Chapitre VI LE BATELEUR Partie 1

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Au moment de sa manifestation, le soleil illumina chaque réseau, chaque ruelle, maison et place. Sous un ciel tout empli de bleu azur, la voyageuse arpentait les rues de la cité. Une masse enveloppée de noir la suivait de près. Veken Virmund s'était résolu à prêter main-forte à son amie. Son visage était bien abrité sous une large capuche noire. Le chevalier était toujours recherché. Il le savait, Teyriel s’apprêtait à s'aventurer dans les recoins les plus sombres de Gaisann à la recherche de la sombre assemblée.

La neige blanche et brillante réverbérait la lumière du soleil, camouflant la ville sous un manteau opalescent.

— Ils appellent ça une cité, dit-elle d'un murmure inaudible en secouant la tête. C'est un dépotoir, si tu veux mon avis.

— À Clair-Ciel, la misère est partout, et depuis longtemps, tu sais. Seuls Prinissal et les Îles aux Dragons connaissent encore la bonne fortune, mais leurs frontières sont bien surveillées. À l'inverse, les contrées du nord et de l'ouest supportent le poids de la guerre à venir ainsi que l'arrivée de monstres qui pullulent chaque jour un peu plus. Ne les blâme pas trop hâtivement.

— Nous avons connu bien pire, et pourtant... te rappelles-tu la cité portuaire de Livunn et ses navires aux voiles d'un blanc immaculé ? Du Rhônal devenu le carrefour du commerce, de la grande statue d'Hallgunn, protectrice des vingt royaumes...

— ... et de la plus illustre des cités du monde, la cité d'Aalion, dont la suprématie était incontestée d'Austri à Vestri, de Nordri à Sudri.

— C'est dans cette terre que nous sommes venus au monde, Veken, que nous avons grandi.

— Et que reste-t-il de la grande cité ? L'Arbre-Monde n'est plus que cendre, et la cité, une ruine. Nous sommes des apatrides, Teyriel, et il n'y a rien que nous puissions y changer, pas même toi.

— Un jour, nous y retournerons.

Alors qu’ils avançaient, la vie suivait son cours habituel dans les rues jonchées de détritus. Des pochards étaient accroupis sur le seuil de leur maison, des femmes allaient et venaient le long des rues, des paniers de provisions accolés à leur hanche. Des enfants jouaient ou se battaient dans la boue des ruelles en riant ou en criant. Des hommes parlaient bière, vin et femmes. Des forgerons frappaient leur acier chauffé à blanc, quand quelques nains devisaient marchandise.

Les deux compagnons passèrent sous les regards indiscrets des passants sans en prendre ombrage, trop occupés à deviser. Teyriel lança tout de même un œil torve à l'un des hommes qui la narguait du regard.

— Les gens de ce pays n’acceptent pas facilement ceux qui ne sont pas comme eux, n’y prête pas attention, Teyriel. Après tout, tu y es habituée.

— Depuis que la guerre s'est finie, je suis ma propre voie dans ce pays, tout comme toi. J’ai été sur la route trop longtemps, je crois. Je suis plus habituée à côtoyer les monstres que les gens des grandes villes. Parfois, je me surprends même à préférer leur compagnie.

— L'humanité est faite de groupes qui se rejettent et se méfient les uns des autres. Cela a toujours été ainsi. Dis-moi, que faisais-tu depuis tout ce temps ? Tu n’as pas toujours été ici.

— Eh bien, je sauvais des gens en tuant des monstres et des hommes. J’ai mis mon épée au service de seigneurs, j’ai mené quelques batailles... enfin, j’ai tenté de survivre à ce monde, à ma façon.

— Voilà qui est chevaleresque. Tu n’as pas oublié de faire payer tes services, j’imagine.

— Non. Bien que mes services ne soient pas toujours considérés comme ils le devraient, déplora le chevalier de Lyre. Je dois l’avouer, je suis las de cette vie, Teyriel. Ce n’est pas ce que nous voulions. Ce n’est pas ce que tu nous avais promis.

— Si la guerre avait pris une autre tournure, si nous n’avions pas été trahis, les choses auraient été différentes, lui expliqua-t-elle.

— Tu as fait tes choix, Asêgalan. Je suis sûr que tu ne voulais pas de cette vie. À bien y réfléchir, moi non plus. Pourtant, en te retrouvant, je crois que le temps est venu pour moi. Cela réveille des choses.

— Les champs de bataille te manqueraient-ils, Veken ?

— Peut-être. Enfin, assez ressassé le passé. Tu sais, aujourd’hui, c’est déjà une chance de simplement survivre à une défaite contre un monstre ou un groupe de bandits.

— Et toi, comment as-tu fait ?

— De mon côté, je suis simplement devenu plus prudent avec le temps.

— Vraiment ?

— Mon père disait que les hommes se font plus prudents quand ils ont quelque chose à protéger, expliqua le chevalier. Ce sont même ceux-là qui survivent le plus.

— Qui protèges-tu, Veken ?

— Tu le sais bien. Tous ceux qui ne peuvent se défendre.

— Rangeras-tu ton épée un jour ?

— Je ne crois pas. Je n’en aurai jamais fini avec tout ça. Je n’ai pas fini de manier mon art.

— Ton art ?

— Oui, mon art, expliqua le chevalier. Chez nous, on dit qu’une fois son art maîtrisé, l’épée du chevalier prend tout naturellement sa place au fourreau ; c’est ce que m’a enseigné mon père.

— Alors la question est : comment garder mon épée au fourreau ?

— C’est pour y parvenir que je mets tant d’acharnement à la manier. Un jour, toi aussi tu rangeras ton épée, Teyriel, mais comme moi, ce n’est pas pour aujourd’hui.

— Et comment fais-tu pour encore perfectionner ton art ?

— Encore ? Tu sous-entends que je suis trop vieux, peut-être ?

— À peine, railla-t-elle.

— Toujours la même ! C’est en frôlant la mort qu'on découvre la peur, puis on la franchit et on trouve le courage d’aller de l’avant encore plus loin, toujours plus loin. Un bon guerrier, un bon chevalier connaît son niveau de compétence et mène à bien, sans faillir, la tâche qui lui a été attribuée. Cela vaut pour nous autant que pour un marin qui se bat contre la mer.

— Tu es toujours pleine de sagesse, mon ami.

— C’est parce que je suis vieux. Je te vois fureter depuis tout à l'heure, que cherches-tu ?

— Un avorton à la tignasse jaune. Il vagabondait hier, il m'a aidée à te retrouver, et je lui ai promis une pièce, mais je ne le vois pas, ni ses acolytes.

— Les orphelins... ils traînent du côté d'Hérengrive. La plupart des mendiants s'y attroupent et les orphelins profitent de la cohue pour voler les plus fortunés. Prends garde, ici les gosses de la basse-ville feraient tout pour quelques pièces.

— Je sais. Il m'est sympathique, voilà tout.

Veken les amena donc à la grande place, proche d’Hérengrive. Un petit groupe d'enfants habillés de guenilles s'attroupait dans la masse informe de la populace. Les yeux de lynx de la voyageuse fixèrent la foule tandis que Veken s'enfonçait dans celle-ci. Le chevalier prit soin de rester à bonne distance des gardes qui patrouillaient dans les environs. Teyriel demeura un moment statique, son regard s'attarda tout d'abord sur une jeune fille qui passait. Elle faisait remuer une ombrelle qu’elle tenait sur l’épaule, et jouait aussi un peu sur la rondeur de ses hanches.

Puis elle fixa une dame de noir vêtue qui exhibait toutes ses années, les yeux enfouis sous un voile inquiet et les lèvres tremblantes. Puis l'Asêgalan porta son regard sur un géant tatoué, un homme jeune avec des cheveux blonds, une naine et des sœurs jumelles habillées de pourpre. Entre eux, quelque chose courait, un échange de regards comme des lignes qui relient une figure à l’autre et dessinent des flèches, des étoiles... Et enfin d’autres personnages passèrent comme entrant sur une scène. — Une grotesque cité, grommela la voix.

Après presque une heure, Teyriel repéra un homme, celui-là plus étrange encore ; il mendiait, mais après l'avoir bien observé, son teint anormalement jaunâtre lui parut bien étrange. Elle s'approcha alors que Veken la retenait par la manche.

— Que fais-tu ? Tu as trouvé quelque chose ?

— On peut dire ça. Il suffit d'attendre. Tiens, lui dit-elle en lui tendant une pomme.

— Attendre, bien, mais regarde celui-là, il me paraît différent, comme s'il sonnait faux.

— Lui, c'est un malingreux, il joue la comédie. Il a dû s'enduire le visage d'amadou, c’est ce qui lui donne ce teint jaunâtre. Être mendiant ici, c'est presque une profession.

— Une profession ? Vraiment ?

— Eh bien oui, il y en a qui avalent du savon afin de simuler une convulsion ; le but est d'attirer l'attention afin de laisser les coupeurs de bourses faire leur office. Au-dessus d'eux se trouvent des sortes d'officiers ; leur travail consiste à réguler tout le trafic et d’enseigner les ficelles du métier aux nouveaux, et ils jouent également le rôle de pourvoyeurs.

— Tout cela est charmant, railla-t-elle. Comment fais-tu pour tenir ici ?

— Tu es restée trop longtemps hors de la civilisation, tu as oublié comment fonctionnait le monde des hommes. Regarde et tiens-toi prête.

Un petit groupe d'hommes passa à leur niveau, bousculant au passage quelques passants. Ils se scindèrent en deux groupes et s'évanouirent dans la foule tandis qu'au centre, un cri fit écho. Les gardes s'attroupèrent, et très vite la cohue s'empara de la foule. Les deux compagnons virent un homme s’effondrer.

— Il joue la comédie, et plutôt bien, s'exclama Veken. Suis-moi, Teyriel.

Les deux compagnons s’engouffrèrent dans cette fourmilière abondante et suivirent le brouhaha incessant de la foule. Lorsqu'ils atteignirent la « victime », elle gesticulait dans une terre boueuse avec vigueur, si bien que Teyriel hésita à lui prêter assistance. Veken tournait son regard vers une ruelle en direction de deux hommes en capuche. — Par ici, lui dit-il en l'agrippant par le bras.

Les deux compagnons s’élancèrent dans une course folle. Les trois molosses qui suivaient Teyriel accoururent entre les jambes des passants et plusieurs d'entre eux trébuchèrent face aux imposants chiens. C’était la cohue, on entendait une femme hurler à tue-tête, clamant qu'elle avait été troussée. La garde tentait de maintenir le calme, ce qui profita à Teyriel et Veken. Ils se retrouvèrent dans une ruelle, puis une autre. Filant les deux coupeurs de bourses, ils finirent par les perdre non loin du quartier des Plaisirs où les prostituées formaient un cortège racoleur.

— Nous ne pouvons aller plus loin, Teyriel, lui indiqua Veken.

— Pourquoi ?

— Crois-moi, nous devrions rebrousser chemin.

Ils tournèrent les talons et, ce faisant, la voyageuse aperçut à l'encolure d'une boutique le jeune Odvil en compagnie de ses jeunes acolytes. Teyriel fonça sans attendre, et Veken peinait à la rattraper. Il accourut d'une rue à l'autre et finit par la rattraper au croisement d'une taverne. Le garçon la remarqua mais persistait à presser sa course. Veken tentait en vain de freiner Teyriel en l’implorant de ne pas continuer dans cette direction. La course effrénée continua encore un moment pour qu'enfin Teyriel finisse par abdiquer, à bout de souffle.

— Odvil ! siffla-t-elle entre ses dents.

Le garçon tourna la tête au-dessus de son épaule et, sans répondre, s’évanouit dans la vapeur des forges. De la fumée réapparut, non pas le garçon, mais plusieurs hommes. À cet instant, ils se trouvaient dans l'un des quartiers les plus sales et les plus mal bâtis de la cité. Un cul-de-sac puant, reculé, abandonné aux pires criminels. Dans la ruelle boueuse, les hommes firent face aux deux compagnons avec véhémence. Tous arboraient un bandeau vert qui dissimulait le bas de leur visage.

— On s'est perdu, ma jolie ? demanda le plus maigre.

— Viens, Teyriel, ne restons pas ici, c'est la bande des Sept Chemins, murmura-t-il.

— Je suis à la recherche d'un homme, leur apprit-elle. Je pense que vous le connaissez, dit-elle sans écouter le conseil de Veken.

— On peut te trouver qui tu veux, ma jolie, mais va falloir casquer pour ça.

Teyriel lui jeta une pièce d'or. Le malfrat s'empressa de la mettre dans sa poche sous le regard des autres brutes.

— Le Roi des Misères.

L'homme reprit la pièce et la jeta à terre ; un autre émit un raclement de gorge, et leurs traits s'étrécirent soudain.

— Reprends ta pièce, l'étrangère, cracha-t-il. Et casse-toi, ici on ne parle pas de lui.

— Et si je payais plus ?

— J'ai dit casse-toi, on a fini de jacter.

— Pardonne-moi, mais j’insiste. À ces paroles, Teyriel n'entendait goutte.

— Tu cherches quoi, là, hein ? demanda le plus imposant du groupe, tout excédé qu’il était. T'es pas chez toi ici, alors prends tes clébards, ton grand-père, et tire-toi de chez nous.

— Que comptez-vous faire dans le cas contraire ?

— Teyriel...

Déchire-lui sa sale gueule, Fille du Fer, grogna la voix.

— Tu vas me saigner avec cette lame que tu peines à dissimuler ? fit-elle remarquer. Ou bien vous allez vous occuper de moi d'une autre façon ? ajouta-t-elle d'un ton glaçant. Le premier qui me touche, mes clébards, comme vous le dites, se feront un plaisir de vous déchiqueter les uns après les autres. Et croyez-moi, à la fin de la journée, je me saoulerai sur vos carcasses.

— Tu te prends pour qui, toi ? T'es qui, bordel ? demanda le plus proche de l’Asêgalan.

Le bougre fit l'erreur de l'empoigner par la cape. En une fraction de seconde, un éclair miroitant éblouit le vandale et, sans qu'il ne le comprît, sa main resta accrochée à la cape, tranchée d'un coup net. Il tomba à terre, fixant son membre manquant et tremblant de tous ses autres membres. De sa bouche écumante de bave, il hurla à ses camarades de lui venir en aide. Les hommes s’exécutèrent et dégainèrent leurs lames. — Huddé ! cria la voyageuse et, dans l’instant, ses trois chiens se plantèrent devant elle, le poil hérissé, les babines relevées, prêts à bondir au moindre mouvement.

— Putain, mais tu veux quoi ?

— Je veux que vous alliez voir votre « Roi » et que vous lui délivriez un message : dites-lui que la Noctinos est ici et qu'elle demande une audience.

Les hommes hésitèrent ; la ruelle devint soudain silencieuse et, à la vue des trois molosses, les malandrins choisirent de décamper, emportant leur blessé.

— Voilà qui devrait attirer son attention, fit noter Teyriel.

— Tu es folle ! Complètement folle ! souffla le chevalier. Tu ignores tout de la situation dans laquelle tu nous as mis, dit-il le cœur aux lèvres. J'espère que tu n'as rien perdu de tes talents de guerrière, car la nuit va être longue, finit-il en déglutissant.

— Tout ça m'a donné soif, pas toi ? demanda-t-elle d'un air nonchalant.

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