Chapitre IX LE CHARRIOT Partie 3
— Une panthère nébuleuse, chuchota le chevalier, ôtant lentement son épée de son fourreau.
— Cette créature n'appartient à aucune race connue, je sens quelque chose. Méfie-toi, Teyriel... lui conseillait la petite voix dans la fiole.
— Non, ce n'est pas une panthère, lui indiqua Teyriel. C'est un tigre, mais celui-là est immense !
Se portant fièrement à leur vue, le fauve se glissa lentement de côté, laissant voir son pelage noir de geai, distinctement marqué de larges cicatrices. Plus grand qu'un lion blanc et presque aussi imposant qu'un ours, ses pattes étaient massives, puissantes, et le reste de son corps était plus élancé, pour plus de souplesse. Sa gueule était munie de deux crocs proéminents et ses yeux brillaient comme deux joyaux de feu, ajoutant de la sauvagerie à son regard. L'animal les fixait tout en se déplaçant d'un côté à l'autre. Ce formidable animal paraissait sortir tout droit des temps les plus reculés de la création. Un prédateur ultime n'ayant à offrir que la mort ou, tout au plus, une mince chance de survie. Sans un soupir, le tigre fondit sur eux avec plus de rapidité que sa stature ne le laissait imaginer.
— Pousse-toi ! hurla Talrik en repoussant Teyriel de côté.
Le chevalier se plaça de front, la pointe de sa lame en avant ; il tenta une attaque en décrivant un arc plan tandis que la bête, elle, tentait de lui arracher la gorge de ses griffes. Talrik esquiva l'animal, fit un pas de côté et le lacéra d'un coup au niveau de sa patte arrière. Un rugissement assourdissant s'ensuivit et la créature releva ses babines, montrant sa dentition monstrueuse. Les trois chiens pressèrent l'animal, l'invitant à les défier, alors que Teyriel empoignait Næfling. Elle se rua sur la bête furieuse, alors que celle-ci tentait de lui asséner plusieurs coups de ses pattes griffues. Par chance, sans succès. S'ils avaient atteint leur but, Teyriel et ses molosses auraient été éventrés sur-le-champ. À coups de crocs et de fer, le ballet sauvage qui se déroulait sous les yeux d’Aham fut empreint de sang et de sueur.
Contre toute attente, le félin finit par rendre les armes brusquement. Il feula et s'échappa, disparaissant dans les bois sans explication.
— C’était du rapide, se réjouit Aham, relevant la tête derrière la toile de la caravane.
Teyriel ne comprit pas non plus son acte. Après tout, si le combat avait perduré, l'animal aurait très bien pu achever ses chiens sans le moindre mal. Talrik, à l'inverse, demeurait vigilant ; il pensait voir le tigre réapparaître à l’improviste. Lorsqu'ils baissèrent finalement leur garde, Teyriel sentit une odeur très particulière venir lui piquer le nez. Une odeur pestilentielle s'échappait tout autour d’eux. Alors qu’un silence de mort régnait toujours, le son d'une brindille se brisant le rompit. En alerte, les molosses flairaient un danger encore plus grand. Le sol se mit à vibrer ; ne sachant d'où le danger surgirait, Teyriel et Talrik se mirent dos à dos. Ils allaient devoir faire face à ce qui s'approchait inexorablement. Les vibrations se faisaient de plus en plus pressantes quand, déboulant de nulle part, une masse immense à forme humaine surgit.
— Un ogre ! Impossible ! s'étrangla Talrik, le souffle rompu.
La créature se déplaçait sur deux jambes démesurément musclées, possédait d’énormes bras velus aux mains difformes et une tête horrible. Teyriel et Talrik connaissaient bien ces créatures. Leur cerveau peu développé laissait seulement la place à un instinct voué à la destruction. L’ogre n’était ni un homme, ni un géant ; son développement était bien inférieur à celui de la race des pygmées, et pourtant bien supérieur en d’autres aspects. Talrik le mesurait : au bas mot, il faisait trois fois la taille du chevalier. De la bave s'écoulait de sa bouche et il portait un regard affamé sur l'Asêgalan. Les ogres de Clair-Ciel étaient identiques à la représentation qui leur était octroyée par le reste du monde : sauvages, stupides et amateurs de chair humaine. À peine eurent-ils le temps de réagir que l’ogre empoigna Teyriel de ses mains gargantuesques. Il la serrait comme s'il désirait séparer ses jambes du reste de son corps. Talrik chargea, entailla la jambe du monstre, avant de se faire projeter en arrière par celui-ci. Garmir, Hotti et Skôl s’agrippèrent à son épaisse peau, mais ils ne parvinrent qu'à lui retirer une motte de poils car sa peau était un cuir résistant. Teyriel, mise à mal, banda ses fins muscles aussi fort qu'elle le put afin de ne pas finir avec la moitié des os brisés. L'ogre redoubla de force, grogna quelques mots dans une langue obsolète de sa bouche fétide. Ces mots, l'Asêgalan les comprit sur l’instant, et ce qu'elle entendit alors la fit déjanter.
Ensuite, le monstre rapprocha la tête de Teyriel de sa bouche afin de la dévorer. Forcer ne la servirait pas ; elle se tordit, gesticula avec vigueur afin d'extirper son bras gauche et parvint, d'un même mouvement, à en sortir un couteau. D’un geste désespéré, Teyriel l’enfonça dans l’œil de l’ogre. Le monstre hurla et couina, pour enfin lâcher Teyriel afin de tenter de retirer la lame. L'ogre s’acharnait bêtement à tenter d'extirper le couteau de ses gros doigts disgracieux. Talrik, qui se relevait difficilement, appelait déjà Aham à préparer les chevaux afin de détaler.
Teyriel répétait les mots de l’ogre dans sa tête. Une sensation frénétique s'empara alors d'elle. La colère grondait dans son cerveau comme mille coups de tonnerre, comme une tempête. Une sensation étrange lui gangrena le cœur, le ventre, l'esprit ; un cloaque empreint de pensées hargneuses hérissées de furie s’emparait d’elle. Teyriel s'en retourna vers lui et bondit tel un fauve. L’ogre la sentit arriver et, du revers de sa main, l’envoya s’écraser à terre. Talrik peinait, titubait encore, tandis que l'ogre était parvenu à retirer le couteau. Il hurla, tapant ses bras puissants contre le sol avec une sauvage imprécation. Il fixa de son seul œil le chevalier avant d'être assailli par les molosses qui ne lâchèrent plus. Alors qu’ils plantaient leurs crocs toujours plus profondément dans sa peau de cuir, Talrik fondit sur le monstre qui dodelinait de part et d'autre. Il le gratifia d'une nette entaille au bas du mollet. L'ogre beugla, la bouche écumante, alors que le chevalier peinait à retirer l'épée piégée dans l'épaisse couenne. Teyriel, sur pied, ne prit même pas la peine de récupérer Næfling tombée à deux pas. La raison n'était plus avec elle. Mains nues, elle se jeta sur cette sombre engeance. À la vue de la jeune femme désarmée, le monstre fut pris d’un rire malsain, crachant sa bave rougie au sol. L'ogre tenta de l’écraser de son poing titanesque, mais Teyriel l'esquivait, sautait et bondissait. Elle se déplaçait avec grâce et félinité. Armée de cette petite lame, elle redoubla d’efforts et chargea à son tour l'assaillant qui se courba subitement, la faute incombant à Hotti qui réussit à percer la peau et la chair de l'ogre.
Campée sur ses appuis, Teyriel se rua sur le monstre, envoya un violent coup de coude en bondissant et lui brisa son gros nez difforme. S’accrochant à un morceau de tignasse noire, elle empoigna sa tête lorsqu’il tenta de se relever et enfonça son poing dans l’autre œil, produisant un bruit dégueulasse. L'ogre poussa un cri horrible et tomba à terre, alors que l'Asêgalan continuait à le marteler de ses poings ruisselant de sang. La face de l’ogre était réduite en une charpie cartilagineuse de chair et d'os.
On ne l'arrêtait plus, la rage de Teyriel se transforma en un plaisir malsain procuré par cette vision horrible. Lorsqu'elle revint à la raison, Talrik la dévisageait avec une certaine crainte dans les yeux. Elle tourna son regard vers ce qu'elle venait d'accomplir. Elle revoyait alors la bête immonde qui sommeillait en elle. Cette bête furieuse, enfermée, réduite au silence, et pourtant comme revenue pour la hanter.
— A-t-elle disparu ? songeait Teyriel. Est-ce seulement le fait de le voir me dévisager ainsi qui me le fait réaliser ? Ai-je perdu la raison une fois de plus ? Est-ce réel ? se demandait Teyriel, totalement décontenancée.
Tout se bousculait en elle : le souvenir du passé et le souvenir de la cité sans nom. Elle prit une forte inspiration, relâchant ses muscles ; épuisée, elle médita sur son acte, tandis que Talrik s'approchait d’elle, l’air fébrile.
— Teyriel, dit-il à mi-voix.
— .... Oui, murmura-t-elle, le visage rougi de sang.
— Ça va, ça va, tu...
— Je... je vais bien, dit-elle sur un ton qui suggérait l'opposé.
Il lui porta assistance afin qu'elle puisse descendre de la carcasse fumante de l'ogre, alors que dans l'ombre des arbres, des yeux rougeoyants les observaient. Le tigre les épiait puis il disparut à nouveau, se changeant en ombre parmi les ombres.
— Teyriel ?
— Oui ?
— Que t'a-t-il dit ? L'ogre, qu'a-t-il dit ?
— Il a dit, hésita-t-elle... Il a dit : "Notre heure est venue. Bientôt, elle fera de vous notre gibier"

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