Chapitre VI LE BATTELEUR Partie 2
Vint le crépuscule, et bientôt la fraîcheur de la nuit emplit la cité, l'enterrant dans l’obscurité. Teyriel et Veken se réchauffaient, à l'abri, dans une auberge située dans des quartiers plus distingués. Des murs de briques, un toit rouge : l'auberge avait pour enseigne une mouette bleue. On y servait de la bière brune et du vin chaud. En ce lieu, on ne demandait rien hormis de payer avec de l'argent du pays. La salle au plafond noir était décorée de peintures, d'images violentes et autres trophées de chasse. La lumière ne rentrait que par deux fenêtres s'ouvrant sur une ruelle illuminée par les torches.
Les deux compagnons étaient entourés par un parfum de carbonnade, de pain d'épices et le cliquetis d’une cuillère qui tape contre une marmite. Ils étaient installés à une table déjà pleine d’un amas de chopes et de bouteilles vides. Ici, on y fumait, chantait et dormait. L'hôte était un vieux soldat jundzill aux yeux de pluie, affublé d'une large cicatrice qui le cinglait de l'oreille à la bouche.
Selon les dires de Veken Virmund, qui connaissait bien cet établissement, cette marque était le résultat d'un pugilat particulièrement sanglant avec un client nain, quelques années plus tôt. L’hôtesse, derrière son comptoir, peignait sa dizaine de marmots au teint rosé. L'ambiance, ici, y était plus légère. On y parlait d'amour, de joie et d'aise, et qui pouvait les blâmer pour ça ?
— Que comptes-tu faire désormais ?
— Attendre. Quelqu'un viendra. N'en doute pas, Veken. Profite de ta bière et mange ! Tu es devenu si maigre, s'étonna-t-elle.
— Que Lug me vienne en aide. Qu'est-ce qui m'est passé par la tête de venir t'aider encore une fois ! Je le savais, je le savais, pourtant ! Je le savais. À chaque fois c'est la même chose, tu es pire que les douze vents d’Éole. Tu... tu détruis tout sur ton passage.
— C'est pour ça que tu m'apprécies autant. Ou que tu m'appréciais.
— Pendant la guerre, oui, mais notre guerre est finie.
— La guerre n'est pas finie, grand-duc.
— Je te l'ai déjà dit, c'est différent désormais. Tu ne peux pas trancher la main de quelqu'un comme ça, fût-il armé de mauvaises intentions. Tu attires trop l'attention sur nous, on va finir par avoir tous les criminels de la cité et toute la garde aux fesses.
— C'est bien ce que je recherche, lui expliqua-t-elle. Je ne désire pas m'éterniser ici. Je veux seulement retrouver Talrik, et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour y arriver. Son sort ne t'intéresse plus ? Qu'est devenu votre code de chevalier, ô Grand-Duc ?
Veken apprécia modérément la remarque. Son blason de grand-duc était oublié depuis longtemps, tout comme son vœu de chevalier.
— Il n’y a plus de grand-duc. Au terme de mon initiation, Estelio Lior-Griffe m’a offert le titre de Grand-Duc. Selon nos croyances, la constellation du Grand-Duc offre la guérison et l'initiation. Il est le signe que quelque chose meurt en donnant naissance à quelque chose de nouveau.
— Je me rappelle ce jour. C’est le symbole de la réconciliation des contraires. Ce rapace, contrairement à ce que l'on pourrait croire, est un animal solaire et prophétique, guerrier et magique ; il était le familier favori de Lugdunum, le dieu-roi. Tu as peut-être oublié, mais pas moi, Veken.
— Teyriel, nous ne sommes plus chevaliers. Et pour Talrik... se renfrogna Veken Virmund, j'ai cherché à lui venir en aide, tu sais, mais ces types-là sont trop nombreux.
— De simples coupe-jarrets.
— Pour toi, peut-être, mais pour nous autres mortels, c’est différent. Ils sont une menace à prendre en considération.
— Ils t'ont menacé, n'est-ce pas ?
— ... Oui, avoua-t-il non sans honte.
— Les gens que tu protèges, ils les ont menacés aussi ?
— Nous ne sommes pas assez nombreux. Je ne peux rien contre eux, les hommes qui me suivent ne sont que des gamins. Ils ne sont pas formés pour le combat. Cette cité m'a déjà tant pris... Talrik ne m'a pas écouté. Je l'ai aidé et, par sa faute, je me suis retrouvé dans la merde. Je dois vivre caché tel un rat depuis lors ; les hommes du Roi des Mendiants me recherchent, tout comme la garde et les Ishtaris, ces ordures...
— Cela ne lui ressemble pas. Peut-être lui est-il arrivé bien pire que ce que tu penses. Je dois savoir, et je te promets de te sortir d'ici.
— C'est impossible, Teyriel. Une fois entré dans la cité, on n'en ressort pas aussi simplement. Et puis, je n'ai nulle part où aller. Toutes ces années en dehors du monde t'ont déconnectée de notre réalité. Teyriel, les gens ont changé, Talrik a changé... et moi aussi, à bien y réfléchir.
— On ne change jamais vraiment. Viens avec moi. Je ne promets pas un voyage sans danger, mais ce que je dois faire est plus important que tout le reste. J’aurai besoin d’hommes comme toi, d’hommes de bien.
— Il y a ici des gens qui comptent sur moi. Je ne peux pas partir. Mais je t'aiderai, Teyriel. Je ne te laisserai pas seule face à cette affaire. Je me suis perdu. J’ai été lâche, mais je ne le serai plus.
— Cette histoire de morts qui marchent parmi les vivants, je m'en chargerai en temps voulu. Quelque chose me dit qu’il y a un lien entre ces choses et ce qui m’a amenée jusque dans ces terres.
— Je croyais que tu devais retrouver Talrik ? Alors il y a bien autre chose, et tu ne me diras rien.
— En temps voulu, Veken. Dis-m’en plus sur ce fameux roi.
Veken haussa les épaules.
— Le roi ? Eh bien, selon les dires des habitants, il aurait les traits d’un animal, ce serait un monstre aux oreilles pointues. Ce qui est sûr, c’est qu’il a tué plusieurs nobles dans les beaux quartiers. En quelques mois, ce fut l’hystérie collective, la cité tremblait au son du croque-mitaine ; chaque jour, des témoignages ne cessaient d'affluer sur cette chose. Une prime a été mise afin de le capturer…
— … Et c'est là qu'on a dépêché Talrik, coupa Teyriel.
— Exactement. Selon Talrik, sa venue précédait celle du Grand Cirque des Faeries, le ballet des obsolètes. Pour Talrik, c'est un féerique qui se trouve derrière toute cette histoire.
— Les féeriques ont presque tous disparu, et le sort des humains ne les intéresse guère. Alors pourquoi ?
— Depuis l’arrivée de certains monstres dans les terres sauvages, les féeriques en sont venus à fuir les forêts et montagnes. Actuellement, ils finissent par trouver refuge dans les cités, mais en tant que parias. Si certains les tolèrent comme à Juwinga, ici leur sort ne peut en être que funeste. Ce Roi des Misères a réussi le tour de force d'unir tous les gangs, tous les miséreux, et il les dirige désormais d'une main de fer. Nombreux sont ceux de la basse-ville à lui vouer un culte. En deux ans, il est devenu aussi influent que le duc lui-même.
— Un féerique devenu roi par la seule force de ses mains... celui-là me plaît déjà, railla la petite voix.
— Je suis pressée de voir ça, avoua Teyriel au chevalier.
Veken leva son verre et cligna de l’œil en signe d’approbation, tout en engloutissant d'un trait sa bière brune. À l'inverse, Teyriel dégustait sa boisson lentement, tout en portant son regard en direction d'un homme camouflé sous un nuage de fumée de pipe.
— Qui est-il ?
— Je ne suis pas sûr, marmonna Veken Virmund en distillant sur cet étranger un regard torve.
L'étranger pencha la tête de côté, tapota sa pipe contre sa table et en fit tomber quelques braises pétillantes. D'un hochement sec, il fit signe à deux hommes plus loin. À son signal, ils s’empressèrent de s'éloigner et se perdirent dans la masse. L'homme se releva, dévoilant une tête prognathe, et se dirigea vers les deux compagnons. Il était vêtu d'un manteau en poil de buffle Dioscure et portait des sur-bottines de cuir noir. Sur sa tête trônait une cale dont un pan se trouvait ramené sur le côté. Son expression était placide, son regard impersonnel.
— Zadro Wehren, grinça Veken Virmund en reconnaissant l’homme face à eux.
— Lui-même ! Voilà des mois que nous ne nous sommes vus, chevalier. C'est un réel plaisir de vous retrouver en vie, dit-il d'une voix obséquieuse. Le vieux chevalier haussa les épaules.
— Je ne peux en dire de même, lâcha-t-il d’une voix peu cauteleuse.
— Vous m'en voyez fort chagriné. Je croyais que nous étions passés au-dessus de cette sombre affaire, vieux duc, affirma-t-il en prenant place.
Zadro fixait l'Asêgalan tout en faisant tournoyer dans sa main un médaillon d'or en forme de soleil.
— Par ta faute je me suis retrouvé mêlé à tes histoires, alors ne viens pas ici la bouche en cœur espérant me faire oublier le rôle que tu as joué dans cette « affaire », comme tu dis.
— Sans moi, tu serais à cette heure-ci un résident de la Grande Tour, Veken. Je sais où toi et tes complices vous vous terrez. Alors je t'en prie, ne sois pas tant enclin à la véhémence envers moi, ou il se pourrait bien qu'ils subissent le même sort funeste que celui de...
— … Encore un mot, félon, et je t'arrache la langue.
— Apparemment, vous n'êtes pas le bienvenu, fit noter Teyriel. Je vous serais gré de bien vouloir quitter notre table, nous sommes occupés, lui conseilla-t-elle.
— Vous attendez une réponse, une réponse de la part du Roi des Misères, c'est bien cela ?
Veken écarquilla les yeux.
— Que...
— Ne vous en faites pas, les rassura Zadro, votre réponse viendra bien assez tôt.
— Comment es-tu au courant ?
— Il n'y a rien qui ne se passe dans cette cité sans que je n'en sois informé, affirma l'homme en tournant ses yeux vairons vers Teyriel.
— Est-ce là votre seule utilité ?
— Disons que mon travail consiste à détecter les anomalies afin de les avertir qu'elles ne sont pas les bienvenues ici. Elles doivent être éliminées.
— Zadro travaille avec l'Inquisition de Gaisann, lui expliqua Veken. Tu n'as pas idée du nombre d'innocents qu'il a exécutés au nom de la nouvelle doctrine.
Les yeux de l'Asêgalan s'enflammaient lentement.
— Une fois que ces anomalies seront éliminées comme vous le dites, que restera-t-il ?
— Si mon travail est correctement fait, il ne restera plus que des gens honnêtes. Son sang bouillonnait dans ses veines.
— Ceux qui acceptent la Déesse Unique, lui signifia-t-elle.
— Entre autres. Je vous ai observée depuis votre arrivée à la cité. Vous pensiez peut-être passer au travers, mais une personne telle que vous ne peut passer inaperçue, vous en conviendrez. J'attendais un faux pas, une erreur de votre part. J’étais impatient de voir si vous alliez commettre un impair pour procéder, lui apprit-il.
— Procéder ?
— Oui, je comptais agir selon la procédure habituelle, la même pour toute erreur de la nature qui ose souiller l'air de Gaisann. Lorsque j'ai appris l'incident de cet après-midi, j'y ai vu une opportunité. Je sais ce que vous êtes... Non, ne vous inquiétez pas, je n'en ai cure. Ce qui m’intéresse, c'est plutôt de savoir la raison qui vous a poussée à vouloir une entrevue avec le Roi des Misères.
— Cela ne te regarde en rien, inquisiteur.
— Eh bien, en réalité, je pense que cela me concerne. Je pense que vous êtes à la recherche d'une personne. Une personne que je connais bien. Si vous m'aidez, je pourrais vous aider à mon tour. Qu’en dites-vous ?
— Et que devrais-je faire ?
— Tuer le Roi des Misères.
— Je ne loue pas mes services.
— Pourtant nos objectifs convergent.
— Pourquoi ne pas vous en charger vous-même ?
— Nous ne le pouvons pas. La situation actuelle est bien trop épineuse, voyez-vous. Une attaque frontale contre le roi sonnerait la révolte, et le chaos s’emparerait rapidement de la cité. Non, pour une mission telle que celle-ci, cela requiert une tierce personne. Vous, en l'occurrence.
— Engagez donc un reître, lui conseilla-t-elle.
— Un reître ! s'esclaffa l'inquisiteur. Non, ils sont tout juste bons à tirer leur épée contre une bande de malandrins. Ils sont utiles certes, mais pour les basses besognes seulement. Une Asêgalan est bien plus dangereuse. Une Asêgalan peut tuer des rois. — Je ne tuerai pas pour vous. Si vous savez qui je suis, vous savez que je ne traite pas avec ceux qui sont à la solde des Ishtaris.
— Nous voici dans l'impasse.
— Vous comptez vous mettre en travers de ma route, Zadro ?
— Cela dépendra de vous, Asêgalan, se renfrogna l'inquisiteur tout en se relevant.
— Je crains que vous n’ayez aucun moyen de pression.
— C’est ce que nous verrons. Au revoir Teyriel, Veken.
Sans en demander plus, il quitta la taverne suivi des deux autres hommes dissimulés parmi les clients.
— Charmant personnage, cet inquisiteur.
— Une ordure au service des Ishtaris, et le duc lui offre sa confiance la plus totale.
— Comment ça a pu arriver ? Comment le duc a-t-il accepté ça ?
— Tout a commencé peu de temps avant la guerre de Vingt Ans. Jundzill n'avait que peu participé à la Grande Guerre, alors quand le conflit a éclaté en territoire elfe, les nations unifiées de Clair-Ciel ont imposé une levée de masse. Des milliers d’hommes furent réquisitionnés afin de soutenir l'Empire des elfes libres.
— Les Jundzill n'ont pas apprécié, j’imagine.
— Non. Des troubles ont éclaté avant même le début des recrutements, et pour cause : dans tout le pays, les nobles ont augmenté les taxes de manière trop importante, laissant les habitants des campagnes dans des situations précaires. Ajoute à cela la faiblesse des voies de communication, il n'en fallait pas plus : les paysans se sont soulevés. Ils ont massacré des soldats et les agents de recrutement. Les insurgés ont été chassés par les forces unies de Clair-Ciel, obligeant les paysans à se regrouper dans les villes comme Gaisann. Le duc les a recueillis, lui aussi refusait d'envoyer ses hommes mourir dans un conflit qu'il ne considérait pas comme le sien.
— Il en a payé le prix lui aussi.
— Depuis, Gaisann a survécu grâce à son réseau maritime, mais à cette période, les eaux sont gelées. La vie dans la cité y est dure, les campagnards s’amassent à ses portes chaque jour ; si ce n'est pas la famine qui les tue, ce sont les monstres des bois. Alors quand les Ishtaris sont venus à sa porte avec de belles promesses, il n'a pu refuser. Il s'est vendu et, maintenant, ce sont des gens comme Zadro qui dirigent cette cité. Lorsque nous sommes arrivés avec Talrik, nous ne nous attendions pas à être déconsidérés de cette manière. La situation a très rapidement tourné en notre défaveur. Bien que nous ayons abandonné notre titre, le fait même d'être Sardénien n’était pas accepté. Talrik a tenté de se faire une place en enquêtant sur le Roi des Misères. Je l'ai aidé, et Zadro aussi. Il n'était pas inquisiteur à ce moment. Lorsque cela est devenu trop dangereux, j'ai renoncé ; Talrik, lui, a continué. Il a découvert quelque chose, un lien entre les Ishtaris et le Roi des Misères lui-même. Tout ce que je sais, c'est que peu de temps ensuite, Zadro fut promu inquisiteur.
— Alors le sort de cet inquisiteur dépendra des dires du roi. — Toujours décidée à le rencontrer ?
— Il demeure ma seule piste.
Alors qu'ils discutaient, une petite ombre se glissa subrepticement à travers la foule et profita du départ de l'inquisiteur afin de se glisser à son tour jusqu'à la table des deux amis.
— Pst, m'dame, murmura une petite voix.
— Odvil ?!
— Moins fort m'dame, j'ai un message pour vous.
— Je t'écoute.
— Le roi vous attend, je dois vous conduire là-bas.
— Quand ?
— Maintenant, m'dame.
— Bien, finissons-en. Et tiens gamin, dit-elle en lui glissant une pièce dans la main. Je te l'avais promis.
— Merci madame. Allons, faut pas traîner, le roi aime pas attendre.
— Je vais finir ma bière tout d'abord. Nous avons toute la nuit, ne t'inquiète pas, assura-t-elle.
Le visage de Teyriel se figeait d'un air narquois.
— J'ignore ce que tu cherches à faire, mon amie, mais cela va dégénérer, j’en suis certain, ricana Veken, bien habitué à cette attitude peu altière et trop souvent nargueuse lorsque sonnait l’heure de la bataille.
— Tu le verras bien assez tôt, mon ami.
— Méfie-toi, si tous vouent un culte à cet homme ou quoi qu'il soit, ce n'est pas par hasard.
La voyageuse siffla sa bière d'un trait sous le regard abasourdi du jeune Odvil. Le gamin comprit à ce moment un fait indéniable : la jeune femme face à lui n'était définitivement pas un être commun.

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