Chapitre VIII L'EMPEREUR Partie 5
— Oui.
— Tu n’es pas un rêve… Tu es bien là, devant moi.
— Je suis là, Talrik, dit-elle d'un ton monocorde.
Ses yeux trahissaient son émotion.
— Tu es revenue. Tu es telle que tu étais lorsque je t’ai quittée. — Toi, je te retrouve tel que tu étais, lui avoua-t-elle à son tour. Pourtant, tu as tellement changé, lui dit-elle d'une voix presque tremblante.
— Les années n'ont pas été tendres avec moi, ironisa-t-il en se grattant sa tignasse châtain. J'ai survécu à ce monde. J'ai évolué avec lui.
— Vivre, c'est lutter. Tu luttes depuis trop longtemps, mon amou...
— … Tu m'as manqué, Teyriel. T’ai-je manqué ?
On pouvait voir un léger sourire se dessiner sur ses lèvres.
— Oui, tu m'as manqué. Je ne serais pas honnête si je disais le contraire.
Et elle sourit.
— Voilà bien longtemps que je n’avais vu ce sourire. Toi, tu n'as pas changé, toujours ce même visage. Le temps ne t'a en rien changée.
Il était ému, mais cela il ne désirait pas le montrer.
— Je t’ai cherché longtemps, Talrik. Je ne pensais pas te trouver ici.
— Pas la meilleure destination, j’en conviens. Comment te sens-tu ici ? C'est une belle région, Clair-Ciel était-il à ton goût ?
— Je suis extatique.
Il pouffa, ce qui provoqua une quinte de toux.
— Comment m'as-tu retrouvé ? J'ai pourtant tout fait pour rester discret.
— Curieuse manière de se montrer discret, railla-t-elle.
— J'avoue ne pas avoir été très malin ces derniers temps. Sérieusement, comment ?
— J'ai suivi plusieurs pistes et puis, Veken...
— Comment va le vieil oiseau ?
— La dernière fois que je l'ai vu, il respirait, ironisa-t-elle. Il se porte bien. Toujours aussi investi, celui-là.
— C'est lui qui t'a mise sur ma piste ?
— Non, Zadro l'a fait.
— Zadro ?
— Avant de mourir.
— Ah ! Je vois, dit-il. Gaisann ne t'a pas engloutie alors. J'en suis heureux et navré. Me chercher a dû te coûter quelques démêlés.
— J'en ai l'habitude et puis... ça en valait la peine.
Il ne savait pas quoi répondre.
— Cette cité, détourna-t-il à son tour la conversation, elle tourne les gens, les transforme. J'en ai payé le prix fort.
— Et tu y as survécu. Je dois avouer que si j'étais restée plus longtemps, c'est moi qui aurais englouti cette cité. — Égale à toi-même, ça m'avait manqué. As-tu trouvé ce que tu cherchais, je veux dire là-bas ?
Elle introduisit sa main sous sa cape et en ressortit Næfling recouvert d'un tissu. Talrik releva un bout et inspecta l'artefact ; aucune lueur ne s'éleva, pourtant le chevalier reconnut sur l'instant la lame brisée. Sa main tremblait à sa vue, et le ramenait à un temps autrement plus obscur.
— À travers le feu et le sang, elle est venue à moi. Quand Abraneskos est tombé… Je n'ai rien pu faire, il est mort à quelques pas de moi et je ne pouvais rien faire. J’étais là, j'ai vu les hommes faillir, j'ai vu la fureur du champion Avalloc, j'ai vu la colère du serpent de feu et je n’ai rien pu faire.
Les larmes lui vinrent ; au contact du chevalier, elle se révélait plus fragile, ses fissures se fendillaient un peu plus.
— Je sais. On t’en a demandé beaucoup. Même pour toi, c’était un fardeau trop lourd à porter. — Je me suis retrouvée seule. Autour de moi, tout était mort, et cette odeur de soufre... La lame était brisée, plantée dans le buste du héros ; je l'ai retirée et...
— Et quoi ?
— Rien, nul signe, nulle lumière ou rayonnement divin. Je l'ai empoignée mais il me l’a volée. Je ne pouvais vaincre Avalloc alors j'ai fui ; lui a pris la lame et s'est exilé loin à l'ouest.
— Tu as survécu au dragon, tu l'as vaincu, lui. Tu nous as sauvés, Teyriel. C'est plus qu'une victoire en soi. Ce jour-là, des milliers d’hommes et de femmes ont eu la vie sauve. Tu as été une vraie sœur de fer.
Ses yeux scrutaient Næfling, il ne lâchait plus son regard et le ton de sa voix devint plus rauque.
— Que s'est-il passé ensuite ? Tu as disparu, et....
— … Je devais retrouver Næfling. Le conseil me l'avait ordonné. J'ai pris la mer, j'ai voyagé à travers un océan qu’il m’était impossible de retraverser. Je m’étais coupée du monde et, puis, j'ai trouvé les terres des cendres. J’ai traqué le sang de foudre et, puis...
— Comment était-ce ? demanda-t-il, bien que la réponse, il ne désirât pas la connaître.
— J'y ai trouvé un labyrinthe hostile.
— Comment ?
— Je me suis perdue dans un dédale hors du temps et de l'espace. Lorsque je suis enfin revenue, toute la Sardénie leur appartenait. Je l'ai abandonnée, je vous ai abandonnés.
Teyriel voulait ajouter « je t'ai abandonné » mais les mots se refusèrent à sortir.
— Un jour, nous y retournerons, lui promit-il. Nous retrouverons nos terres verdoyantes. Un jour, Aalion resplendira de nouveau, je te le jure, Teyriel.
Des larmes tentaient de s’immiscer entre ses yeux et ses paupières, en vain : le chevalier ne voulait pas exposer son cœur meurtri. Teyriel voyait cependant l'invisible et la peine qui le rongeait.
— Tu n'y es pour rien, Talrik. Nous avons tout donné. Mais ça n'a pas suffi. Que s'est-il passé lorsque je suis partie ?
Talrik se releva de son lit.
— Lorsqu'ils nous ont vaincus, les Ishtaris se sont attaqués au reste de la Sardénie. Presque personne ne fut épargné. Douze des vingt pays qui composent l'empire méridional ont été anéantis. Le temps a filé comme l'eau, et l'empire sardénien ne s’en est pas relevé. Maintenant, les adorateurs de la déesse Ishtar sont partout. Les royaumes de Livunn et d’Oddvar sont complètement en ruines. L'ordre des chevaliers de Lyre a été détruit et les survivants de la guerre se sont exilés à travers tout Héra pour échapper aux elfes. Certains se sont mis au service de seigneurs clairois, d’autres sont partis chez les Dioscures ou ont abandonné leur blason afin de devenir de simples mercenaires ou, comme moi, un reître utilisé parfois comme un vulgaire chasseur de monstres. Et toi, Teyriel, que vas-tu faire de cette épée ?
Teyriel hésitait à lui révéler l'amère vérité.
— Je devais la retourner à mes sœurs afin que le conseil des Asêgalans puisse désigner un nouveau champion. Mais quand je suis partie dans les terres des cendres, j’ai découvert quelque chose qui a tout changé, lui révéla-t-elle. Je devais remettre l'épée et les fioles à notre aînée, Skalli. — Et tu ne l'as pas fait… — Lorsque j'ai combattu le sang de foudre, Avalloc m'a révélé quelque chose sur le conseil, sur Skalli et sur lui. Tout est lié, je crois ; je pense que Skalli a trahi le conseil et notre père. Elle a trahi le dieu de l’orage.
— Alors ça expliquerait pourquoi les Asêgalans ne sont pas intervenus pendant la guerre. Et toi, qu'as-tu fait pendant tout ce temps ?
— J'ai fui, longtemps ; ensuite j'ai cherché à te retrouver, et ça n'a pas été sans quelques ennuis, je te l'avoue. Et maintenant je sais où je dois aller, maintenant j’ai un but.
— Ton voyage a été un long périple.
— Tu n'en as pas idée, lui souffla-t-elle en confidence. Et toi, tu n'étais pas à la poursuite de certains cavaliers ? demanda-t-elle.
— Je les ai chassés pendant des mois et j’en ai finalement trouvé un ici. Je suis fatigué, fatigué de me battre. J'ai l'impression d'être seul contre tous. C'est peu gratifiant de le reconnaître, pourtant, toi, tu peux me comprendre, n’est-ce pas, Teyriel ?
— C'est dans notre nature d'occulter ce genre de chose, de les justifier, de les couvrir de mensonges.
— Pourquoi ? bafouilla-t-il. Pourquoi es-tu revenue ?
— Je suis revenue parce que je voulais voir ce qu'il était advenu du chevalier au loup.
— Eh bien, me voilà : un pâle reflet du jeune homme que tu as connu, hein ?
— Je regrette ce qui s'est passé entre nous. J'ai fait de très mauvais choix, s'excusa-t-elle.
La lueur de ses yeux s'intensifiait, l'iris oscillait entre le jaune et l’orange. À cet instant, ils se trouvaient anormalement clairs, striés de filets rouges ; Talrik connaissait bien ce regard et lui répondit par un sourire avant de reprendre.
— Pas de regrets.
— Non, pas de regrets et pourtant, tant de regrets...
— Que comptes-tu faire désormais ?
— Ceux qui me traquent savent que j'étais à ta recherche et ils viendront, bientôt. Nous devrions fuir.
— Je ne te reconnais plus, Teyriel. Fuir ? Non, la Teyriel que je connaissais faisait toujours front.
— Tu ne comprends pas le danger qui nous guette.
— Nous sommes réunis ici, en ce lieu, c'est une chance extraordinaire, mais nous ne pouvons nous résigner. Il y a forcément un moyen. La guerre se dirige ici. Si nous partions pour Bragir, je suis sûr que le roi Lorem nous aiderait.
— Si je me rends là-bas, la guerre s’ensuivra.
— Alors ainsi soit-il. C’est notre destin. La guerre ne prendra fin que lorsque les Ishtaris auront envahi toutes nos terres. Les laisseras-tu faire ?
— Si je dois reprendre les armes, il me faudra d’abord m'acquitter d’une tâche. Je dois reforger cette épée. Une fois reforgée, le destin des hommes pourra en être changé. Alors, me suivras-tu, Talrik ?
— Un jour, j'ai rencontré une femme à Ingar ; elle ne déviait jamais de la route qu'elle s'était fixée une fois sa décision prise. Elle était impulsive et fermement convaincue que tous ses actes étaient gouvernés par des décisions justes. Tu n'es peut-être pas le champion que nous attendions, pourtant tu es celle qu'il nous faut, Teyriel. Dis-moi où tu dois te rendre et je te suivrai. Je te suivrai jusqu’aux portes de la maison des morts.
— Je dois trouver le nain Vyldon et le monarque sous le ciel. C’est ce que m’a révélé ce vieil ami. Je ne sais ni où ni comment l’atteindre.
— Le monarque, dis-tu ? Depuis que les Ishtaris ont débarqué à Astoria, ils ne cessent de s'étendre. Aujourd'hui, on voit des sanctuaires ishtaris se dresser un peu partout. Il y a un lieu où ils se rassemblent particulièrement ; là-bas, on parle d’un certain monarque. Il serait capable de faire des miracles et les gens de la montagne le considèrent comme un envoyé de la déesse.
— Un faiseur de miracles, dis-tu ?
— Toi et moi savons qu’il ne peut exister de tels êtres sans que les dieux n’en soient mêlés. Quand ces cavaliers... l’un d’eux a cité le monarque, alors tout semble converger vers le Mont-Gûr.
— Cela pourrait nous mener à Vyldon, lui concéda Teyriel qui reprenait espoir.
— Aham pourrait nous guider jusque là-bas.
— Cela veut dire que nous voyagerons à nouveau ensemble ?
— C'est le destin qui frappe. Dans mes rêves, je me vois toujours finir ma route avec toi et tu es là, devant moi, dit-il en apposant sa main sur la sienne.
— Tu aurais pu changer de vie.
— Il n'en a jamais été autrement, Teyriel. C’est cette vie que je veux. C’est cette fin dont je rêve.

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