Chapitre VIII L'EMPEREUR Partie 3

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Le vent gémissait à travers toute la forêt quand Talrik entendit un cri bestial retentir. À cet instant, il était tel une statue de bronze. Après un temps, Talrik décida de traverser les hautes herbes face à lui. Il se débarrassa rapidement de sa torche afin de rester discret et laissa la clarté lunaire le guider. Quand il eut traversé les hautes herbes, il se trouva rapidement entouré d’arbres desséchés dont les branches dépouillées emprisonnaient une légère brume. Chaque respiration ici exigeait un effort considérable à cause de l’odeur de mort qui planait. Talrik ne distinguait plus le sol boueux sous les ossements. Ici et là gisaient des squelettes d’animaux, des cadavres de bêtes et d’humains grouillants de vers, figés par la mort dans des positions grotesques.

— Un ours ? Ce serait étonnant. Je ne vois pas de marque au sol, remarqua-t-il. Et puis un ours ne s'attaquerait pas aussi sauvagement à la carcasse d’une victime. Quelque chose ne va pas, se renfrogna le chevalier.

Talrik avançait dans cette atmosphère lugubre et suffocante ; il sentait la présence d’une chose. Parfois, il entendait des bruits de pas et de battements d’ailes, mais il ne voyait et ne percevait rien aux alentours. Il remarquait également la présence du corbeau qui l’avait nargué toute la journée durant. Il s’était posé sur un vieux chêne et il était aussi silencieux qu’une fosse. Sous l’arbre, la dépouille encore fumante d’un bœuf gisait, les yeux crispés d’horreur. Son ventre déversait ses boyaux et une mare de sang s’était formée autour de la pauvre créature. Talrik se pencha alors sur la dépouille pour mieux l’examiner.

— Il ne reste presque rien. Peu importe ce qu’est cette chose, c'est un vrai ripailleur celui-là. Cette pauvre bête est morte rapidement. Mais ces marques au niveau de la gorge, se dit-il, ça ne ressemble à rien que je connaisse. Je ne vois aucune trace au sol. Rien. Ce qui veut dire que la créature a attaqué depuis… les airs.

La nuit était encore plus sombre. Le silence encore plus oppressant. Talrik continuait de fouiller les alentours quand un puissant craquement retentit et résonna à l'intérieur du bois. Le chevalier entendit un bruit de métal et de bois qui ploient, puis craquent. Le temps pressait : quoi que ce fût, cette chose était bien là et se rapprochait inexorablement du chevalier. Un nouveau cri suraigu résonna ; cette fois, il sonnait comme une provocation, comme un rappel de l’inévitable. Faisant face au vieux chêne centenaire, il vit le corbeau le fixer, comme s'il prenait place dans une sinistre scène de théâtre. Talrik comprit à cet instant ce à quoi il allait devoir faire face.

Les cris se rapprochaient, et le hurlement infernal du monstre ricochait de part et d’autre de la forêt, comme s'il était partout et nulle part à la fois.

— J’espère que tu m’écoutes...

Sa main posée sur la longue poignée qui dépassait de sous sa cape, Talrik, d’un léger sourire, fixa le volatile, comme pour le provoquer à son tour. Il leva la main gauche, récita une prière.

— Ô Cœur sacré, Tu es avec moi, Ta lumière est devant moi, derrière moi, au-dedans de moi, au-dessous de moi, au-dessus de moi, récitait-il.

Le corbeau croassait pour moquer sa prière, car rien ne venait, rien ne se passait, et pourtant il continuait à prier. Et soudain, quelque chose vint. Une vague d'étincelles et de feu fut projetée depuis l’un de ses anneaux, et le vieux chêne s’embrasa comme une immense torche. Des particules de braises s’échappaient tout autour de Talrik ; la lueur du brasier brillait intensément sur l'acier bleuté de son épée. Une flamme encore plus brillante étincelait au fond de ses yeux verts. Son air de loup était encore plus visible à mesure que la bête approchait.

— Tu es encore avec Lug, se rassura-t-il. Maintenant je suis prêt. Montre-toi… murmurait-il en scrutant le ciel.

Comme en réponse à cette terrible invocation, un éclair vrombit au loin et déchira le ciel noir. C’est là que l'image apparut. Elle flotta tout d'abord, floue et presque imperceptible, et prit brusquement une netteté époustouflante. Campé sur ses appuis, Talrik se tenait prêt à accueillir la créature. Il aperçut une forme noire parmi les étoiles. La forme grossit, se rapprocha, se gonfla, et prit l'apparence d'une chauve-souris. Elle grandissait toujours, mais sa forme ne changea guère plus d'aspect.

Elle planait au-dessus de lui, au milieu des étoiles, puis tomba droit sur le chevalier en déployant ses ailes de cuir. Bondissant en arrière, Talrik brandit son épée haut dans les airs. Et là, il vit enfin l'horreur atteindre le sol, faire volte-face pour mieux le toiser de ses yeux démoniaques. Devant lui se tenait une silhouette noire et monstrueuse, qui se découpait sur la lueur infernale du brasier. Ses contours en étaient inhumains. Talrik l’observait le souffle court. Fixant la lame du chevalier, le monstre grogna subitement et se redressa. Il paraissait alors gigantesque avec ses grands bras noueux et puissants. Son visage, sinistre, grimaçait et révélait une mâchoire puissante accompagnée d’une longue rangée de dents acérées. À moitié humain, à moitié animal, et totalement horrible, la créature paraissait sortir du cauchemar d’un dément. Talrik scrutait son corps dépourvu de plumes ou de pelage, sa gueule béante et ses oreilles pointues.

— Tu es l’un de ces cavaliers noirs. Un de ces noctules buveurs de sang !

La créature pencha la tête, grogna comme pour lui répondre. Elle s'avançait vers lui, à travers les dépouilles de ses proies, d'une démarche pesante. Puis elle se jeta sur Talrik en faisant un bond gigantesque à la façon d'une grenouille. Le chevalier aperçut l'éclat de ses grands yeux surnaturels le fixer et la lueur de ses griffes se resserrer sur lui. Dessinant un trait dans l’air, son anneau brilla à nouveau d’une teinte dorée avant de projeter sur le monstre des flammes qui le propulsèrent à une distance de lui. Sans qu’il s’en rende compte, le monstre était parvenu à entailler son pourpoint au niveau du flanc. Une seconde de plus et Talrik aurait vu ses viscères se déverser devant lui.

D’un rugissement furieux, il se précipita sur le noctule, mais celui-ci avait déjà disparu parmi les ombres. La créature, bien que primitive dans son aspect, possédait un cerveau très proche de celui d’un humain, et elle connaissait la nature profonde de l’homme qui était face à elle. Parmi ces cadavres gisait peut-être celui d’un guerrier ou d’un chevalier moins préparé ou moins expérimenté.

D’un grognement hostile, le monstre réapparut depuis le flanc de Talrik, bien décidé à en finir rapidement avec lui, mais le chevalier esquiva habilement en s’écartant de côté. Se retournant avec agilité, il fit siffler sa lame et trancha une aile de la créature. Pivotant avec l’agilité d’un chat, il lança un nouveau sort qui repoussa la créature vers le brasier. Le monstre, terrorisé par les flammes, s’échappa, replongeant dans les ténèbres.

Talrik l’entendit hurler, battre des ailes sans parvenir à s’envoler ; sa blessure était trop profonde. Un grognement de plaisir sanguinaire ressortit du fond de la gorge de Talrik. L’épée levée bien haut, il attendait patiemment le retour du monstre. Cette fois, il n'attaquait point. Lui aussi attendait le moment propice pour frapper. Le vieux chêne se consumait lentement tandis que le chevalier concentrait ses sens ; la fatigue venait lentement l’étreindre, et l'énergie déployée par son anneau l’épuisait.

Soudain, le noctule apparut face à Talrik ; ses griffes et ses crocs furent la seule chose qu’il vit, et il disparut à nouveau comme s'il venait de s’évaporer pour mieux réapparaître devant lui. Seuls les réflexes presque inhumains de Talrik le sauvèrent du violent coup de son assaillant. Les griffes butèrent contre son épée, mais parvinrent à le toucher à la tempe. Une vilaine plaie laissa couler du sang vermeil sur son visage.

Alors qu’il tentait un nouveau sort, le noctule le repoussa et Talrik fut propulsé comme un vulgaire pantin dans une carcasse de veau. Empoissé dans les viscères de l’animal, il rebondit sous le choc qui aurait brisé les os de tout autre. Hurlant comme un animal furieux, le monstre pâle sauta sur lui. La combinaison de nerfs d’acier alliés à une technique de combat parfaite fit bouillonner le sang maudit de la créature. Talrik esquiva le coup de griffe, se releva, et livra à son adversaire une véritable guerre. Il s’agitait et ne restait jamais immobile ; désormais il avait compris que le fameux Addanc n’était pas habitué à se battre face à un adversaire aussi retors et, désormais, pour Talrik, ses mouvements paraissaient ridiculement lents et maladroits. Bondissant, sautant de côté en côté, virevoltant, il ne touchait jamais le vide et donnait tout ce qui lui restait de vivacité. Tranchant, coupant, le noctule ne pouvait rien face à ce déluge de férocité.

Saignant à la tempe, Talrik fit le vide un instant, décrivant une longue courbe meurtrière avec son épée dégoûtante de sang noir, avant de l’enfoncer dans l’abdomen du monstre. Plantée jusqu'à la garde dans son ventre, Talrik tenta de retirer son épée. La créature profita d’un instant d'inattention pour tenter d’enfoncer ses crocs dans la gorge du chevalier. Acculé, Talrik lâcha la poignée de son épée afin de retenir les crocs dégoulinants du monstre et, d’un geste de la main, son anneau étincela : un souffle virevoltant envoya le monstre s’écraser contre un arbre mort. Le chevalier trébucha et, pendant le mince espace de temps qu'il lui fallut pour se relever, la créature s’était une fois de plus échappée.

Talrik était saisi de vertiges sous l'aiguillon de la douleur ; l’ouragan de ce duel l’avait épuisé. Sa respiration était devenue un halètement sifflant entre ses dents. Glissant un regard sous sa chevelure embroussallée, il aperçut la silhouette du noctule qui se tordait sous l’étreinte de la douleur. Sa rage n’en était nullement diminuée : il était encore prêt à tuer. Ses yeux brûlaient d’une haine sauvage lorsqu’il les posa à nouveau sur Talrik.

Le chevalier fit volte-face ; il n’avait plus assez de force pour combattre, alors il attendit que le monstre vienne à lui. Il était désarmé. Alors, quand la créature surgit, il mit toute son énergie en jeu et déclencha un déluge de flammes. Effrayé par le sort, le noctule dévia de côté, et Talrik ne put esquiver un coup qui lui lacéra l’épaule. Il sentit son bras tout entier s’engourdir sous le choc. Malgré une douleur terrible, il combattit comme il ne l’avait jamais fait depuis des années. Il maintenait son déluge de feu sur le monstre et illuminait alors le bois de ses braises et étincelles. Suivant la créature nocturne de ses flammes, le monstre gémissait de douleur, son regard se chargeant d’une peur indescriptible. Cette peur qui charge le cœur d’une bête lorsqu’elle sait son heure arrivée.

Depuis sa position, Aham, le guide, n’entendait plus au loin que quelques halètements rauques. Les grandes mains griffues du monstre déchiraient et lacéraient le vide tandis que les flammes le dévoraient. Talrik, chancelant, hagard, secoua le sang et la sueur qui obstruaient sa vision, puis il se rapprocha de la bête. Le noctule fit quelques pas, eut un sursaut convulsif, puis s’écroula inerte au sol. Le chevalier observait la forme immobile à terre comme s’il peinait à croire ce qu’il venait de vivre. Aussi pâle que la lune, hideux, le monstre gisait d’une manière grotesque ; bien qu’il n’y eût presque rien d’humain chez cette créature, quelque chose en lui suscitait la pitié.

— Quelle nuit ! Et l’aube est presque là, dit-il en contemplant le ciel. Bon sang, je boirais bien un verre de ce Bon-Bois.

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