Rêve de Teyriel Partie 2
Un instant plus tard, Teyriel se voyait sur de hautes murailles ; là, au milieu des troupes, elle regardait le jour se coucher et la dernière lueur disparaître. En bas, à travers la verte campagne, l'armée elfe soulevait un nuage lourd et épais. Dans l’espace immense, on n’entrevoyait que les armes de fer. Tous les regards se baissèrent vers le sol. Le cœur des hommes tambourinait dans leur poitrine, alors que le guerrier légendaire sortit en hâte de son pavillon royal dans le cliquetis de son armure. Le guerrier immense, en armure étincelante d'or, monta sur une estrade et parla haut et fort, tentant de gonfler le cœur de tous ces hommes prêts à mourir pour leur patrie. Teyriel, elle, portait toujours son regard vers les cieux.
— Je me tiens ici, aux portes rouillées de l'au-delà, entouré de braves, et quelle chance, mes frères ! s'exclama le champion Abraneskos. Que voyez-vous là-bas sur la plaine ? Voyez-vous flotter les étendards ennemis ?
— Oui, nous les voyons ! s’écrièrent les hommes en chœur.
— Que les dieux soient avec nous ! Entendez-vous le chant joyeux des tambours ? Ils résonnent comme un appel. Frères, n'en soyez pas atteints, car nous nous reverrons au séjour des braves. Ce soir, nous n’affrontons pas des Ishtaris, nous n'affrontons pas des elfes. Ce soir, nous affrontons la fin des temps ! Nous affrontons notre destin pour ceux qui nous sont chers. Guerriers de Ingar, ce soir vous tiendrez ! Ce soir vous écraserez ces elfes ! Que vos lames boivent le sang noir de ces démons ! Par Asgaroth, ce soir nous serons le tonnerre qui s’abattra sur nos ennemis ! Que nos lames s’abreuvent de leur sang !
La flamme se raviva dans le cœur des soldats ; ils hurlèrent, crièrent, jurèrent, leur soif de sang était là, intacte, et soudain le tonnerre gronda loin, à l'ouest.
— Entendez-vous ? Asgaroth est là, il frappe de toute sa rage ! hurla un des soldats.
Ce n’était pas Asgaroth qui grondait, c'étaient les trompettes du seigneur ishtari.
— Mon roi, mon roi, là-bas ! Le démon sur la plaine ! s’écria un soldat trop jeune pour une telle bataille.
Grimpant la muraille en hâte, Abraneskos l’aperçut : le géant Avalloc, le sang de foudre. Il était seul, immense, plus encore que les récits ne le laissaient imaginer. Ses yeux brillants fixaient le ciel, et c'est là qu'apparut une vision encore plus terrible.
Très haut dans le ciel, Teyriel aperçut une chose prenant l'apparence d'un serpent ailé. Il planait au-dessus de la cité, au milieu des nuages, puis tomba dans la plaine en déployant ses ailes pour mieux couvrir l'armée ennemie. En s'écrasant, la terre trembla, et le silence régna l’espace d’un instant. La bataille était proche et la nuit s’étendait sur la cité.
Devant les hommes, la mort était en marche. Tous connaissaient la légende sur le dragon Gromm, tous connaissaient les ravages du cracheur de flammes. Le dragon gronda avant de prendre son envol, et les dés du sort tombèrent sur la cité dans un nuage de cendres. Avalloc avançait dans la plaine, lentement, d’un pas léger, presque paisible, et son armée le suivit.
Teyriel observait le champion Abraneskos crispé d'effroi ; son regard était vide, alors elle n'attendit pas et, contre son ordre, elle fit sonner le cor de guerre qui résonna au travers de la plaine, attisant la colère de ses ennemis.
— Renvoyons ces fils de chiennes aux portes de leur maître ! hurlait une Teyriel enragée, d'une voix qui sonna aux hommes comme le tonnerre.
La fille du dieu de l’orage n'avait nul besoin de réciter un discours grandiloquent pour attiser leur courage. Sur les murs, Veken et Talrik ordonnèrent aux archers de tendre la corde de leurs arcs. Teyriel fit lancer des rochers depuis les trébuchets qui s’envolèrent haut dans les airs et allèrent s’écraser sur les régiments elfes. Ivres de rage, les Ishtaris foncèrent sur la cité. Les flèches alliées décochèrent une nuée qui traversa le métal, la chair et les os ennemis. Les elfes tombèrent en nombre, mais leur nombre était trop vaste.
Teyriel cherchait le dragon dans le ciel ; il était parmi les étoiles, invisible et invincible. Elle se voyait descendre aux portes et rejoindre les chevaliers de Lyre alors que la porte de la cité grondait.
— Vous êtes les hommes de Ingar, les protecteurs de la cité de Valion, vous êtes ce soir le dernier rempart, libérez votre rage, soyez impitoyables ! Écrasez nos ennemis, qu’ils connaissent la peur et que leur sang inonde la cité ! Ceux qui auront la chance de tomber ce soir, je les conduirai moi-même aux portes du Zifureim !
Les scorpions de guerre, postés sur les tours, étaient destinés à empaler tous ceux qui entreraient dans la cité. Les portes craquèrent soudain et un morceau éclata ; une gerbe de flammes en sortit et le dragon se montra devant la porte.
— Scorpion !! hurlait Talrik à travers la cohue.
Trois lances de scorpion de guerre fusèrent, et deux d'entre elles passèrent par la brèche. Un hurlement retentit, glacial et affreux. Le dragon souffla alors des flammes rougeoyantes et les portes finirent par céder. Une tête de cauchemar et de démence apparut à travers les volutes de flammes. Des mâchoires grimaçantes découvraient des rangées de défenses jaunies, dégoulinantes de braises. Ses yeux énormes et luisants fixaient sans ciller des soldats pétrifiés.
— Tirez ! hurla l'Asêgalan.
Les scorpions firent des ravages alors que les elfes s'entassaient aux portes. Nombre d’entre eux tombèrent, et ceux qui passèrent au travers tombèrent sur les lances et les lames des chevaliers de Lyre. Les armées se joignirent à Teyriel qui prenait la tête des hommes ; épée en main, elle fendit les rangs ennemis afin de confronter le dragon. Suivie de quelques vaillants soldats, l'Asêgalan disparut parmi les flammes alors que la destruction s’étendait de toute part. La mort jalonnait les pavés. L'un après l'autre, des morts tombaient, la face contre terre. Poursuivie par la chaleur, cernée par la fumée, Teyriel combattait le monstre ailé. Puis on le vit déployer ses ailes et traverser les hautes murailles. Il gesticulait, battait de ses ailes de cuir, car Teyriel lui livrait une véritable guerre. Le monstre finit par s'écraser sur la plus haute tour de la cité.
L'instant suivant, Teyriel se voyait, posant son regard sur la cité ; du sang lui coulait jusqu'aux chevilles et sa chair était boursouflée par le feu du dragon. Elle s’était écroulée de douleur et, dans cet état, asphyxiée, elle s’égarait au bord de la mort.
En bas, le sang jaillissait, les morts succédaient aux morts. Les pieds des ennemis écrasaient les cadavres. La fureur du combat redoublait et la nuit, sombre, enveloppait la cité. Et puis, le feu de l'épée jaillit : Abraneskos faisait face au serpent. Il se tenait tout orné d’or, fier, il tenait son épée et, contre toute attente, la victorieuse se brisa sur les écailles du dragon. De sa gueule, la créature avala le champion des dieux. Du sang coulait de sa gueule et maquillait ses lèvres squameuses et flasques. C'est alors que Teyriel décida de faire face au monstre une dernière fois.
S'avançant lourdement de son corps de titan, au torse bombé, posé sur des pattes absurdement énormes, le saurien se préparait à engloutir Teyriel. Son ventre rouge balayait presque le sol et son cou crénelé de piques était trop haut pour que Teyriel pût l'atteindre. La moindre de ses écailles était plus dure que l'acier et luisait d'une couleur iridescente.
— Ce soir, je ne suis plus l'Asêgalan, je ne suis plus la sœur du fer, la fille de la vallée Boréale. J’abandonne tous mes titres. Ce soir, ici, je me tiens seule face à mon destin, je l’embrasse, l’arme à la main, comme le veut Asgaroth, mon père ! Nous irons à la rencontre de ce dieu de mort ensemble, créature, et que tous les dieux en soient témoins !
Elle n'avait qu'une seule arme, l'épée qu'on appelait Næfling, la victorieuse. Les bardes chantaient toute une saga au sujet de cette lame étincelante. Elle avait brillé tout au long de l'histoire telle une étoile de guerre et de massacre. Elle qui avait été forgée par Lug fut utilisée par Abraneskos pour décapiter le titan Blodwad, sur le champ de bataille le plus sanguinolent qu’ait jamais connu le monde. Teyriel avait entre les mains la lame et ne réalisait pas une seule seconde qu'elle maniait l'authentique Næfling dont Ymir, au séjour des braves, faisait tant de louanges. Elle était dans la main de l'Asêgalan en ce soir où le destin décida qu'elle en devînt la porteuse.
Tout en haut de la tour blanche, il y eut un fracas de massacre. Son bouclier vola en éclats alors que la tour gémissait au son du dragon et, à la fin, le corps du souffleur de mort bascula sur le flanc de la tour, percé par la lame brisée. L'espoir revint, et les hommes ne faillirent point cette nuit : la victoire était leur.
— Mes frères, la terreur s’est emparée de nos adversaires, le dragon est mort ! criait un homme.
— Leurs drapeaux s’abaissent ! criait un autre soldat alors que le jour reparaissait, brillant.
À travers les ombres, on entendait le son des fifres et les chants de triomphe.
— Adieu, mes frères. Par milliers vous êtes tombés, le cœur lourd de fardeaux, pour trouver au bout du chemin le chant des vagues et l'étreinte d'un sommeil sans fin, disait Veken Virmund en s'adressant aux morts. Nous nous reverrons au séjour des braves.
L'instant suivant, elle revoyait une muraille éclater en fracas. Devant elle, une brume pourpre s’étendait dans la grande salle d'un palais. Une Teyriel à bout de souffle levait les yeux du sol et aperçut ce qu'elle prit pour un sauvage, ou un fou, s'avancer dans une attitude de menace mortelle. Au début, elle crut faire face à un géant revenu des terres noires, mais elle comprit bien assez tôt qu'il s'agissait d'un homme tel qu'aucun humain n'en avait jamais contemplé.
Avalloc, sang de foudre, lui faisait face ; sa défaite n'affectait en rien son expression condescendante. Il était puissamment bâti et entièrement nu. Son corps était couvert de sang et de boue séchée. Sa crinière noire était souillée de vase et de sang coagulé. Il y avait des traînées de sang séché sur sa poitrine, sur ses membres et sur les longues épées qu'il serrait dans la main.
Alors qu'un éclair ébranlait le ciel, Teyriel faisait face au titan, au-dessus des cadavres déchiquetés. L’Asêgalan et le sang de foudre s'affrontèrent alors que l'astre rouge s'élevait à l'est, avec tous les avantages dans le camp du géant ; et comme une réponse à la terreur que produisait en elle le géant, Teyriel fut extirpée de son sommeil.

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