Chapitre IX LE CHARRIOT Partie 1

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Talrik était saoul. Pas assez saoul pour que cela lui cause les problèmes qu’engendre l’abus de boisson, mais assez pour qu’il ne s’en pose pas. Du moins, c’est ce que le chevalier au loup pensait tout en contemplant les reflets ambrés de son cognac. Le "bon bois" envoûtant son âme. C’était un breuvage des grandes occasions, alors Talrik le dégustait lentement, passionnément.

Une bûche dans l’âtre réchauffait ses os. L’odeur de sueur des marins, des repas oubliés et de l’ail offrait une consistance à l’air ambiant. Plusieurs groupes fusionnaient, se rassemblaient selon leurs nations dans un brouhaha incompréhensible. Les hommes s’enivraient ; ils mangeaient prostrés autour de grands plateaux, ils tiraient à eux les morceaux de viande et s'asseyaient appuyés sur les coudes, dans la pose pacifique des lions lorsqu'ils dépassent leur proie. Les derniers venus, debout, regardaient et attendaient leur tour.

Plus tard dans la soirée, Talrik se retrouva entouré de paysans vautrés sur leurs chaises. Ces paysans avaient fui leurs campagnes pour s’installer dans la cité de Synill. La population de plus en plus nombreuse s’entassait dans des maisons collées, aux ruelles étroites. Attirés par le chevalier éméché, des miliciens, déjà ivres, se rapprochèrent. Même le tavernier, qui essuyait les planchettes de la table avec un torchon déjà humide de bière, regardait avec entrain Talrik qui siégeait au bout de la table. Il contait l'une de ses nombreuses histoires avec une langue d'argent.

— J'étais dans la plaine, disait-il. Seul, livré à moi-même. Mes pas m'avaient guidé jusqu'à elle. Je vous assure messieurs, c'est là que je l'ai vue... Par Lug, cette saloperie était énorme, plus grosse qu'un buffle dioscure !

Les miliciens riaient aux éclats aux dires du chevalier, tout en montrant un regard empreint d'une pointe de scepticisme.

— Écoutez-moi les amis, mais d'abord : de la bière ! Ça évitera un troisième service. Tavernier, de la bière pour ces braves et pour tout le monde ! Ça vous va, mes amis ? bafouilla-t-il.

Les hommes acquiescèrent d'un franc hochement de tête.

— J'en étais où ? Ah oui, à trois jours de marche d'ici, avec pour seul compagnon mon épée, mon précieux espadon. Croyez-moi, cette épée est si longue qu'elle pourrait aisément trancher la tête d'un dragon. Oui, oui, allons, ne vous moquez pas de moi, voyons...

Il haletait, déversant son verre sur le plancher.

— Donc j'étais là, dans la plaine, j'enquêtais sur un vol de caravane, une caravane remplie d'or d'État, insista-t-il en levant l'index comme pour ponctuer ses dires. Enfin, je vous passe les détails, une fois la caravane retrouvée, c'était déjà l'heure de dormir...

Le chevalier hoqueta deux fois avant de reprendre.

— Et là, personne hormis... de la merde, de la merde partout ! La bestiole s'était lâchée, mes amis, il y en avait partout. C'était encore fumant, j'ai compris à un moment qu'elle n'était pas loin, la saleté. Soudain, dans la neige, des pas s'écrasent, lourds et lents. Je m'approche arme en main, j'endure le froid qui me mord les joues et la peur qui me prend à la gorge.

Il prenait plusieurs poses, ses mains gesticulaient dans tous les sens afin de mieux accompagner ses dires.

— C’était quoi ? demanda l’un des paysans.

— Attendez, attendez, demanda le chevalier. Mon pied s'enfonce alors dans une des marques ; larges, elles ne ressemblent à rien de connu. Je prends la piste et puis... rien. Plus une trace, plus un son, jusqu'à ce que : ploc !

Le tavernier dressait la table et remplissait les chopes tandis que les miliciens étaient suspendus aux paroles du chevalier. Brusquement, Talrik se leva d'un mouvement bourru, empoigna une fourchette comme si elle était une épée et continua ainsi de se mettre en scène.

— Je levai les yeux et je le vis, la bouche écumante de bave. Bondissant en arrière, je brandis mon épée haut dans les airs. Je vis alors cette atrocité de la nature atteindre le sol, faire volte-face puis fondre sur moi à une vitesse ahurissante. Sa silhouette n'était pas très différente de celle d'un homme, mais son visage était bestial. Ses orbites rapprochées, ses yeux... ils étaient aussi sombres que les terres noires. Des narines épatées, une bouche énorme avec des lèvres molles où brillaient des crocs aussi redoutables que ceux d'un tigre. Elle avait deux cornes recourbées. C’est là que j’ai compris. J’ai réalisé que c’était un Warabouc. Une féerie. Un voleur de trésors ! Il me chargea comme un buffle ! D'un coup d'épée à la verticale, je bloquai sa première attaque. Le monstre parvint à me contourner avec sa souplesse unique. Croyez bien, mes amis, que si je n'avais pas porté mon armure, cette atrocité m'aurait broyé le buste. Je dois ma seule survie à mes extraordinaires talents de combattant, dit-il avec humour. Ma lame l’a atteint par deux fois. Une main tranchée, montra Talrik d'un geste de fourchette, pour ensuite, d'un tour sur moi-même, faire tournoyer ma lame dans les airs avant d'envoyer un coup à l'horizontale tranchant la gueule du Warabouc, de la mâchoire aux cervicales… Et voilà !

Le chevalier hurla en levant sa fourchette bien haut, fier comme un paon, bientôt suivi par les miliciens qui beuglèrent à tue-tête.

— Encore une histoire, chevalier ! beugla un de ses compagnons de beuverie.

— Plus... plus tard peut-être. Je dois aller évacuer toute cette bière. Régalez-vous mes amis, ne m'attendez pas.

Il se leva en se tenant bien à la table, tituba vers l'extérieur, pour mieux s'affaler sur une chaise à son retour. La flamme dans l’âtre oscilla sous l’effet d’un léger vent glacial quand un nouvel arrivant ouvrit la porte. Les conversations s’étaient interrompues, puis l’homme grommela quelques excuses et s’avança vers le chevalier. Talrik sirotait encore un verre. À cette heure tardive, l'ambiance était chaleureuse, les filles en dentelles beuglaient elles aussi, tout en montrant leurs atours. "On m’a mordu le cul !!" criait l’une d’elles sous les rires hilares des clients. Talrik la considéra d’un coin de l'œil. Elle portait de fins linges qui s’arrêtaient au-dessus des genoux. Ses cuisses étaient beaucoup plus larges qu’il ne l’aurait cru : grasses, blanches, obscènes, poudrées de talc pour rendre encore plus blanche leur lividité ; il émanait quelque chose de cadavéreux dans cette blancheur excessive. "De vraies cuisses de putain", pensait-il. La boisson l’avait bien cueilli.

Trop occupé à observer ces larges cuisses, il ne remarqua pas la présence du nouvel arrivant. Celui-ci avait pris place à côté du chevalier.

— Alors, vieux loup ? lâcha l’homme encapuchonné.

— Hum ? Ah… Aham ! Tu es venu !

— Tu t’es enfin remis de tes blessures. Je suis rassuré, mon ami. Comment aurais-je fait si j’avais perdu le nouveau héros de la cité libre ?

— Bien le bonsoir, mon seigneur, les salua l’une des femmes de joie. Alors, comment on t'appelle, l’elfe ?

Aham s’enfila une chope qui traînait et se pencha vers la jeune femme.

— Je n’ai aucune pièce pour toi, mais sache qu’on m’appelle l’Anguille, jolie jeune dame.

— Sûrement à cause du côté gluant ! ironisa-t-elle.

— Toi, tu es dénuée de tout raffinement, je me trompe ?

— Mais elle a de l’esprit, rectifia Talrik.

— Je ne suis pas ici pour ça, lui apprit-il. Tu peux disposer, gamine.

— Alors, tu as réfléchi à ma proposition ? lui demanda Talrik alors que la jeune femme repartait l’air empourpré.

— Je veux bien le faire pour toi, l’ami, mais ça ne sera pas gratuit.

— Bien. La moitié maintenant, et le reste quand nous serons arrivés jusqu’au Mont-Gûr.

— C’est une sacrée expédition. Ça ne sera pas sans danger. Il va peut-être me falloir un verre. Un autre verre, Talrik ? Un verre pour notre héros, et un autre comme celui-là pour moi, commanda Aham au maître des lieux.

— Tu es passé à très peu du repos.

— Oui, j’en ai bien conscience.

— Je dirais même un long repos, renchérit l’elfe. Enfin, pour un homme de ta condition, j'imagine que tu ne pouvais faire autrement.

— Ma condition... se renfrogna gentiment le chevalier.

— Eh bien, tu es vieux, mon ami. Tu ne le vois peut-être pas, mais tu vieillis. Comment va ton épaule ?

— Presque guérie, répondit Talrik. Cependant, avec ce temps, elle me fait mal.

— Et ça ne changera pas. Quel âge as-tu ?

— Un certain âge, Aham.

— Un jour tu verras, tu auras mal tout le temps, ironisa-t-il.

— J'exulte d'avance, lui répondit le chevalier.

— C’est du bon bois dans ton verre ?

— Oui, pas facile à trouver par ici. J’en bois pour les grandes occasions, et c’est une sacrée occasion.

— C’est pour inscrire ce moment dans ta mémoire.

— Déguster un cognac vieux de plusieurs années fait ressurgir de la mémoire ce moment où il fut goûté pour la première fois. Tu dis vrai. Je ne connais rien d'autre qui ait un tel effet, admit Talrik en lui versant un verre.

— Et ta tête ? C’était cette vilaine blessure qui posait le plus de soucis, m’a-t-on dit.

— Trois centimètres plus profondément, et j’aurais été guéri à tout jamais de la douleur. Et pour l’épaule, six centimètres plus à gauche, j’aurais pu perdre l'usage de mon bras pour de bon.

— Sois content d'avoir mal alors, plaisanta Aham. Si tu souffres, c'est qu'au moins tu es en vie. Et comment va cette femme, cette herboriste ? Elle fait des merveilles à ce que j’ai entendu dire.

— On ne peut rien te cacher.

— À part son nom ?

— Teyriel. Elle s’appelle Teyriel.

— Jamais entendu un nom pareil par ici. Où est-elle ?

— Partie.

— Tu l’as contrariée ?

— Non, par les dieux, il ne vaut mieux pas. Elle nous attend en dehors de la cité.

— Elle a l’air importante à tes yeux, celle-là.

— Elle est particulière, tu t’en rendras vite compte, si tu acceptes toujours de nous mener jusqu’à notre destination.

— Quand voudrais-tu partir ?

— Demain.

— Demain, déjà ? Pourquoi une telle précipitation ? Il y a comme une anguille, je me trompe ?

Talrik sourit.

— C’est ça l’aventure, mon ami, c’est une femme capricieuse.

— Autrement, en bon marchand, tu sais marchander, rétorqua l’elfe.

— Tu auras plus que prévu, si tu acceptes.

— Pourquoi moi ?

— Parce que j’ai confiance en toi, Aham.

— Je dois m’attendre à quoi ?

— Des mercenaires, peut-être des Ishtaris.

— Sans moi.

Aham s’était levé.

— Attends, attends.

— Que veux-tu que je fasse ? Que j’affronte des elfes ? Non, Talrik, pas question.

— Pire que ça.

Aham arqua un sourcil.

— Je veux que tu m'aides à retrouver le Monarque de la montagne, le Monarque sous le ciel.

— Ça a à voir avec ces buveurs de sang, c’est ça ? C’est de la folie, Talrik. C’est fini pour moi tout ça.

— Tu me dois bien ça.

— Et qu’est-ce que je te dois ?

— La vie.

Aham se rassit.

— C’est vrai, je te dois la vie, dit-il en buvant son verre d’un trait. Je le ferai, je t’aiderai, et après ça, rien de plus. Je te mènerai là-bas, et pas plus, c’est entendu ?

— Entendu, mon ami, et merci.

— Pour ce qui est du Mont-Gûr, j’ai un ami à Midzer. Il est sur la route ; lui pourra nous trouver un passage sûr pour traverser la région.

— Je savais que je pouvais compter sur toi. Très bien. Maintenant, on a peut-être une chance d’arriver quelque part.

Aham rit. Talrik resservit les verres. Ils trinquèrent ; boire le "bon bois" leur demanda beaucoup de temps et d'efforts, et ils s’y consacrèrent toute la nuit.

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