Chapitre V LE MAT Partie 3
Teyriel reprit son chemin ; elle flâna toute la journée durant et découvrit ce qui se trouvait à l’intérieur des murs. Lorsque le soleil s'éclipsa, la cité prit une teinte orangée et le ciel s'assombrit au crépuscule. Quelques flocons épars vinrent se déposer sur la chevelure claire de la voyageuse tandis que le ciel, noir désormais, se piquait d'étoiles.
Teyriel longea plusieurs ruelles afin de se rendre à la rue aux Lanternes, comme le lui avait conseillé le mystérieux homme. Dans ce dédale puant, elle y croisa quelques vauriens et truands à l'haleine vineuse lesquels ne se risquèrent pas à tourmenter une femme entourée de trois molosses. Ils lui livrèrent passage et elle put avancer sans crainte aucune dans cette allée dénuée de pavés. Teyriel traversa la rue pour s'enfoncer dans l'ombre des quais.
Elle parcourut les quais, et plus loin, enfin, Teyriel fut spectatrice d'une triste scène. Sur l'une des embarcations, un chant angoissant accablait le lieu. Les lamentations de femmes cherchant le corps inerte d'un proche résonnaient sur les murs des habitations. La voyageuse approcha du navire sans attirer l'attention ; discrètement, elle s’approcha et aperçut un homme qui attira son regard. Si son image était indistincte, elle prit soudain une claire netteté quand elle le vit adossé au mât, les yeux réduits à des fentes sous la lumière d’une torche. Sur le qui-vive, l'homme tenait le pommeau d’une épée à la main.
Teyriel s'approcha un peu plus alors qu'il s'était assis sur une caisse de transport. Il était puissamment charpenté et immense. Il portait une large tenue de fourrure doublée ainsi qu'un couvre-chef en feutre. De ses épaules tombait une cape brune qui se gonflait au vent apporté par le large. À cette distance, elle pouvait voir sa crinière grise tomber et contraster avec ses yeux d'un bleu intense. L'homme ne paraissait pas vieux, et pourtant il était dans la force de l’âge. Il était indéniable qu'il émanait de lui une prestance inexplicable. La voyageuse reconnut ces traits aquilins à travers la pénombre. Elle n'était plus qu'à un jet de pierre de lui.
Soudain, il appela deux hommes et, sur son ordre, ils jetèrent leur torche sur les dépouilles. Les flammes se répandirent rapidement. Effrayées par ce geste irréfléchi, les femmes, témoins de la scène, se mirent à pousser des cris de détresse. Le feu s'élevait haut et bientôt le son d’une cloche retentit ; rapidement, les sifflets de la garde firent écho.
Les miliciens accoururent de toute part. La frayeur fit s’évanouir en un instant les malheureuses dans les ruelles et Veken Virmund en fit de même. Il se jeta du bateau avec l'agilité d'un félin ; Teyriel le suivit, ignorant le danger que pouvait représenter la garde à proximité. Elle dépassa un large aqueduc menant à une étroite ruelle. Il se déplaçait à une vitesse ahurissante ; Teyriel peinait à le talonner. Il tourna brusquement à droite et la voyageuse se retrouva alors sur une petite place proche des murailles.
Il n’existait plus ici que quelques débris de maisons anciennes et un puits. À l'abri des regards, un couple enlacé sous une large couverture s'y tenait adossé, le visage grelottant. — Les grands sont ce qu'ils veulent, dit la voix d'un ton mélancolique. — Les petits sont ce qu'ils peuvent, disait un grand homme, lui répondit Teyriel.
La misère était partout dans cette lugubre cité. Chassant cette pensée, Teyriel fouilla la place durant un moment avant que son chien-lion ne s'approche du puits et ne se mette à aboyer, faisant fuir le couple apeuré.
— Naté, naté, ordonna-t-elle en lui grattant le museau.
Teyriel souleva les planches pour y découvrir un escalier de bois dissimulé à travers les gravats. Elle ordonna à ses chiens de l’attendre et s'y enfonça sans réfléchir pour finalement rejoindre un long canal sous la cité. L'odeur y était insoutenable, suffocante. Au loin, une lumière miroitait dans les eaux stagnantes et elle y vit une large silhouette se dessiner avant de disparaître. Teyriel accourut à sa suite, suivant la lumière, mais quelque chose retint son attention : une ondulation à quelques pas d'elle. Alors qu'elle se tournait, l'Asêgalan sentit une présence.
— Dépêche-toi, il va nous échapper !
Elle resta immobile ; un grognement animal semblait résonner et faire écho, et puis, rien, le silence. Elle détourna le regard et continua sa course. Pourtant, depuis les ténèbres, une ombre s'épaissit jusqu'à former une masse de noirceur sans forme, mais énorme. Deux yeux rougeoyèrent alors pour percer l'obscurité. Ce qui se terrait là dardait sur l'Asêgalan un regard mortel.
Une fois au bout du canal, elle dut emprunter un autre escalier situé dans l’épaisseur du mur de la cité. Teyriel se hâta, pour être interrompue à nouveau par l’écho d'une clé qui ferraillait dans une serrure. Arrivée en haut, l'odeur putride s'était estompée, laissant place à un parfum d'encens qui émanait de derrière la porte. Elle franchit le pas de la porte et découvrit une demeure en ruine. Deux hommes se tenaient face à elle, épée au poing. Jeunes tous deux et de bonne forme, mais non égaux de condition.
— Arrêtez, ordonna une voix rauque venue de l’arrière.
Les deux hommes au teint blafard rengainèrent leur épée et rapidement l’un d’eux se plaça face à elle. Il avait un regard dur sous ses cheveux de paille. Vêtu de noir de la tête aux pieds, il avait une expression de brute, quoiqu’il apparût à Teyriel assez beau de sa personne. Teyriel aurait pu se sentir effrayée à sa vue si elle n'avait pas été Teyriel.
— Laissez-la, ordonna à nouveau la voix rauque, et l’homme s'exécuta.
— Alors tu es vivante, Asêgalan, s'étonna l'homme au fond de la pièce.
— Tu en doutais, Veken ? demanda-t-elle sans porter son regard vers lui.
Veken Virmund laissa son expression maussade s'adoucir. La voyageuse fit quelques pas, observa chaque recoin de la pièce, scrutant les colonnes brisées et les poutres enchevêtrées sur les hauts plafonds. Un courant d'air froid et humide berçait les toiles grises des encoignures. Les flammèches des centaines de chandelles qui ornaient la salle vacillaient sans jamais se moucher. Des lits de fortune étaient disposés çà et là et des malades un peu partout, couchés, agenouillés, toussant, vomissant, certains couverts de bandages.
Teyriel distinguait, sous la blancheur d'un drap, un nez, des pommettes osseuses et des mains jointes dont la rigidité trop sinistre rappelait les statues allongées sur des tombeaux. L'Asêgalan ignora le triste sort des malheureux, ou du moins s’efforça de n'y prêter attention, et se posta à une petite distance du chevalier.
De l'autre bout de la pièce, des hommes la fixaient, prêts à en découdre s'il en était donné l’ordre. Teyriel ôta sa capuche sous le regard estomaqué des malades. De l'air altier qui la caractérisait, elle fit quelques pas de plus dans la direction du chevalier, et celui-ci se fendit d'un large sourire. Les malades la fixaient désormais d'un œil oscillant entre la panique et la circonspection.
— Comment m'as-tu retrouvée, Teyriel ?
— Un ami à nous m'a mise sur ta piste, un vieil ami, lui répondit-elle mystérieusement. Pour ce qui est de ta cachette, et bien, tu connais ma prédisposition pour pister une proie, ajouta-t-elle avec une pointe d’ironie dans la voix.
— Je vois, pouffa-t-il. En tout cas, ça me fait plaisir de te retrouver, et en vie.
— J'ai développé un talent pour ne pas mourir ; j’ai pourtant tout fait pour, dit-elle en riant. — Où étais-tu depuis toutes ces années ? Depuis la bataille d'Ingar.
— ...
Un soupir lui fendit le visage et un silence de catacombe régna l'espace d'un instant.
— Tu avais disparu, on a tous cru…
— J'ai traversé les grandes eaux sombres, et puis, je me suis rendue là où la vie n'a pas sa place. Tout ça au nom du Grand Conseil des Asêgalans, avoua-t-elle avec amertume. J'ai pourchassé le Sang de foudre, Avalloc, je l'ai traqué... mais je me suis perdue en chemin, se dit-elle en pensée.
— Tu n'as pas eu de répit, dit-il en rebroussant sa tignasse dégarnie.
— Toi non plus, à ce que je vois. Tu aides ces gens, ceux-là mêmes qui nous ont abandonnés.
Il haussa les épaules.
— Je suis trop vieux pour porter de la rancœur. Ici, j'ai trouvé ma place, auprès de ces gens.
— Je te comprends, vieux duc.
— Tu sais, durant la guerre, nous avons vu des atrocités dont peu d'entre nous sont sortis indemnes. Toi non plus, Asêgalan. Nous ne sommes pas de la même condition, pourtant, je l’ai vu, tu en as été affectée.
— Mes blessures ont été pansées, Veken. Je ne suis pas une estropiée ou une tête fondue. Je ne suis pas à plaindre contrairement à nos frères d’armes, s'insurgea-t-elle.
— Ce n'est pas ce que j'insinue. Lorsque le conflit a cessé, j'ai observé cela chez beaucoup de soldats. On s'est trouvé en présence de victimes d’un nouveau genre ; certains présentaient des symptômes graves mais sans blessure apparente.
— Je ne suis pas venue pour ça, Veken.
— Tu connais cette sensation, quand dans ton sommeil, la hantise d’être déchiquetée, d’être réduite à néant par le grand dragon, ou même simplement l’attente de la mort avant un assaut… Tout cela t'épuise, Teyriel. Même les êtres comme toi éprouvent ce genre de sentiments…
— Il te prend pour une folle, ha ! Ça oui ! Tu es un peu folle, gamine.
— C'est pour ça que tu soignes ces gens, avec les anciennes méthodes. C'est pour ça que tu te caches, alors que tu sais que c'est interdit. Y cherches-tu une forme de rédemption, parce que toi non plus tu ne trouves plus le sommeil ?
— Toi et moi, nous avons enduré le chaos et nous avons survécu. Nous n'avons pas à en avoir honte.
— Moi, j'ai simplement appris à vivre avec ça ; tu devrais faire de même, Veken.
— D'une certaine manière, c'est ce que je fais, Teyriel. J'aide ces gens, ceux dont personne ne s'inquiète, ces miséreux, ces délaissés. Je soigne, je vole parfois, je tue même, pour eux. Ce pays est rongé de toute part : les puissants augmentent la pauvreté des pauvres pour augmenter la richesse des riches. Ne serait-ce pas le contraire qu’il faudrait faire ?
Teyriel fut prise d'un rictus.
— Tu verses le sang du riche pour aider le pauvre. Crois-moi, ces rois, ces nobles, je les exècre autant que toi, Veken. Pourtant, tu connais cette vieille histoire : c'est un serpent à mille têtes. Tu aurais pu prendre une retraite bien méritée dans des contrées plus accueillantes, lui fit-elle noter. Pourtant, tu restes ici à combattre comme si tu aimais ça. Alors je me demande qui est le plus atteint de nous deux.
— Ha ha ! Difficile d'y répondre, gloussa-t-il. Toi, tu ne cesseras de combattre qu'à ta mort, n'est-ce pas ? Toujours esclave du Conseil, de tes sœurs de fer... pourquoi continuer ?
— J’ai une mission, une dernière. Ensuite tout sera différent…
— Alors tu es leur esclave.
— Non. J’ai brisé mes chaînes.
— Quelque chose me fait penser qu’elles sont toujours là. Il en a toujours été ainsi. J'ai connu une Asêgalan, il y a des années de cela, qui ne rêvait que de liberté, de vivre simplement. Elle rêvait de vivre loin du tumulte de ce monde fou, en compagnie de celui qu'elle aimait.
— C’est une image qui s’éloigne, pourtant j’y crois encore. C'est la raison de ma venue. Je lui ai promis de le retrouver. Je dois le retrouver, dit-elle à mi-voix.
— Tu penses qu’il est ici ?
— Il a quitté la Sardénie avec toi pour venir à Clair-Ciel. Tu es donc le dernier à l'avoir vu.
— C'est vrai. C'est étrange que tu apparaisses ainsi pour le retrouver. Il y a trois mois, le vieil Estelio est venu le trouver pour renforcer ses rangs. La guerre semble s’étendre jusqu’ici. Enfin, peu importe. Je lui ai répondu ce que je vais te répondre, mais tu vas être déçue : Talrik a disparu depuis presque un an maintenant.
— Vous étiez ensemble pourtant ; où serait-il allé ?
— Quand nous avons quitté le continent, nous avons également quitté l'ordre des chevaliers. Nous avons dû survivre en faisant ce pour quoi nous étions doués, et on payait bien pour nos services.
— Vous êtes devenus des mercenaires... des reîtres.
— Ne nous juge pas, les choses sont différentes désormais ; l'idée de chevalerie, de dignité... tout cela me paraît si loin, affirma-t-il en haussant les épaules.
— Alors tu cherches la rédemption en aidant ces malheureux.
Veken ne répondit rien.
— Je ne te juge pas. Pardonne-moi, c'est qu’il s’agit de Talrik.
— Je le sais bien.
— M'aideras-tu ?
— Bien entendu.
— Alors, raconte-moi.
— Eh bien, disons que Talrik s'était mis dans une situation épineuse, avoua-t-il, gêné. Il était au service du fils du duc Olrik. Il s'était mis en tête de combattre le fléau qui sévit ici dans la cité, mais ce fut sans succès.
— Les morts se relèvent...
— Qui pourrait y croire, hein ?
— Moi, j'y crois. Je l'ai déjà vu auparavant, mais pas de cette manière. C'est pour cela que tu as brûlé tous ces corps sur le navire.
— L'épidémie ne doit pas quitter la cité. Tu dois comprendre que cette cité est le foyer de tous les maux. De plus, il faut ajouter à ça les larcins en tout genre qui ne manquent pas. Tu n'imagines pas jusqu'où sont capables d'aller certains hommes. Et dans tout ce merdier sévit une congrégation dans la basse-ville. Il y a une ombre qui pèse sur la cité, on l'appelle le Roi des Misères. Ici, il n'y a pas un mendiant, un rat, un criminel qui ne doive rendre de comptes au Roi des Misères. Il dirige tout, et ses yeux s'étendent au-delà même de la cité.
— Quel rapport avec Talrik ?
— Ces histoires de morts qui s'élèvent se sont produites depuis son arrivée. Il y a un lien entre ce roi des mendiants et cette épidémie.
— Et Talrik a enquêté sur ce « roi ».
— Je lui ai dit de ne pas s'en mêler, que c’était trop dangereux, mais comme tu t'en doutes, il n'a écouté que son courage, cet idiot. Depuis, je n'ai plus de nouvelles de lui. Je l’ai cherché sans succès. Cette cité, Teyriel, est une bête féroce et sans pitié. Tous ceux qui s'y engouffrent finissent par succomber. Pourtant, chaque jour, de nouveaux arrivants s'engouffrent à ses portes et chaque nuit les morts s'entassent dans les ruelles.
— Ils pensent échapper aux monstres qui rôdent au-delà des murs, mais ils ignorent tout de ceux qui se terrent à l’intérieur. Comment une cité libre de Clair-Ciel a-t-elle pu accepter de subir un tel sort ?
— Pour le duc, la guerre qui arrive est perdue d'avance. Il s'est associé en secret aux étendards blancs des Ishtaris dans le seul but de garder sa place une fois que les elfes auront envahi le nord. Ce pleutre a vendu sa cité afin de garder un semblant de pouvoir. Les seigneurs se rassemblent à l’Est et lui reste sourd à leur appel.
— Je vois, tous les mêmes, hein ?
— Les tambours de la révolte grondent. Le duc espère que nous resterons bien dociles comme de bons petits agneaux, mais même les agneaux peuvent se changer en loups ; il suffit d'une étincelle pour ça.
Teyriel demeura silencieuse un instant.
— Tu penses que cela viendrait de lui, de ce « roi » ? Quel rôle tient-il dans tout ça ?
— Je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est que bientôt le chaos envahira nos rues et, pendant ce temps, l'ombre des morts pèse toujours sur nous.
— Je ne peux t'aider, Veken.
— Tu pourrais pourtant, Asêgalan.
— Tout cela ne me concerne pas.
— Les pavés vont rougir et la mort va suivre, et les sœurs de fer demeureront aveugles. Si tu veux trouver notre ami, tu devras te mêler de cette histoire, que tu le veuilles ou non, Teyriel.
Teyriel resta muette, fixant le grand-duc de ses yeux brillants. — Vers où dois-je me diriger pour trouver ce roi ? Veken retrouva le sourire.
— Suis les mendiants, observe-les, et ils te conduiront au Roi des Misères.
— Merci. Je ne le fais que dans l’intérêt de Talrik, je ne me mêlerai pas de cette histoire.
— Bien entendu, j’en suis assurée.
— Tiens, j'ai trouvé cela sur ma route. Ce n'est pas grand-chose, mais cela te sera plus utile qu'à moi, lui dit-elle en lui lançant une bourse remplie d'or.
— Merci. Puisse la volonté de Lugdunum t'accompagner, ma vieille amie.
— Adieu, mon ami.
— Attends, dehors le froid fait son office et les ruelles ne sont point sûres. Ne dis rien, je sais que tu ne crains pas les dangers de cette cité, mais quand bien même. Tu ne pourrais refuser l'invitation d'un vieil ami en souvenir du temps où nous faisions claquer nos épées.
— Comment pourrais-je refuser telle offre ?
Le bon Veken Virmund emmena Teyriel vers une autre pièce, plus en retrait. Les deux compagnons partagèrent un maigre repas qui réchauffa le ventre et le cœur dur de la voyageuse. Ils parlèrent longuement d'un passé révolu. D'un temps non si lointain où, dans les contrées du sud, ils combattirent vaillamment les légions ishtaries. S'épargnant les sombres souvenirs auxquels ils étaient rattachés, l'Asêgalan se surprit même à rire et sourire avec sincérité. La torpeur vint bientôt. Si, habituellement, son sommeil était d’un plomb que ne venait troubler aucun rêve, Teyriel se perdit dans un dédale de pensées qui la ramenait à ce lieu étrange. Ce voyage que sa mémoire tentait en vain d'occulter.

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