Chapitre IX LE CHARRIOT Partie 5
— Ne t’en fais pas, Aham, lui signifia Talrik. Il y aura certainement de pauvres jeunes femmes assez désespérées pour partager ta couche, cela te remontera peut-être le moral !
— J’aime beaucoup les gémissements féminins, mais uniquement ceux de plaisir. Regarde-moi ces paysannes, elles sont sur le point de craquer, lui fit-il remarquer. Les pleurnicheries ont tendance à vite m’agacer. Et puis avec ces femmes… à part attraper une chaude-pisse, crois-moi, il n’y a rien de bon à tirer de ça.
— Tu m’écœures un peu plus à chaque fois que tu ouvres la bouche, railla l’Asêgalan à son encontre.
Lorsque la caravane arriva devant les remparts, Talrik descendit et s’avança, seul. Il rabattit sa capuche sur sa tête et s’approcha du poste de garde. Grognant tel un dogue hargneux, un garde sortit de la grande porte et fit pivoter sa lance devant la large silhouette qui s’approchait de lui.
— Qui va là ?
Alors que le garde rugissait, l’immense silhouette face à lui s’approcha, l’air menaçante. Quand les roues bardées de métal de la caravane résonnèrent, le garde les fixa un instant, et soudain une main énorme jaillit depuis la silhouette et se referma sur l’épaule de celui-ci. La pression appliquée fut telle que le bras du garde en fut tout engourdi. Sous sa capuche, le chevalier laissait filtrer ses deux yeux verts et brillants. Le garde entrevit son regard volcanique flamboyer dans l’obscurité des nuages.
— Du calme, mon ami, lui conseilla Talrik.
— Un chevalier de Lyre ! s’exclama l’homme en armes lorsqu’il aperçut le symbole sur la cape usée de Talrik.
Le garde plissa les yeux et resserra l’étreinte de sa lance.
— Vous avez quelque chose à craindre ? Les chevaliers de Lyre ne sont-ils plus les bienvenus à Midzer ? le questionna le chevalier.
— Craindre ! répéta le garde d’un ton de mépris. On ne craint personne, chevalier… Mais on attend toujours des gens comme vous tout le mal qu’ils peuvent faire.
— Le mal ?! Les chevaliers de Lyre sont les protecteurs de la terre des hommes, assura Talrik. Nous sommes de farouches alliés de l’empire ! Quel mal pourrions-nous bien vous faire ?
— On ne sait jamais vers qui votre foutu honneur vous fait plier le genou, grommela le garde. Surtout en ce moment. Mais les lois sont claires : peu importe vers qui va votre allégeance, aucun soldat, mercenaire, reître ou chevalier ne peut entrer dans la cité.
— Nous ne sommes qu’une troupe de voyageurs, nous venons du continent. La guerre est finie pour nous désormais, lui répondit le chevalier d’une voix plus posée. Nous ne causerons aucun souci.
— Pourquoi je vous croirais, chevalier ?
— Nous avons voyagé depuis la mer Mélusine jusqu’à l’île de Bragir pour venir nous perdre ici. Nous pensions prendre du repos afin de nous restaurer dans votre aimable cité avant de repartir en direction de l'ouest. Princes ou mendiants, tous ont droit à un peu de répit, et c’est cela que nous cherchons, ni plus ni moins.
— Princes et mendiants, répondit le garde avec une pointe de sarcasme. Vous parlez de gens qui ne tarderont pas à s’égorger les uns les autres s’ils en ont l’occasion, signifia-t-il d’un ton acerbe tout en observant la caravane. Ici, qu'on le veuille ou non, ce sont ces foutus elfes qui font la loi.
— J’en appelle à votre clémence, noble gardien de Midzer : nous avons une femme qui porte un enfant, mentit-il. Nous ne cherchons nulle querelle, seulement un abri, ajouta-t-il tout en faisant tourner une pièce d’or dans sa main.
Le gardien releva son heaume pour mieux se frotter le haut du crâne.
— Par les couilles d’Asgaroth ! s’égosilla-t-il en frissonnant. Entrez ! Rendez-vous à la Sirène bleue, c’est au centre de la cité. Là-bas vous aurez de quoi boire et vous restaurer pour la nuit. Et pas de grabuge, compris ?
— Entendu, dit-il en lâchant sa pièce dans la main du garde.
— Attendez ! Je n’ai toujours pas inspecté votre caravane.
— Ce ne sera pas nécessaire, ajouta le chevalier en déposant une poignée de pièces dans la main du garde.
Le Midzérois renifla et, d’un geste, leur indiqua de passer la porte. Lorsque Talrik et sa caravane furent rentrés à l’intérieur, la petite compagnie vit, depuis la roulotte, le lion ardent, emblème de la nation de Radheim, flotter nonchalamment du haut des tours de guet. Outre la présence des nombreux gardes, les portes de la cité étaient gardées par des lions sculptés dans de gigantesques blocs de marbre. Chacun tenait une torche enflammée dans sa patte avant. Ils reposaient fièrement sur les piédestaux qui saillaient des murs de la cité. De larges épaules soutenaient leurs têtes impérieuses, de profondes lignes gravées dans la roche suggéraient des crinières fournies, et des crocs acérés s’échappaient des gueules ouvertes. De l’or fin, coulé dans la fente des orbites, reflétait la lumière du soleil. Un regard défiant tous ceux qui s’approchaient des hauts murs de Midzer.
Après plusieurs nuits passées sur la dure banquette de la caravane, les trois compagnons espéraient trouver un peu de répit, ou au moins un lit de paille qui ne sentirait pas la vomissure ou la pisse.
Alors que les lueurs du soleil se multipliaient à travers les nuages, la troupe quitta la caravane, et seulement deux d'entre eux en sortirent. Aham et Talrik posèrent leurs bottes sur les pavés humides de la cité. Le chevalier se tourna vers la caravane pour deviser avec la dernière passagère.
— Je sais, on ne doit pas me voir ici, lui dit Teyriel avant même qu'il prît la parole.
— Si des Ishtaris te reconnaissent, ça pourrait rapidement dégénérer. C’est plus prudent comme ça.
— Je vous rejoindrai à la tombée de la nuit, ajouta-t-elle à mi-voix.
— Sois discrète, et tiens-toi prête à fuir si tu croises des troupes du Soleil Blanc. Cette cité n’est pas sûre pour quelqu’un comme toi, ajouta Aham.
Ils quittèrent ensuite Teyriel pour gagner une rue recouverte d’une marée humaine. En remontant la rue principale, les deux hommes furent témoins d’un spectacle bien singulier. Jamais ils n’avaient vu, au cours de leur voyage, s’étendre autant de bâtiments qui s’élevaient si haut autour d’eux. Aham gardait les yeux rivés sur la foule de passants. Ralentissant son allure, avec une mine austère, il observait les citadins et la colère qui semblait gronder dans chaque cœur de cette cité. Avançant un peu plus, ils furent alertés par la trompette des gardes. Instinctivement, Talrik releva sa capuche et s’engagea dans une ruelle ; Aham l’imita.
Entre ces ruelles, il voyait défiler des images familières et ses vieux démons le rappelaient. Des enfants tournaient et erraient dans tous les coins. Être enfermé dans ces ruelles, c'était comme grandir dans une cage. Ils y voyaient des enfants voler pour manger, boire dans les puits de l’eau pourrie, se battre comme des animaux pour une pièce de cuivre ; c’était ainsi qu’un orphelin survivait à Midzer. C’était une réalité ancrée jusque dans la pierre de la cité.
La cité était sauvage et violente envers tous ceux qui pouvaient être écrasés. Envers tous ceux qui la défiaient. Ceux qui manquaient de suivre les règles ne vivaient pas longtemps. Après quelques détours, Talrik se retrouva perdu ; il ne savait plus dans quelle direction aller. Les deux compagnons marchèrent un moment sous l’œil torve d’une bande de gamins occupés à des affaires douteuses. Ils ne s’en inquiétèrent nullement et continuèrent jusqu’à tomber sur une myriade de bâtisses entassées d’où les cheminées crachaient d’immenses gerbes de fumée. On entendait le ronflement des forges avec le son clair des cloches du temple d’Asgaroth qui se dressait depuis les hauteurs de Midzer. La vieille cité s’étalait à leurs yeux et leur portait un regard acerbe. Passant devant une jeune fille qui faisait remuer ses hanches, Aham ne put s'empêcher d’attarder son regard sur elle. En retour, elle l’aguicha en lui promettant la nuit de sa vie. Il la remercia et passa son chemin sous le regard amusé de son compagnon.
— Pas de chaude-pisse ce soir ?
— Pas de chaude-pisse, Talrik.
Ils gloussèrent alors tout en continuant leur marche. Après plusieurs heures à déambuler, ils finirent par tomber sur un homme qui rendait tripes et boyaux sur le pas d’une porte, et celle-ci était flanquée d’une sirène bleue.

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