Chapitre VIII L'EMPEREUR Partie 4
Dans les champs de Farn, la brume de l’aube, opaque et humide, s'accrochait à la cime des tilleuls, des bouleaux et des chênes massifs qui formaient une épaisse voûte de plomb. Les montagnes qui surplombaient ce paysage abritaient une vallée vaste et escarpée où se dressait la cité de Synill, dont l’architecture était la plus prodigieuse du pays.
Le jour s’était levé depuis quelques heures, pourtant les brumes matinales semblaient s’attarder, comme si la région avait du mal à se réveiller d’un sommeil profond. L’haleine glaciale des petits matins annonçait les rigueurs de l’hiver. Une femme était arrivée bien plus tôt, avant les premières lueurs du soleil. À pas feutrés, elle s’était installée au chevet de son lit et observait le chevalier avec la plus grande discrétion. Son arrivée, à peine aussi audible que celle d’un chat, sortit Talrik de son long sommeil. Il gardait les yeux clos et tentait de se rendormir, en vain.
Depuis la fenêtre, il entendait le retour des navires qui appareillaient. Au port, il y avait là des hommes de toutes les nations : des Lebecks, des Clairois, des Dioscures et quelques fugitifs de Sardénie. On entendait, à côté du lourd patois Lebeck, retentir les syllabes clairoises, bruissantes comme des chars de bataille, et les terminaisons de Bragir se heurtaient aux consonnes des marins de Gaisann, âpres comme des cris d’ours. Dans la foule, le Sardénien se reconnaissait à sa taille mince, le Lebeck à ses épaules remontées, le Jundzill à ses larges mollets. On pouvait voir des soldats venus de l’Est pour le compte du roi de Bragir balancer orgueilleusement les plumes de leur casque. La cité vivait et vibrait au rythme du tohu-bohu de ses habitants.
Talrik, enveloppé dans ce bain sonore, songeait à la montagne ; lui qui avait toujours abordé l’inconnu avec imprudence pensait qu’il avait été trop sûr de lui et que cela aurait dû lui coûter la vie. Allongé sur un lit de paille, il finit par replonger dans un rêve réconfortant. Depuis plusieurs jours, il cherchait à se remettre de son terrible combat face à « Addanc ». La nouvelle s’était répandue comme une traînée de poudre. Les hommes de la cité étaient durs et entêtés, mais ils avaient le sens de l’honneur et savaient récompenser la bravoure. Un fait auquel Talrik n’était plus habitué.
La somme qu’il avait reçue en récompense avait payé les frais de son séjour à la Licorne Noire, une auberge servant de bordel. Un cadeau de son ami Aham pour remercier le chevalier de les avoir sauvés. Les médecins et guérisseurs s’étaient succédé afin de le remettre sur pied. Ils furent congédiés par Aham qui laissa place à une femme qui affirmait être herboriste. Elle était restée à son chevet, et cela depuis qu’il était revenu miraculeusement de sa traque. Pendant qu’il dormait, elle regardait affectueusement le visage crispé du chevalier encore marqué par des spasmes fulgurants de douleur.
Au milieu de la journée, il reprit lentement conscience, mais ses blessures à l’épaule et à la tempe le faisaient encore souffrir. Au prix d’un grand effort, Talrik, repoussant la peau de bélier jetée sur son lit, se releva. Il était agacé, envahi par le vacarme provoqué par la populace qui gâchait sa convalescence. Tout était flou autour de lui, sa vision était faible et, brusquement, il porta sa main à sa tête. Ses doigts parcouraient la blessure à la tempe ; la plaie était encore fraîche, rougeoyante et gonflée. Un fragile filet de peau avait commencé à se reformer autour de la blessure qui le lancinait.
— J’étais à la recherche d’un remède pour apaiser tes douleurs, lui apprit une voix féminine. Je crois avoir trouvé quelque chose qui pourrait t’aider.
Talrik se tourna dans sa direction ; malgré sa vision nébuleuse, il remarqua sa peau de nuit. Elle était souple, voluptueusement sculptée, ses cheveux formaient un gros amas d'écume blanche au milieu duquel brillaient deux yeux étincelants. Il pensait alors être encore plongé dans ses songes.
— À qui ai-je l’honneur ? demanda le chevalier encore hagard. — ...
L’herboriste demeurait muette.
— L’homme qui était avec moi, Aham ? Où est-il ?
— En vie, répondit-elle. Et ivre de gloire. Il se vante partout d’avoir combattu lui-même la bête et de t’avoir sauvé la vie.
— Ce bougre, lâcha joyeusement Talrik. Je suis content qu’il soit en vie.
— Personne ne le croit, lui révéla-t-elle. Tout le monde sait que c’est un couard, mais il a un côté étrangement attachant, glissa-t-elle en souriant.
La discussion tourna court quand la femme s’agenouilla au pied du lit, posa un mortier, alors que les yeux de Talrik, encore nébuleux, s'égaraient sur le décolleté de la jeune femme qui laissait admirer une poitrine parfaitement formée. Bien qu'il fût encore sous l'emprise de nombreux psychotropes, l’aréole de ses seins à demi découverte fit battre sauvagement le sang dans les veines du chevalier. Elle avait tout ce qu’il fallait pour mettre un homme à genoux, songea-t-il.
En pierre volcanique noire, le mortier de l’herboriste fut rempli d’une pincée après l’autre de baies rouges, vertes et bleues, de fleurs jaunes, violettes et indigo aux pétales soyeux, de curieux fagots de branches séchées qui semblaient avoir été suspendus depuis des mois aux poutres d’une cabane de chamane. Talrik ne posait pas de questions. L’herboriste restait silencieuse, concentrée sur son labeur. Elle sortit une série de petites fioles et versa quelques gouttes de différents liquides, chacun d’une couleur différente : ambré, brun, verdâtre. Avant même d’être écrasé, le mélange dégagea un parfum si doux, pénétrant et enivrant que Talrik eut l’impression que la fraîcheur printanière des sous-bois des steppes envahissait sa chambre.
— De la mauve douce infusée ?
— Oui. Très utile pour lutter contre les infections.
— Je reconnais cette odeur.
Soudain, une senteur âcre vint gâcher ce moment et remua les naseaux du chevalier qui se fendit d’une grimace simiesque.
— De l’ail. Depuis que tu as tué le Noctule, les gens sont devenus comme fous. Les paysans comme les nobles mangent de l’ail à tous les repas. À l’heure du marché, on voit maintenant des couronnes d’ail au cou des marchands. J’ai même entendu dire que les femmes du bordel enfonçaient des têtes entières… lâcha-t-elle à moitié honteuse avant de se raviser. En tout cas, la ville empeste l’ail désormais.
— Et ils pensent être à l’abri des Noctules ou des vampires ?
— Ça en a convaincu plus d’un.
— Je ne parierais pas une couronne sur de telles absurdités.
— Moi non plus, avoua-t-elle d’un léger sourire. Pourtant, un des marins venus de Bragir affirme que tu lui as soufflé l’idée. Et cette idée a séduit toute la ville. J’ai même vu le burgrave se balader avec un collier d’ail autour du cou pas plus tard qu’hier.
— Même si mille personnes croient en une absurdité, cela reste une absurdité.
— Eh bien, cette absurdité s’est répandue jusqu’ici. En bas, tout le monde y croit. Et crois-moi, si l’odeur te gêne ici, alors il ne vaut mieux pas descendre.
— Et ici, où sommes-nous ?
— À la Licorne Noire, une auberge et une maison de plaisir.
Le chevalier se renfrogna.
— Aham pensait que cela te plairait. Je ne sais pas si c’était ironique ou s’il le pensait vraiment.
— Oui, il a un humour désopilant.
Talrik observait la jeune femme, mais ses yeux étaient encore flous.
— Je peux te poser une question ?
— Oui...
— Tu n’as pas peur, ici ?
— Pourquoi ça ?
— Il y a ici des hommes de tous les vices, et une jeune femme comme toi, ce ne doit pas être simple de rester ici.
— Pourquoi me demander ça ? Je n’ai pas peur de ces hommes et de ce qu’ils ont entre les jambes. Pourquoi s'enquiquiner avec la peur ?
— La peur est une bonne chose, dit le chevalier.
— Je ne m’attendais pas à ça, surtout venant d’un homme de ta condition. Tu as bien changé.
— Nous connaissons-nous ?
— Tu as raison, lui concéda-t-elle afin de changer de sujet. La peur oblige à être prudent, c’est à elle que tu dois ta survie. La terreur, à l’inverse, c’est un poison qui paralyse les membres et obscurcit l'esprit.
— Pour moi, la peur est une esclave qui n’aspire qu’à devenir la maîtresse. Et c'est une terrible maîtresse.
L’herboriste sourit, puis elle se tut. Elle trempa un bouquet d’herbes vertes qu’elle apporta jusqu’à une chandelle posée sur une tablette pour le brûler. Elle souffla vigoureusement afin de disperser l’épaisse fumée dans la pièce. Talrik avait les yeux irrités, son cœur s'emballait ; lui qui battait d’ordinaire bien plus lentement que celui d’un homme normal, il tambourinait maintenant dans sa poitrine. L’herboriste trempa un bout de son doigt dans l’onguent. Elle se mit à masser la tempe meurtrie du chevalier, délicatement, comme si elle maniait une plume, en cercles concentriques. Son autre main était posée sur sa poitrine comme si elle se prêtait à un rituel chamanique.
Un léger murmure vibrait dans la gorge de l'herboriste, comme si elle récitait une invocation. Complètement enveloppé par une fumée enivrante, Talrik contemplait, subjugué, le cérémonial de la guérisseuse. Même s'il ne comprenait pas ce à quoi elle s'adonnait, il n'était pas insensible à l’étrange beauté qui se dégageait de cette scène.
Son rythme ralentit et il sombra dans un sommeil réconfortant. Quand la fumée se dissipa enfin, l'herboriste s'interrompit. Le silence régnait, Talrik était étrangement calme, allongé sur le lit dans une attitude qui ne révélait aucun signe de souffrance. Bien que la blessure fût encore là, la douleur avait presque disparu. Sa main était posée sur celle de la jeune femme qui se pencha lentement vers lui.
— Reste près de moi, lui dit-il.
— Il faut que je m'en aille.
Il secoua la tête.
— Je ne t'attendais plus... psalmodia-t-il encore sous le choc. C’est toi, c’est bien toi, Teyriel.

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