Chapitre IX LE CHARRIOT Partie 2
Sous l’égide d’un soleil à peine visible à l’horizon, une caravane dodelinait le long de l’ancien sentier des lions. Venu depuis la cité portuaire de Synill plus à l’ouest, Talrik s’endormait et s’éveillait, bercé par le cahoteux balancement de la roulotte. Penchant sa tête à travers un trou dans la toile, il apercevait les plaines de Garzil et leurs maigres moissons défiler devant lui. Les pommiers trapus et les chênes ébranlés du pittoresque pays de Radheim s’offraient à lui. Le balancement ininterrompu de la roulotte finit par l’endormir un instant et, lorsqu’il s’éveilla enfin, le paysage avait à nouveau changé.
Remontant désormais un sentier sinueux vers les côtes de l’Hojk, la roulotte continuait son long périple vers l’est. Teyriel, accoudée à une banquette, faisait face à son amant. Scrutant le décor par une mince ouverture dans la toile, elle était émerveillée par la sombre beauté de cette profonde vallée piquetée de l'or flamboyant des hêtres et des bouleaux de Radheim. Les plus grands arbres du monde se trouvaient principalement dans le territoire dioscure, chez les nains, mais les arbres robustes de cette région n’avaient rien à leur envier.
Alors qu’un contingent de soldats s’apprêtait à croiser leur route, Aham, qui conduisait la caravane, intima à l’Asêgalan de se cacher. Teyriel balança sa chevelure ondulante comme un serpent en signe de réprobation puis, en voyant Talrik la fixer, elle se ravisa et rentra sa tête. « Elle est belle », se dit alors l’elfe tout en la fixant. Elle lui faisait fréquemment monter le rouge aux joues lorsque leurs regards se croisaient. Pour l’elfe, sa beauté même n’impressionnait pas spécialement et pourtant, il y avait chez elle quelque chose d’unique. C’était un diamant brut. Ce n’était pas une simple fille de paysan comme il avait pu en croiser des centaines dans sa vie. Pour lui, elle était comme un animal qui survit aux tempêtes. Cette femme avait enduré les tempêtes de la vie et en était ressortie plus féroce.
Au moment de croiser la route de ces hommes à la mine patibulaire, tous ceux qui se trouvaient dans la caravane se turent l’espace d’un instant. Cinq cavaliers croisèrent leur chemin, comme si la mort était à leurs trousses, et ne prêtèrent que peu d’attention au caravanier qui ne fut rassuré que lorsqu’il les vit disparaître au loin.
La prudence était de mise dans le pays de Radheim, car toutes sortes de choses pouvaient arriver quand on voyageait hors des grandes cités, et l’elfe derrière les rênes ne le savait que trop bien. Il n’était pas rare de croiser des paysans s'entre-tuer pour un morceau de terre au milieu d'un champ. Ces mêmes champs étaient ensuite foulés par des armées afin de se massacrer les uns les autres. Les champs brûlés, ravagés, poussaient les paysans à commettre des forfaits envers tout étranger qui s'approchait de leur village. Le long des routes, on pouvait voir des hommes pendus se balancer aux arbres, et les forêts étaient tout aussi dangereuses : des bandits coupaient la gorge des passants, quand ce n’étaient pas les monstres attirés par la mort et le sang qui dévoraient marchands et vagabonds sans distinction. Le danger était partout.
Quand la roulotte atteignit enfin la côte, elle suivit une route le long d’une plage de galets et de sable noir fouettée par l'écume blanche des vagues. En observant l'horizon, le chevalier au loup fut pris d’un élan mélancolique et détourna brusquement le regard vers Teyriel. Lui et Teyriel se promenaient souvent au bord de la mer. Les jours de beau temps, au soir, ils pouvaient voir la grande montagne d’Aérim, de l'autre côté de la baie. Sa silhouette se détachait nettement dans le ciel au couchant. Talrik se souvenait de son cratère qui expulsait continuellement laves et scories. C’était peu de temps avant de connaître la guerre, il n'était encore qu’un enfant. On reste un enfant avant de vivre une guerre. Pour Talrik, il était évident que là où ils allaient, il n’y avait rien d’autre que le désastre et la mort, mais peu importait : son devoir, sa morale le poussaient à suivre Teyriel jusqu’à l’instant de son dernier souffle, jusqu’à ce que la mort vienne mettre fin à son aventure dans un coin inconnu de ce monde ; il ferait ce que son cœur lui imposait.
Il se frottait l'épaule, celle sur laquelle il était appuyé, tout en songeant à ce qui l’attendait. Le chevalier avait eu son lot d'aventures depuis qu'il avait quitté les champs de bataille. Pourtant, au-delà de Teyriel, une impulsion irrésistible l'avait conduit à aller sans cesse de l'avant, à s'aventurer toujours plus profondément sur des chemins inexplorés. Ce guerrier n'aurait pu expliquer cet appel. Il aurait préféré sans doute l’attribuer à son sens exacerbé du devoir et de l’honneur qui finit toujours par entraîner cette race d’hommes à sa perte.
Pourtant, c’était plus simple que ça : ce n’était en fin de compte que l'esprit turbulent et jamais au repos de l'aventurier, du vagabond. Ce même besoin irrésistible qui envoya les caravaniers partir en quête d’un nouvel Yfendrill à travers toute la Sardénie, qui envoyait autrefois les vaisseaux elfes sur des mers inconnues et qui guidait les sauvages portées du phénix vers des terres toujours plus lointaines. L’aventure, la vraie, celle qui n’avait pas de retour.
— Pourrais-tu jouer pour moi cette chanson que tu chantais autrefois ? demanda-t-il à Teyriel.
— Quel air souhaiterais-tu entendre ?
— Tu le sais bien ! Un air de ta montagne.
À sa demande, elle empoigna son cithare et se mit à gratter les cordes de ses minces doigts d’une blancheur de lait. Depuis l’extérieur, Aham, qui tirait les rênes, contemplait le bois d’une carcasse de navire elfe corrompue. Il observait le cordage des mâts qui tombait en poussière. Un ultime témoin de l’invasion elfe. Un rappel constant que ce monde serait à jamais modelé par cette image terrible qu’était la guerre.
« Mes frères, mes sœurs quittent un à un mon pays, chantait-elle d’une voix aussi rude que mélodieuse.
Pour s'en aller gagner leur vie,
Loin de la terre de leurs aînés.
Depuis longtemps, ils en rêvaient,
De la grande cité et de ses secrets.
Pour les vieux, rien d’original.
Ils savaient tous à propos de ce lieu vertigineux,
Mais les jeunes rêvaient et s’imaginaient
Un avenir plein de liberté !
Pourtant, que ma montagne est belle !
Comment peut-on s'imaginer,
En voyant un vol de corbeaux blancs,
Que l’hiver vient d'arriver ?
Qu'importent les jours, les années,
Les miens avaient tous l'âme bien née,
Noueuse comme un pied de chêne,
Mais tous ont quitté leur foyer.
Pourtant, que ma montagne est belle !
Comment peut-on s'imaginer
En voyant un vol de corbeaux blancs,
Que l’hiver vient d'arriver… »
Alors qu’elle chantait, un bref orage matinal et la pluie avaient momentanément rafraîchi l'atmosphère. Puis vint la neige ; exposés à la morsure du froid, ils firent un détour afin de se diriger plus au nord afin de trouver un abri sûr. Le vent faisait gémir la cime des arbres, les températures pouvaient devenir rapidement glaciales, intenables pour des humains. De plus, il ne fallait pas occulter le danger de ceux qui rôdaient dehors. Aham décida de les diriger vers une forêt afin de trouver un abri pour la caravane. À cette période, les journées étaient courtes, la lueur du soleil ne se révélait que très tard et la nuit venait bien trop tôt. Un voyage dans ces terres, à affronter le froid, représentait un défi à lui seul. La caravane se retrouva prise dans une forêt profonde et immense. Alors qu’ils la traversaient, Talrik observait l’écorce des arbres qui était recouverte d’un tapis gelé. La neige couvrait tout, même les pas des sabots des chevaux. Après quelques heures à traverser, la forêt s'assombrissait car les hauts pins couvraient désormais le soleil. À ce moment, une chose attira brièvement l'attention de l'Asêgalan. Le chant des oiseaux avait cessé. La forêt était silencieuse.
— Arrête-toi, Aham, le conjura Talrik.
Talrik descendit de la caravane, accompagné de Teyriel et de ses molosses. Aham avait bloqué sa respiration, ses membres se figeaient et ses yeux discernaient désormais une ombre indistincte et vacillante s'animer entre les arbres.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda l’elfe qui s’empressait de s’armer d’une lance.
Teyriel retenait Garmir par la crinière. Les trois molosses grognaient, la gueule écumante de bave. Une bête s'approchait, à pas feutrés, lentement et inexorablement.
Note : Le passage de la chanson s'inspire librement de la chanson La Montagne de Jean Ferrat (1964)

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