Chapitre VII LA FORCE Partie 1

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Veken se trouvait dehors. Des cris, des jappements et des grognements résonnaient de sous la terre. Seul, à l’extérieur, il voyait les volets se fermer, les rideaux se tirer et, hâtivement, depuis la pénombre, des ombres surgir des ruelles, suivies par des torches et des lanternes qui s'illuminaient devant lui. Veken Virmund dégaina une épée dissimulée sous son manteau. Les malfrats s'attroupaient et prenaient garde de demeurer à bonne distance du chevalier. Puis le silence vint, glacial, effroyable, interrompu seulement par un craquement de lattes. Veken se tourna et aperçut Teyriel accompagnée de ses trois molosses.

— Teyriel... dit-il alors qu'il observait le sang ruisseler entre les doigts gantés de l’Asêgalan.

— ....

La voyageuse ne pipait mot. Elle était épuisée.

— Tes cheveux, lui dit-il en fixant sa tignasse entachée de taches pourpres.

— Oh ! Ce n'est rien. Ce n'est pas le mien. Je crois que cette nuit va être encore longue, mon vieil ami.

— Comment comptes-tu t'y prendre ?

— Hotti, Skôl, Garmir ! Huddé ! Cela ne te rappelle pas quelque chose, Veken ?

— La bataille d’Oddvar. Mais nous étions plus nombreux.

— Un simple détail...

La meute s'attroupait ; malgré le froid environnant, l'ancien chevalier perlait de sueur à la vue de cette masse d'hommes. L'Asêgalan demeurait impassible, pourtant ses yeux rougeoyaient comme ceux d'un démon. Les chiens s'éloignèrent dans une ruelle adjacente et ils les perdirent de vue.

— Suis-moi, Veken.

— C'est de la folie.

Sans faillir, Teyriel avança d'un pas déterminé, s'enfonçant dans la marée humaine. Les malfrats s'écartaient, chacun lui jetant un regard piteux, torve. Certains crachaient même sur son chemin. La voyageuse ne prit même pas la peine de sourciller. Elle espérait, avec une certaine naïveté, passer au travers de ces criminels, mais il en fut autrement. Un gros homme marqué de tatouages sur l'entièreté du visage s'interposa.

— Le roi... maugréa-t-il de son groin difforme. L'Asêgalan ne répondit pas.

— Nous avons terminé notre entrevue, lui signifia Veken Virmund d'un sourire insincère.

— Ah ouais ?

— Nous en avons fini ici. Nous quittons la cité dès ce soir, à la demande de votre roi. Veuillez nous laisser passer.

Soudainement, un hurlement ameuta le groupe.

— Le roi, le roi !!! s'écria une voix sourde venue de l'arrière. Teyriel jeta un regard à son compagnon et il reconnut ce même regard qu'il avait vu des années plus tôt, avant de se jeter dans la bataille. « Par le courroux d'Ogun ! » s'indigna Veken en pensée. L'acier miroita d'un éclat bleuté sous la lune, et l'homme sentit la dureté froide de l'acier sur sa face. L’instant suivant, son visage se retrouva fendu d'une zébrure rouge. Il hurla avant de s’effondrer, et puis tout alla très vite. Le reste du groupe se rua sur les deux compagnons quand les trois molosses vinrent offrir quelques coups de crocs. Les épées volèrent les unes vers les autres, et les pavés enneigés se teintèrent d'une couleur vermeil.

À quelques ruelles de là, un père étreignait son fils alors que l’écho des hurlements se répercutait sur les murs. Il éprouvait une indicible épouvante, puis, comme un éclair qui passe, le silence survint. L'homme releva la tête et, devant lui, passa une silhouette nappée d'écarlate jusqu'aux chevilles et un homme en armes. Du sang coulait entre ses doigts gantés ; lui haletait, titubait. Trois chiens trottinaient à leurs côtés comme des gardiens. Subitement, un homme apparut d'une ruelle perpendiculaire. Le père tenta de les prévenir, mais la peur retint ses mots. Le chien-lion l’avait déjà flairé, et le monstre canin se jeta à sa gorge, alertant la voyageuse.

Une seconde plus tard, deux hommes surgirent de côté et Teyriel, d'un pas chaloupé, fit front face au premier, armé d'une torche. Elle le perfora de sa lame, transperçant la peau, la chair et l'os. Lorsque la torche toucha le sol, elle projeta une lueur saoule sur la chevelure nacrée de Teyriel qui virevolta jusqu'au bas de ses reins. Chevelure privée de quelques mèches suite à un coup de lame du deuxième assaillant, armé d'un coutelas. Avec la souplesse d'un chat, elle esquiva l'attaque et se plaça face au malandrin qui n'eut pas le temps de réagir. Elle décrivit un arc plan et lui trancha le bras. Le brigand se moussa la bouche de bave écumante en grognant un juron, tandis qu'il tentait de maintenir son membre. Il ne tenait plus que par un lambeau de peau tendineux.

La neige saupoudrait la chevelure de l'Asêgalan quand elle acheva d'un coup net son adversaire d'une profonde entaille de la clavicule à l'aine. Le père, apeuré, pressa son fils contre sa poitrine. La peur le transperçait, mais il ne pouvait détourner le regard de ce qu'il voyait se déverser. Des cris retentissaient et faisaient écho de toute part, appelant à se rallier dans leur direction, quand un petit bout d'homme à la chevelure de paille apparut.

— Par ici, m'dame !

— Odvil ? Qu'est-ce que... Peu importe...

— Grouillez-vous, je vais vous faire sortir d'ici.

— Attends, Teyriel, intima Veken en la retenant par le bras. On ne peut pas lui faire confiance.

— On n'a pas le choix. Ils seront bientôt trop nombreux.

— Venez, m’dame.

— On te suit.

Le garçon les fit passer par des ruelles plus étroites les unes que les autres. Ils passèrent tour à tour par le quartier des plaisirs, celui des artisans, pour finir par confronter un groupe de la milice rouge, les hommes de l'inquisiteur.

— Halte-là ! beugla l'un d'eux sous son morion de fer.

— La milice de Zadro, murmura Veken. Tu nous as menés à eux, siffla-t-il entre ses dents sous le regard du gamin qui s’écartait.

— J’ai été stupide, Veken, s’excusa Teyriel.

— Le roi ! Le Roi des Misères... Dites à Zadro, se rengorgea Veken Virmund. Dites-lui qu'il est mort.

Les soldats restaient plantés comme des statues de marbre. Hallebardes en main, ils ne montraient aucun signe de surprise.

— Nos ordres sont clairs, répondit enfin l’un des miliciens. Jetez vos armes à terre.

Les miliciens étaient enveloppés de larges armures de plates et de mailles. Sous leurs casques, Teyriel reconnut deux d'entre eux et comprit qu'il s'agissait des hommes de l'inquisiteur. Ils se tenaient autour des deux compagnons qui observaient ces hommes aux traits de rapace. Ils hésitaient.

— Rien ne vous oblige à obéir, leur signifia Veken.

— Nous avons des familles à nourrir. On ne peut désobéir, répondit l’un d’eux.

Il prit son courage à deux mains et se rua bêtement sur Teyriel, qui dégaina son épée. Il pensait abattre l'Asêgalan d’un simple coup outrageusement prévisible. Teyriel n'était plus la guerrière du passé, cependant, en son sang grondait toujours la rage d'une furie. Le geste maladroit de ce milicien imprécis ne se solda que par une mort rapide. Le malheureux n’eut pas même le temps d’effleurer Teyriel que ses deux bras virevoltèrent dans le ciel, arrachés par un mouvement net de son épée Næfling. Il tomba à terre, son sang se répandant sur le sol, tandis que deux autres tentaient de porter une attaque jumelée. Ils étaient en nombre mais, pour elle, le nombre importait peu. Sa lame siffla dans l’air et trouva sa cible. La chair rencontra le fer. Teyriel ramena son épée autour de sa tête et son second coup trouva la gorge de son adversaire. L’homme poussa un juron dans un gargouillis incompréhensible et tomba à terre.

Alors que les autres se jetaient sur Teyriel, Veken fendit le casque d’un milicien. Sa lame trouva à nouveau le fer d’un autre, qui dévia le coup et, d’une reprise, Veken trancha dans la cuisse du milicien. Blessé, il recula, et Veken en profita pour lui asséner un coup en diagonale ; en remontant, il trancha et son bras d’arme fut pris d’une sale entaille. Un dernier coup et la lame du chevalier plongea dans la gorge du milicien. Lorsqu’il n’eut plus d’ennemis à affronter, Veken se tourna vers l’Asêgalan et fut pris de stupeur.

Son épée en main, Teyriel bondissait, tranchait, brisait. Sa lame se changeait en une masse rouge et indistincte. Elle était entourée d’un tas de cadavres qui s’était formé à ses pieds, et se jeta au milieu des soldats restants. Elle les frappa comme l’orage, ses cris de guerre sonnèrent comme le tonnerre, son épée luisante fut la foudre qui donnait la mort chaque fois qu’elle touchait un homme. Veken avait oublié, et pourtant cette vision le ramenait aux champs de bataille, où lui et ses hommes furent témoins de la rage et de la force de ces êtres divins. Quand les râles d'agonie s’étouffèrent enfin, Teyriel se tenait debout, le regard vide, les pieds empoissés dans les viscères de ses ennemis. Son corps se balançait d’avant en arrière, et soudain son regard se porta sur le garçon toujours présent, et glacé d’effroi.

— C'est Zadro... c'est lui ton vrai maître, dit-elle en s’approchant du garçon. Ses pieds barbotaient dans des débris cartilagineux de chair et d'os.

— .....

Le garçon tremblait comme une feuille au vent, les mots restaient bloqués dans sa bouche.

— Mène-nous hors de la cité, maintenant.

— Teyriel, laisse-le. Partons, je connais des chemins sûrs, lui signifia Veken.

— Tu es blessé. Et lui, j'en suis sûre, saura où nous mener afin de ne pas confronter d’autres inquisiteurs. Car j'imagine qu'il en reste encore d'autres prêts à nous tomber dessus.

Le garçon hocha la tête, tremblant.

— Alors montre-nous avant que je ne change d’avis, gamin.

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