Journal de Teyriel V
« Me voilà à nouveau prisonnière de mes songes, Me voilà de retour à la mégastructure. Elle se dressait bien avant que les hommes ne s'élèvent. Elle est telle un titan abandonné. À ses pieds, je la vois sombre, nébuleuse, empreinte d'un maléfice ; mais une fois gravies les premières marches, la réalité est tout autre.
Alors que je découvre les premiers paliers de la ville colossale, des décombres, des vestiges d'un temps immémorial se dessinent devant moi. Une suite d'édifices massifs s’offre à moi, à l'architecture fonctionnelle, mais ici rien ne semble venir de mon monde. Tout y est étranger, différent. Et je suis seule ici-bas.
Je continue mon ascension interminable ; à chaque recoin tout change, tout se mue. Je ne reconnais aucune odeur, les formes et les couleurs divergent, elles me semblent soudain inconnues. La peur s’immisce ; ici tout me crie, m'oblige à partir et pourtant, je me dois de le retrouver. De retrouver la lame de l'élu et pourquoi, pour qui ? Si la peur peine à s'installer en mon sein, le doute, lui, trouve une place confortable. Chaque marche franchie, chaque palier atteint me fait ressentir plus d’appréhension. Plus de crainte.
Pourquoi suis-je ici ? Là où règne le silence froid et glaçant. Le temps semble flotter, j'ignore combien de cycles se sont écoulés. Le jour et la nuit s'emmêlent, je perds la notion du temps, et mon esprit se trouble. Je reprends possession de mes sens, je poursuis mon ascension.
Désormais, les constructions y sont plus fastueuses et lumineuses ; l'astre rouge se fraye un chemin parmi les murs et vitraux. Je parcours la cité sans nom à l'allure étrange et inquiétante, une ville-monde échappée de l'esprit d'un dieu fou. Je me surprends parfois à chercher, à déchiffrer telle une archéologue les secrets intangibles de ce lieu où s'entassent des sanctuaires vertigineux et abandonnés. Je découvre des châteaux délaissés, des villages suspendus, perdus, des bibliothèques et lunariums. Je cherche à travers ces lieux de culte et de savoir les mystères qu'ils renferment.
Combien de temps ai-je passé ici à lire, étudier, observer ? Je ne sais plus. Je dois reprendre ma route ; ici les périls et mystères sont légions. Je continue, je monte chaque marche pour découvrir une nouvelle facette de la mégastructure, dévastée et crépusculaire. La ville se mue d'une manière aussi aléatoire que fascinante. Ici encore tout diffère. Ici la vie s'anime, ou s'anime un semblant de vie. Des créatures grotesques s'affairent, aveugles. Je traverse le dédale telle une âme vagabonde, invisible. Je le sens dans mes entrailles : il est proche. Le sang de foudre, le colosse ; cette fois-ci, il ne survivra point.
Plus haut, toujours plus haut, la cité se transforme en un labyrinthe. Une vision sombre et purement infernale. La cité est désormais en proie aux bêtes et aux monstres. Ici, mourir est une chose si facile. C'est cette cité, le monstre.
Me voilà dans la cathédrale ténébreuse, me voilà face à celui qui tire les ficelles. Mais est-ce lui ? Je m'évertue à trouver des bribes de sens. Tout est confus, et je tente de trouver la réalité derrière le visible. Les ténèbres s'emparent de nouveau de mon inconscient ; ils parlent, ils chuchotent... qui sont-ils ? De l'aube de mes jours jusqu'au crépuscule de ma vie, tu as été là, et je demeure dans ton ombre, incapable de me défaire de ton emprise. Désormais nous sommes liés, ton étreinte ne cessera donc jamais.
Tout devient noir, tout devient blanc. Je me trouve maintenant dans un lieu si paisible ; au-dessus de moi trône le soleil doré, immense, aux rayons éblouissants. Autour de moi, tout y est si magnifique que je ne saurais l'exprimer avec des mots. À ma vue s'offre le séjour des héros, Zifureim.
Les grandes portes de fer s’ouvrent à moi, à mes oreilles viennent les chants des braves, je sens cette chaleur si douce sur ma peau, elle émane des mille foyers qui illuminent la grande salle. La lumière dorée m'aveugle tandis que l'odeur du festin servi me ramène à des souvenirs désormais oubliés. Je suis chez moi... Mais alors que j'approche, les portes se referment inexorablement. Je tente de les retenir, en vain. Des voix m'entourent, je me sens flotter et je suis ramenée parmi les vivants. »

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