démons ?

— J'ai déjà combattu, j'ai fait plus que je ne devais… je suis ici pour achever une mission. Rien de plus. Mais j'ai besoin de retrouver cet homme avant.

— Alors tu n'es pas ici pour nous sauver des démons, tu nous laisses à notre sort, Sœur du Fer.

— De quels démons parles-tu ?

— Je parle de leur maître. Celui qui a succombé à la Mère des mensonges. Celui qui fut trahi par une promesse pleine de tromperie.

— La Mère des mensonges... tu veux parler de la déesse Ishtar.

— Elle lui a promis tout ce que l'on désire : la jeunesse, le pouvoir, la beauté, l'amour, les puissantes magies et les connaissances de minuit. Mais son véritable prix, jamais elle ne l'a révélé.

À ces dires, la sœur jeta sa coiffe si grossièrement que la forme en resta toute aplatie, et elle s'enfuit. — Ne lui en veux pas, ces histoires lui rappellent de bien sombres souvenirs. — Tu parles de la légende du Monarque sous le Ciel ? — Tu le découvriras bien assez tôt, lâcha-t-il d'un rire scénique. La causalité est immuable. Je crois que tu nous aideras finalement, ironisa-t-il. Pour le grand-duc, il se montre de nuit ; il erre le plus souvent près des quais, là où l'on entrepose les corps des malades. — Pourquoi irait-il là-bas ?

— Suis la rue des Lanternes, Asêgalan.

— Qui es-tu ?

— Peut-être un ami, peut-être un ennemi, peut-être un simple messager...

— Le messager de qui ?

— De celui qui voit tout, Teyriel.

— Est-ce une sorte de prophétie ?

— Qui sait ? Après tout, les prophéties ne sont faites que pour être constituées uniquement une fois réalisées. Adieu, sœur du Fer.

C'est la tête emplie de questions que Teyriel répartit. Sous un ciel rayé de nuages ​​lourds et gros de pluie, elle sort du temple. Elle se dirigea vers le portail pour finalement suivre des traces de pas dans la neige jusqu'à accéder au cimetière. Traversant les tombes sous les arbres mal taillés, qui projetaient en tous sens des branches sèches, la voyageuse découvrit toute la mélancolie du lieu. D'un coin à l'autre, les plantes recouvraient les tombes marquées du sceau du corbeau. Une vision d'abandon se dégageait en ce lieu silencieux ; là où devait se trouver de jolies fleurs et de belles plantes rares, poussaient ronces et orties.

Teyriel présente une énorme motte de terre retournée au bout du cimetière et une pelle plantée. En se rapprochant, elle découvrit la sœur près de la cavité de laquelle dépassait un membre humain. Arrivée au pied de la fosse, la sœur laissa l'Asêgalan constate avec effroi les corps empilés les uns sur les autres. Teyriel tente de demeurer stoïque ; cependant, bien qu'elle eût vu de nombreux cadavres dans sa vie, aucun ne correspond à ceux-là. Ils étaient nus et décharnés. Leurs visages étaient ovales, leur peau était sombre et grisâtre. Leurs mâchoires déformées laissaient apparaître des crocs semblables à ceux d'un animal. Les yeux encore écarquillés de l'un d'eux, altérés, montraient des iris semblables à ceux d'un serpent.

— Est-ce l'un de ces démons dont parlait l'homme enfermé ?

La sœur toucha la tête, s'approcha de son oreille et murmura quelques mots :

— Ce sont ses apôtres...

L'Asêgalan la considérera un instant avant que celle-ci ne la quitte subitement. Teyriel reste un instant au milieu des cadavres.

— C'est comme s'ils m'avaient suivi, songea-t-elle. J'ai troqué un enfer pour un autre.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Yann Loire ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0