Chapitre IX LE CHARRIOT Partie 4
Le lendemain, ils avaient repris la route. D'épais nuages gris, accrochés au sommet des montagnes, plongeaient la plaine dans l'obscurité. C’est ainsi que Midzer leur apparut, tandis que le paysage se muait à nouveau pour mieux laisser la cité se dévoiler. Elle bâtissait ses maisons noires et les ruines chevelues de son château sur la pente raide d’une abrupte colline. À son approche, l’air prenait une saveur humide.
Les gens de Midzer étaient une caste à part, un peuple à demi sauvage, ennemi de toute forme d’innovation et détestant par instinct et par intérêt tout régime autre que leurs antiques coutumes, lesquelles n'accordaient que peu de place aux étrangers. Pourtant, les Ishtaris avaient frappé à leur porte des mois auparavant et, comme beaucoup de leurs congénères avant eux, ils avaient abdiqué. Les Ishtaris prirent discrètement place dans la cité, et quiconque contestait leur pouvoir devenait pour eux un ennemi de l’empire elfe.
Or, les habitants de Midzer n’étaient pas de ceux qu’on opprime sans résistance, et la cité était devenue le théâtre d’un combat acharné entre les résistants et les occupants. Cette guerre avait pris fin, mais avec les nouveaux conflits, les tensions à l’intérieur de ses murs étaient palpables. Dans la cité, il était fréquent de trébucher sur des cadavres, laissés là à pourrir le long des caniveaux. C'était le genre de cité dont la petite troupe avait l'habitude et, à l’approche de Midzer, le danger qu’elle représentait ne semblait en rien les effrayer.
Dans les champs, les paysans interrompirent leur travail pour les regarder passer. Ils ne savaient pas quelle mésaventure les avait menés sur cette route et ils les saluèrent sobrement, tandis que la roulotte soulevait un nuage de poussière sur la route menant à la porte principale.
Un chariot passa à leur hauteur et l'une des roues, grinçant sur le sol inégal, cahota dans un creux et y resta coincée. Les mules, comme le font toutes les mules, tentèrent de continuer puis renoncèrent à tirer le chariot. Le paysan descendit, examina la roue et jura dans sa barbe, l’air furieux. Teyriel, dans la roulotte, croisa son regard un instant, et un frisson parcourut soudain son échine comme une lame de glace.
— Son regard… Le désarroi, il se lit sur son visage. Son visage, c’est comme s'il était empreint d’humiliation et de peur. On pourrait…
— Non, la coupa Aham. Nous n’avons pas le temps pour cela. Et puis, de ce que Talrik m’a expliqué, il ne vaut mieux pas qu’on te voie ici. Je commence à te croire, chevalier : cette femme est bien plus que ce qu’on pourrait croire, admit-il en repensant à son combat contre l’ogre.
— Cet homme a besoin d’aide, lança-t-elle à nouveau.
— Ce visage, c’est un visage familier ; tiens-toi prête à en voir encore d'autres ici. C’est un visage que je connais bien, marmonna-t-il. Cette sale expression qui déforme les traits, c’est la même qu'affichaient tous ces gens quand les Ishtaris entraient dans leurs maisons pour les fouiller, parfois pour les brûler, et parfois bien pire. Ce visage est devenu celui de ce peuple ; tous les gens de cette région ont ce visage maintenant, celui d’hommes et de femmes à qui on a retiré tout espoir.
— Mais ils sont libres, les elfes n’ont pas encore revendiqué cette terre et la guerre n’est pas encore déclarée, alors pourquoi ?
— Ils ne savent que trop bien que la paix n’est qu’un mince instant dans une vie. Le roi de ce pays, Ofnir, a décidé de rester neutre dans le conflit qui oppose les rois du nord. Ofnir est devenu très proche de l’empereur afin de sécuriser sa position, et le roi Lorem Bragir, comme tous les autres, en a parfaitement conscience. Alors Radheim pourrait bientôt devenir le théâtre de sombres batailles.
— La fortune, le pouvoir, la puissance, l'argent, cela ne devrait plus compter désormais. Ce qui arrive est bien plus important, ajouta Teyriel. Ils vont bientôt apprendre l’importance du simple fait de pouvoir respirer et vivre comme on l’entend.
— Nous avons toujours cru que cela ne nous arriverait jamais. Et regarde Teyriel, désormais, toute la Sardénie connaît cette amère vérité, ajouta Talrik. Maintenant qu’ils savent, que font-ils ? Ils s’entre-déchirent.
— Un jour le continent sera libéré du joug de l’empereur elfe, lui promit Teyriel. Un jour, je t’en fais le serment, Talrik. D’une certaine manière, c’est pour ça que nous sommes ici.
— Toi aussi Aham, tu es comme eux, fit noter l’Asêgalan. Tu as ce même regard, fit remarquer la jeune femme.
La remarque fit naître un rictus au bord des lèvres de l’elfe.
— Le premier quart de ma vie a clairement été merdique, ironisa-t-il. Mais les années qui suivirent le furent bien moins, lâcha-t-il en repensant à ceux qu’il avait laissés chez lui. En revanche, les prochaines années me semblent presque irréelles. Depuis que je suis avec vous, je m’attends à ce que chaque jour soit pire que le précédent. Et quelque chose me dit que dans cette cité de fous, nous allons encore connaître de sales moments. Et je me demande toujours pourquoi je vous aide.
— Par honneur, Aham, lui répondit le chevalier.
— Parfois l’honneur m’emmerde.
— Ton ami, c’est un ancien soldat dioscure, c’est bien ça ?
— Ce n’est pas mon ami. Je le connais bien, c’est tout. Si vous le payez bien, il saura nous diriger vers le Mont-Gûr sans danger. Sans risquer de tomber sur les troupes ishtaris. C’est le seul capable de nous guider sans danger, et il fallait qu’il soit dans cette maudite ville.

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