Chapitre VIII L'EMPEREUR Partie 2

5 minutes de lecture

— Je sais. Évidemment que je sais. Je sais aussi qu'on n'est pas censé être amis. Moi, je ne veux pas me créer plus d’ennemis, et puis toi et moi on n'a rien à voir avec l’invasion des Ishtaris. Tout ce que je connais de cette guerre, c’est que mon père y a laissé sa vie. De mon côté, je n'en ai rien à foutre de l’étendard blanc, ni des chevaliers de Lyre. Je suis né là-bas et c’est tout. Je suis trop malin pour laisser un orgueil mal placé s'immiscer entre nous, mon ami. Et toi Talrik, que te dit ton orgueil ?

— Je dirais que c’est la chose la plus sensée que tu aies dite jusqu’ici, Aham. Tout ça est bien trop loin maintenant.

Le guide souffla, soulagé d’avoir évité une discussion houleuse avec Talrik.

— Enfin, pour en revenir à mon histoire, sache que lorsque j’étais enfant, il y avait dans les montagnes de cette bonne terre de Lior un ours, aussi gros qu’un troll, et il terrorisait tous les habitants. Il a même fallu l’intervention d'une prêtresse de la Flamme Blanche pour nous en libérer. Je ne crois pas que c’est ce genre de bestiau qui terrorise ces pauvres gens. Cette chose aspire la vie, Talrik. Il y a une forme de sorcellerie derrière cette chose.

— Elle aspire la vie, dis-tu ? Ça ressemble à quelque chose que je connais. Je suis sur la bonne voie, se dit-il.

— En tout cas, rien qu’un gars comme toi puisse craindre. D’après ce qu’on dit, tu es un ancien chevalier de Lyre, et certains disent même un porteur d’anneau saint qui plus est. Une prière, et tu n’en feras qu’une bouchée.

— Si c’était si simple.

— Si ?

— Lug, le dieu que je prie, ne répond pas toujours à mes prières, pas comme avant.

— Ah… Ça ne marche plus comme avant, c'est ça ? Il paraît que ça marche moins passé un certain âge.

— Ça ne marche pas comme ça, lâcha-t-il en riant, le premier depuis longtemps. C’est une histoire de foi…

— Oh ! Alors tu as perdu la foi. On est morts alors ! Moi, je ne suis pas le plus doué des combattants, tu sais. Je suis ici depuis un certain temps, je connais la région, je guide comme je le peux, je sais parler, et c’est là mon seul talent. Le reste ne nous aidera pas. Même mon charme naturel ne nous sera pas utile contre cet Addanc, et il n’est plus très loin. Il a déjà dû nous flairer.

— J’ai encore quelques trucs.

— Quelques trucs ?

— J’ai mon épée, mon bouclier.

— Vraiment ? Et tu es sûr que ça suffira ?

— Non, pas vraiment. Disons que je suis plus un cheval de trait qu’un étalon désormais.

— On s’est mis dans une sacrée merde alors ! Addanc, ce n’est pas juste une histoire qu’on se raconte au coin du feu, Talrik, c’est…

— Ne parle plus !

Soudain attiré par quelque chose, Talrik coupa court à leur conversation. Il sortit son épée du fourreau et s’avança vers la pente de la rivière. Aham l’observait, muet. Alors que les brindilles claquaient et crépitaient, le chevalier concentrait son attention sur le moindre son, la moindre odeur. Le corbeau n’était plus là, et pourtant il pouvait encore entendre son croassement au loin. Il avait quelque chose de rassurant à cet instant.

— Il n’est pas loin. Parle à voix basse.

— Dis-moi, avant que cette maudite bête ne vienne, qu’est-ce qui t’a mené jusqu’ici ?

— Tu te tairas ensuite ?

— Peut-être. Peut-être pas. Parler me rassure. Alors ? La grande cité de Gaisann n’était plus à ton goût pour que tu viennes te perdre ici ?

— Trop de soucis, trop civilisé pour un homme comme moi. À vrai dire, ce pays me répugne. Partout, il y a ces visages banals, ces gens, ces hommes et ces femmes ordinaires, suffisants et indifférents. Ils cachent leur immonde nature sur l'autel de la civilisation. Derrière un masque, ils se sentent en sécurité comme si on ne pouvait voir ce qui se cache au travers. Ils oublient la misère des autres, la dissimulent ; ils oublient ceux qui gisent sous la terre.

— C’est fort ! Tu n’as pas grand-monde à qui parler, toi, ironisa-t-il. Pourquoi rester ici alors ?

— Je crois que je cherche une vie plus noble. C’est ce à quoi doit aspirer chaque chevalier, non ? Alors, ici ou ailleurs, ça m’est égal.

Alors qu’ils devisaient, le corbeau au loin s’était tu, et un beuglement d’horreur parvint aux deux hommes qui se relevèrent en sursaut. L’épée à la main, Talrik tenta de monter sur son cheval, mais celui-ci refusa son maître et s’ébroua en tout sens. Le chevalier, d’une caresse sur le museau, calma sa bête et comprit qu’il devrait continuer à pied. Se tournant vers le foyer, il en extirpa une grosse branche afin de s’en servir de torche et fixa Aham.

— Nous allons survivre à cette nuit, tu crois ? lui demanda l’elfe.

— Nous allons survivre à cette nuit, le rassura Talrik. — Tu sembles si calme, l’ami. C’est effrayant.

— Je crois que je retrouve cette sensation.

— Laquelle ?

— Celle qui précède une bataille.

— J’ai connu ça aussi, pendant la guerre Dioscure, et je n’ai jamais aimé cette sensation. Je tremblais comme un gosse, putain, dit-il en buvant une lampée d’une boisson forte.

Il tendit sa gourde et Talrik prit une lampée. L’alcool était âpre et sec, mais il réchauffait les os. Et c’était tout ce qui comptait à cet instant.

— Tu l’as aimée, cette vie, cette vie de soldat ? demanda Talrik.

— Oui. J’ai honte, mais oui. C’était avant d’être ici, avant cette montagne… Ça a changé, maintenant ; je suis un homme différent. Je ne veux plus risquer ma vie pour l’intérêt d’un homme qui ne cherche qu’à exploiter les hommes comme moi. Et pourquoi… Rien, je n’ai rien gagné ! J’ai tout perdu. Mais j’ai changé, l'ami. Toi, tu l’as aimée aussi, comme beaucoup d’entre nous. Mais as-tu changé, toi aussi ?

— Je ne crois pas. Je suis toujours un homme mauvais.

— Ton chemin peut changer.

— Mon chemin est jonché de vieux fantômes.

— Je sais. J’ai entendu des histoires à ton sujet. Des mauvaises et quelques bonnes. Mais je sais que tu as traversé ce chemin comme un homme, comme un guerrier.

— C’est que je suis un guerrier, un chevalier…

— Je crois qu’il te faut une femme, railla-t-il.

— J’ai eu une femme, il y a longtemps.

— Alors trouve-en une autre. Il y a une chose que je peux te dire : peu importe d’où tu viens, ce que tu as fait, quand une femme rentre dans ta vie, cela change tout.

— Dis-moi, Aham, tu crois aux dieux ?

— Je n’aime pas que tu parles de ça alors qu’on doit affronter une bestiole comme Addanc, marmonna-t-il. Enfin, je crois en toi, l'ami. Je crois en notre survie. Et je me dis que j’ai été fou d’accepter de t’aider, et tout ça pourquoi ? Un peu d’or et l’approbation de ces demeurés de pecnos.

— Ça veut dire que tu as la foi ?

— Ça veut dire que j’ai l'espoir, Talrik, et rien de plus.

— Alors je veux bien croire que nous allons réussir.

— Tu es un fou, Talrik Thalhammer, un putain de fou, mais je t’aime bien. Allons tuer cette saloperie.

— J’irai seul, toi tu resteras ici. Garde les chevaux, je dois faire ça seul. Après tout, c’est pour ça qu’on me paie, dit-il d’un sourire carnassier.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Yann Loire ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0