Chapitre VIII L'EMPEREUR Partie 1

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Le glacial vent de Clair-Ciel, celui que l’on nommait communément « vandale des mers », ébouriffait la chevelure sombre d’un cavalier. Une dernière bourrasque manqua de peu de faire perdre l'équilibre à sa monture.

— Sale vent ! lâcha-t-il alors spontanément.

Campé sur son canasson, il trotta parmi les rochers jusqu’à atteindre le fond d’un ravin où coulait, au milieu des cailloux, un large ruisseau dont le lit suivait la géographie de la vallée. Pendant une bonne partie de la journée, il suivit le cours de la rivière. Ses yeux de loup scrutaient devant lui l’eau cristalline avec méfiance. Il connaissait les nombreuses et menaçantes légendes sur les créatures qui peuplaient les forêts de Synill, mais la créature qu’il traquait ne trouvait pas de repère dans l’eau, mais dans l’obscurité des ténèbres de la forêt.

Soudain attiré par quelque chose, le cavalier posa pied à terre. Il sortit son épée du fourreau qui était maintenu sur la selle de son cheval et s’avança vers la pente de la rivière. Il était grand de taille, mince, avec des épaules puissantes. Son torse robuste et ses membres longs et noueux lui offraient une stature imposante. Ses vêtements et son armure ne pouvaient dissimuler les lignes dures et dangereuses de ses membres.

Plongeant ses longues bottes de cuir dans l’eau qui lui remontait jusqu’au haut des mollets, il traversa le cours de la rivière. Il était attiré par quelque chose d’imperceptible à un œil inexpérimenté. À un moment, légèrement distrait par le vol d’une libellule multicolore, il posa le pied sur une pierre glissante et se retrouva les fesses dans l’eau. Un cri rauque retentit soudain au-dessus de sa tête. Il leva les yeux et aperçut un corbeau qui battait des ailes haut dans le ciel, à sa verticale, croassant sans cesse comme pour se moquer de lui.

Il se releva, récupéra son épée et poursuivit son investigation. Le volatile le suivait, restant toujours au-dessus de lui, rendant sa journée encore plus hideuse avec ses cris stridents et se gaussant des efforts de l’homme en armes pour le chasser. Tentant de l'ignorer, le cavalier finit par trouver ce pour quoi il s’était trempé jusqu’aux os.

Un crâne. Un crâne humain. En l’examinant, il apprit que c’était celui d’une femme plutôt jeune. Il restait encore de la chair sur l'os. Il était fracturé, comme si quelqu’un ou quelque chose avait appliqué une force telle que le crâne s’était déformé de toute part. La mâchoire était absente et une large entaille couvrait le crâne du sommet jusqu’à l’orbite. L’homme cherchait le reste du corps, en vain.

Ses sens exacerbés le guidaient déjà ailleurs. Quelque chose était parvenu jusqu'à ses naseaux et, tel un animal, il reprit la route pour suivre une nouvelle piste. Le corbeau, quant à lui, était encore là à le railler. Cela dura des heures, jusqu'à ce que les nerfs du cavalier soient tendus à vif. À cet instant, il aurait donné la moitié de sa maigre fortune pour qu'on lui permette de tordre ce petit cou noir.

— Bon sang ! jura-t-il dans une rage futile, en agitant son poing bardé de métal vers le volatile. Vas-tu te taire ? Va donc picorer dans les champs de blé des paysans.

Il continua sa route jusqu’à ce que le soleil se teinte doucement d’une lueur rosée. Le bois se plongeait alors dans un mutisme assourdissant. Seul le pas léger d’un troupeau de bœufs qui broutaient non loin parvenait désormais jusqu’à lui. C’était l'automne et la saison était déjà rude ; seule une herbe fine, d’une teinte un peu monotone, couvrait les larges ondulations qui s'étendaient à perte de vue. Ces plis de terrain étaient si parfaitement égaux que jamais un homme peu avisé n'aurait eu une chance de trouver son chemin.

Alors que son regard s’étendait au loin, il se rendit compte que les différences de niveau entre les sommets étaient à peine perceptibles, et un panorama plus ou moins étendu s’offrait à lui. Cette monotonie d’une nature spéciale avait son charme. Il se sentait invité par la montagne, beaucoup plus que par les horizons de la civilisation.

— Ça donne le vertige parfois, s’avoua-t-il. À marcher comme ça, en avant dans cette montagne, j’éprouve l’illusion de croire toujours que je vais découvrir quelque chose de nouveau. En gravissant une petite hauteur qui borne l’horizon à un kilomètre ou deux, je monte, et pourtant je suis encore étonné de me retrouver en face d’un spectacle absolument identique.

Au loin, le soleil se couchait, teintant d’un or fugitif le vert et le bleu brumeux de la forêt. Le vent était encore plus fort ici, et plus froid aussi.

— Il pourrait déplacer la montagne…

Il contemplait la mort du jour et inspira profondément. Il ferma les yeux et huma l’odeur qu’apportait déjà le vent maintenant apaisé. Bien qu’il semblât méditer, tous ses sens étaient en alerte. Il resta là un moment, puis décida de camper sur place. Rassemblant quelques pierres, branches et fétus de paille, il retira le gant de sa main et révéla un anneau orné d’une pierre. Il dirigea l’anneau vers le foyer et des braises en jaillirent.

Le soleil se couchait. L’astre embrassa une dernière fois la contrée de ses feux pourpres. Il prenait la forme d’une couronne posée sur la cime des monts désormais. Le cavalier, lui, restait pensif face à l’immensité.

— Partout la même teinte, dit-il. Et ce même sommet qui paraît devoir dominer tout. — On n'est pas grand-chose quand on voit ça, répondit spontanément un homme qui approchait.

— Tu m’as retrouvé, lui répondit l’homme en armure.

— Évidemment ! Cette montagne, c’est ma montagne. Tu n’aurais pas retrouvé ton chemin sans moi, l’ami.

— J’aurais pu m’en sortir, Aham. Tu n’avais pas à me suivre, lui répondit le cavalier.

— Que tu dis, l’ami. Ici on grimpe, on grimpe, et c’est encore la même chose, et ainsi de suite indéfiniment, en avant, à droite, à gauche, expliquait-il en se grattant sa longue oreille. Sans moi tu mourrais avant la première lune. Les montagnes dorées te prendraient et te garderaient avec elles, et que ferais-je moi, hein ?

À l’abri sous un érable d’or et de rouge, ils discutaient, alors que l’arbre faisait tomber ses feuilles comme de précieux joyaux. Son feuillage s'étalait devant eux et les feuilles bougeaient au gré des vents.

— Puisque c’est ta montagne, l’elfe, tu dois savoir ce qu’est cette bête ?

— Si je t’en avais parlé, tu ne serais pas là, l’homme !

Aham riait, mais ce rire était nerveux. C’était un elfe de grande taille, ce Aham, bâti finement et richement vêtu pour quelqu’un de la région. Il allait sur sa monture d’un pas lent au milieu des fougères. Il sentait le vent et tournait dans une direction puis dans l’autre. Le guide improvisé qu’il était se trouvait emmitouflé dans sa cape aux mailles serrées et portait sur son dos un sac sur lequel était accrochée une louche pour remuer le repas du soir.

— Sommes-nous encore loin ?

— Non, Talrik. Pas loin. On est à une bonne distance de Synill maintenant. Pour ce qui est de cette bête, ils disent qu’elle aurait attaqué des bergers il y a plusieurs jours de ça. Des hommes sont partis pour la prendre en chasse et ils ne sont jamais revenus.

— Et tu ne veux toujours pas me dire ce que c’est ?

— Eh bien, pour certains c’est un ours, avoua-t-il enfin. Pour d’autres un troll, ou quelque chose qui s’en approche. Moi, je ne crois pas que ce soit un troll. Il n'y a pas de troll par ici. Ce que je sais en revanche, c’est qu’ils l'appellent tous Addanc. Il sévit depuis des mois maintenant.

— Addanc, et rien de plus ?

— Oui. C’est tout. Tu sais, quand j’étais petit à Lior…

— …. Tu es de Lior, toi ? le coupa Talrik d’un air étonné.

— Évidemment, tu as vu ma tête ! Tu ne pensais pas que j’étais venu au monde ici ! Que les dieux me préservent !

— Tu sais d’où je viens, n’est-ce pas ?

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