Chapitre VII LA FORCE Partie 2

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Il trottina vers une ruelle toujours plus sombre, toujours plus étroite. La cité s'embrasait, la population grondait, la garde affrontait la basse-ville toute entière. Teyriel boitillait : l’un des miliciens l’avait touchée à la jambe. Une sale entaille ruisselait le long de sa jambe alors qu'ils atteignaient enfin le mur ouest de la cité. Ainsi, en passant à travers une trappe, ils purent se faufiler sous celle-ci et rejoindre l’extérieur des murs.

Au-dehors, un silence morose retentissait, et le vent ne tarda pas à mugir. Les branches sèches des arbres dodelinaient au loin. Soudainement, Garmir fit volte-face, son poil se hérissa, suivi rapidement par les deux autres chiens. Relevant leurs babines, ils montraient leur dentition aux larges crocs ; et pourtant rien, pas un son, pas un bruit. Le silence se trouva brusquement entrecoupé par un sifflement singulier. Veken se tourna vers Teyriel, arme en main, et s'écria :

— Le gamin !

— Odvil ! cria l'Asêgalan.

L'enfant était immobile, debout, et fixait le vide. Une flèche l'avait atteint et transpercé de l’apophyse temporale à l’os occipital. Il s'effondra sur la terre gelée lentement, telle une poupée dont on sectionne les fils. Teyriel tenta de s'en approcher, mais un nouveau sifflement la rappela à la raison. Elle esquiva de peu une flèche dont elle sentit le léger courant d'air lui passer près de la nuque.

Surgirent enfin de l'enceinte du mur deux hommes en armure et, derrière eux, Zadro, le front dégoulinant d'écarlate, une arbalète à la main.

— Vous avez créé un véritable chaos ici, Asêgalan, grogna-t-il.

— Vous vouliez le roi mort. Vous avez obtenu ce que vous désiriez de moi.

— Non ! Pas de cette manière ! La cité s'embrase et vous... hurla-t-il, vous n'auriez pas dû vous en sortir vivants !

— Navré de t'avoir déçu, lui répondit Veken.

— Que désirez-vous vraiment, Zadro ? La mort du roi n'était pas ton seul objectif ? le questionna Teyriel.

— Pourquoi vous le révéler ? Tuez-les !

Les hommes s'avancèrent. Teyriel tout comme Veken devaient se hâter. Si le combat s’éternisait, ils rejoindraient la porte de la Maison des Morts plus tôt qu'ils ne le souhaitaient. Armée de son épée rougeoyante, Teyriel bondit telle une lionne des steppes sur le plus chétif des deux, lui infligeant un coup net sous la cuisse. Elle lui trancha une artère, puis des deux mains l'Asêgalan brandit Næfling et perça l'homme au ventre, enfonçant lentement la lame de l'épée dans ses entrailles jusqu'à la garde. Teyriel tourna la lame de façon à faire sortir ses viscères. Il hurla, jura, tenta de l’étrangler de ses mains dans un dernier effort, en vain. Plus il forçait, plus elle déplaçait la lame d’un côté à l’autre, si bien qu'au moment de retirer Næfling, les entrailles du soldat se répandirent sur le sol.

Le deuxième, plus solide, plus vaillant, se jeta sur Veken avec la fureur d’un ours. Le vieux chevalier dévia son attaque au moment propice : une seconde de plus et la mort aurait suivi. Acier contre acier, il manqua par deux fois de voir sa tête séparée de son corps par le fil de la lame grossière du géant. Par deux fois, Veken esquiva ses coups avec une agilité impressionnante. D'un mouvement rapide, il parvint à se faufiler sous les bras gargantuesques de l'homme afin d'atteindre son flanc, lui infligeant un coup mortel sous les côtes.

— Un tribut pour les loups et les corbeaux, lança Veken.

À la vue de cette scène horrible, Zadro entra dans une rage folle ; il pointa son arbalète sur l'Asêgalan. À cette distance, il ne pouvait la rater. Veken le chargea tel un taureau furieux et le plaqua d'un coup de la garde de son épée. Sous la pression du coup, le visage de Zadro se fracassa. Après un terrible craquement, le silence bourdonna aux oreilles de Zadro, chantant l'arrivée mauvaise d'un fleuve écarlate qui déborda jusqu'à sa bouche. Son nez, qui n'était plus qu'un bout de peau boursouflée, constellée au-dedans de cartilages éclatés, se retrouva l’instant suivant sur le sol. Les trois chiens s'attroupèrent autour de Zadro et le tinrent sous bonne garde, alors que le chevalier se relevait. La figure maculée de rouge, l'Asêgalan rejoignit Veken.

— Je vous en prie, implorait Zadro avec difficulté.

— Où est-il ? demanda Teyriel.

— Mais qui ?

— Où est-il ? demanda-t-elle à nouveau.

— Je ne dirai rien...

— Skôl, naté !

À son ordre, le berger sardénien planta ses crocs dans le mollet de Zadro et lui lacéra la chair ; il hurla, couina et enfin parla.

— Talrik ! Oui, il s'est échappé de nos geôles. L'ancien chevalier de Lyre, c'est lui, c'est bien lui que tu veux.

— Pourquoi l'avoir enfermé ?

— Eh bien...

— Skôl...

— Non, non, je vais tout te dire ! cria-t-il tout tremblant. Vous ne le savez certainement pas, mais tous les chevaliers, même s'ils ont abandonné leur titre, sont désormais considérés comme nos ennemis. Talrik Thalhammer a été reconnu coupable de nombreux forfaits qui ont entraîné son emprisonnement.

— Ne cherche pas à m'endormir. Quels forfaits ?

— Il travaillait de pair avec le Roi des Misères. Lorsque je l'ai appris, je l'ai dénoncé en échange de quoi....

— Tu l'as fait mettre au fer et, dans le même temps, tu t'es retrouvé propulsé au rang d'inquisiteur, grommela le chevalier au Grand-Duc. Ordure ! Il te faisait confiance, grogna-t-il, ivre de rage, oubliant presque la plaie à peine coagulée qui le faisait souffrir.

— Il est parvenu cependant... continua-t-il après un silence, à s'échapper, contre toute attente, et désormais... (il marquait un nouvel arrêt plus long) une prime court sur sa tête.

— Par ta faute ! grommela de nouveau l'ancien chevalier.

— Si vous me laissez la vie sauve, sa prime sera levée, je le jure sur la Déesse Muette.

— Où est-il désormais ? demanda Veken.

— Il a dû partir de Jundzill afin de se tenir hors de danger. Selon mes informateurs, il se serait rendu à l’est. Il recherchait encore ces soi-disant cavaliers noirs. Un vrai parangon de vertu, ce Talrik... Les dernières informations que l'on m'a rapportées parlaient de Synill, mais là-bas nous ne pouvons pas opérer.

— C'est possible, c'est à la frontière de Juwinga. S'il y est, il est hors de danger, signifia Veken Virmund, quelque peu rassuré.

— Est-ce tout ? interrogea une fois de plus l’Asêgalan.

— Oui, je le jure sur la… Je le jure.

— S'il est hors de danger, alors je n'ai aucune raison de te garder en vie, lui signifia-t-elle.

— Je vous en supplie ! Veken, épargnez-moi !

— Mon devoir sacré m'oblige à éradiquer tous les ennemis des hommes, lui signifia Teyriel. Le Cénégaul, ce Roi des Misères, s'était perdu ; il était trop dangereux pour rester en vie. C'est uniquement pour cette raison que je l'ai occis. Mais toi, tu es d'une toute autre espèce, une espèce bien plus dangereuse. Le garçon... il travaillait pour toi depuis le début.

— Dès lors que tu as passé les portes, je savais qui tu étais et ce que tu possèdes. C'est dans ce but qu'il t'a aidée et guidée. Je voulais que tu sois engloutie par cette cité, mais il n'en fut rien. Même le Roi des Misères ne pouvait rien. J'aurais pu envoyer toute la garde à tes trousses, mais je voulais ce que tu as... je le voulais…

— Pour toi ? Ou pour le clergé ishtari ?

— Au début pour le clergé, mais ensuite j'ai pensé à ce que cela pourrait me rapporter.

— Tu as voulu jouer avec des forces que tu ne peux maîtriser. Maintenant, prépare-toi, inquisiteur.

— Puisse Ishtar t'engloutir comme elle va engloutir tous ces hérétiques !

Teyriel resta muette, mais l'intensité de son regard valait mille discours. Elle se tourna vers ses molosses et honora la provocation de l'inquisiteur d'un simple mot.

— Sekor.

À son ordre, ses chiens se ruèrent sur lui et le dévorèrent. Lorsque les cris stridents cessèrent enfin, Veken se tourna vers Teyriel qui lui agrippait l’épaule.

— Me suivras-tu ? lui demanda Teyriel, déjà prête à reprendre sa route.

— J’aimerais, je le désire, mais non. Nos routes se séparent ici, Teyriel. J'ai encore quelques affaires à régler avec cette cité.

— Tu ne leur dois rien. Gaisann est un fruit pourri. Viens avec moi, nous irons trouver Talrik, et puis nous partirons vers l’Est et...

— … Et puis quoi, Teyriel ? Retourner vers l’Ordre ? Nous préparer à la nouvelle guerre ? Je crains que cette vie-là soit terminée.

— Le temps seul nous le dira, mon ami. Notre guerre n’a pas pris fin.

— Prends soin de toi, Teyriel. Nous nous reverrons, j'en suis assuré.

— Reste en vie jusque-là.

— Et toi, évite de tout détruire sur ton passage. La prochaine fois, j'espère que tu me diras ce qu'est cette fiole et ce petit être... dit-il d'un air taquin.

— Ce jour-là, je te révélerai tous mes secrets. Que vas-tu faire maintenant ? L'inquisiteur est mort. Ils ne tarderont pas à se tourner vers toi.

— J'ai de quoi leur répondre. Et puis, avec la mort du roi, le duc va être occupé. Je trouverai un moyen de passer à travers tout ça. Puissent les dieux t'accompagner, Sœur du Fer. Je te dirais bien de rester le temps de panser tes blessures, mais toi et moi savons que tu n'en feras rien.

— Mes blessures guériront d'elles-mêmes.

— Parfois j'oublie à quel point tu es unique. Si tu le retrouves, reste à ses côtés. Ne l'abandonne pas une nouvelle fois. Il ne s'en remettrait pas.

Elle acquiesça d'un geste sobre de la tête.

— Au revoir, mon ami.

— Au revoir, Teyriel, et que les douze vents d’Éole guident ton chemin.

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