Chapitre IX LE CHARRIOT Partie 7
Quand Talrik et Aham s’engouffrèrent dans la taverne, ils furent accueillis par une série de regards torves, rapidement apaisés lorsqu’une jeune femme aux formes parfaites et à la démarche lascive quitta son comptoir pour s’approcher du duo. Elle était différente de toutes les femmes présentes en ville. Elle portait une robe en soie de qualité qui révélait sa silhouette beaucoup plus qu'elle ne l'habillait. Elle avait mis autour de son cou un collier où apparaissait un symbole luganien. Celui-ci était impossible à reconnaître pour un homme du Nord, bien qu’il pût leur apparaître comme exotique.
Talrik le remarqua immédiatement : c’était un symbole utilisé dans les régions sud de la Sardénie, et ses traits lui confirmaient sa nature. Afficher ce collier en terre septentrionale était une manière pour elle de provoquer encore plus l’attention sur elle. L’exotisme du Sud faisait des ravages dans le Nord. Une nuit avec une femme d'une telle beauté pouvait coûter une bourse entière à celui qui voulait profiter de sa chair. Et celle-ci, à n’en pas douter, avait dû faire payer cher ses services pour accéder à cette propriété.
— Sir, soyez les bienvenus, dit-elle en scrutant le chevalier. J'ai, pour vous plaire, des femmes, des hommes et de quoi…
Elle suspendit son discours lorsqu’elle reconnut l’emblème des chevaliers de Lyre brodé sur la cape de Talrik. En le voyant, elle se pencha maladroitement, prête à s'embarrasser d’une gauche courbette. Talrik la ravisa d'un geste de la main. La jeune femme se reprit aussitôt ; d’un geste nerveux, elle remit une mèche rebelle en place et bafouilla quelques mots à ses hôtes.
— J'ai une table qui fera votre bonheur, je crois, enfin… suivez-moi, mes Sirs.
Dans la taverne faite de pierres apparentes et de larges poutres de bois, le feu crépitait au rythme du chahut ambiant. Alors que la tenancière les installait, dans la salle comme à l'étage, des yeux les épiaient sans ciller. Alors qu’il leur rendait ce même regard acerbe, Talrik sentit céder sous son pied quelque chose de mou et de lisse. Une portée de chats de verre aux yeux luisants comme des émeraudes se tortillait à ses pieds. Ces petits chats, pas plus gros qu’un moineau, s’habillaient d’un manteau aussi blanc qu’éclatant. Initialement, ces petits chats vivaient dans les contrées sardéniennes, mais ils s’adaptaient très bien aux contrées du Nord.
En observant la salle, il vit d'autres chats de verre, en groupe, qui émergeaient de l'ombre depuis les recoins de la salle ; eux aussi portaient leur regard sur les nouveaux clients. Leur maîtresse, la tenancière, prit leur commande et s’éclipsa dans le même temps, avant que Talrik ne l’empoignât par le poignet. Il observait depuis un moment un homme au visage entièrement tatoué, à l’étage. On ne voyait plus sa peau, et seuls ses yeux paraissaient encore humains. Ils fixaient les deux compagnons depuis leur arrivée.
— Qui est donc cet homme là-haut ?
— Un prêtre-soldat, Sir. Il y en a de plus en plus ces derniers temps.
— Pourquoi est-ce qu’il nous épie avec autant d’insistance ?
— Vous savez, les gens par ici, ils n’apprécient guère les chevaliers de Lyre. Et les prêtres-soldats encore moins.
— Ils sont acceptés au sein de la cité ?
— Par le roi et ses sbires, oui. Ce porc autorise les échanges commerciaux avec Astoria, alors qu’elle est tombée aux mains des Ishtaris.
— Cela revient donc à traiter directement avec les Ishtaris, en conclut Talrik.
— Et cela avec la bénédiction du jeune empereur de Sardénie.
— Une décision qui ne doit pas faire l’unanimité, ajouta Aham, visiblement irrité par cette nouvelle.
— La cité bouillonne, mais le peuple a trop peur pour se soulever, surtout avec la révolte du roi Lorem qui divise encore plus la population. Mais cela importe peu. Vous savez, tant qu'on me paie, je n’ai rien à y redire.
— Les affaires sont les affaires, ironisa Aham.
— Il n’y a pas que la population qui se divise, relança Aham, les seigneurs érigent leurs lois comme bon leur semble. Les prêtres-soldats sont bannis dans les pays de l’Ouest ; comme tous les traîtres, les convertis ont été pendus pour l’exemple, fit-il remarquer.
— Cela n’est pas une solution en soi, rappela Talrik en dodelinant de la tête.
— Ici, c’est la même chose. Vous vous trouvez dans une cité dont le souverain ne voit que son intérêt personnel, comme tous ceux de notre pays. L’enfer est partout.
— Vous parlez avec votre cœur, lui dit Talrik. Et je devine qu’il est rempli de colère. Vous êtes une réfugiée ; votre pays a été dévasté par les légions ishtaries suite à la débâcle de Lior. Nous avons gagné la bataille, et pourtant ça n’a pas empêché les légions elfes de fondre sur le continent.
— Alors je ne m’étais pas trompée, vous y étiez, lui dit-elle d’un ton enjoué. Vous ne pouviez rien contre les elfes, Sir. Même la Fille du Fer n’a pas pu venir à bout de tous ces maudits… lâcha-t-elle avec ferveur avant de se raviser en dévisageant l’elfe.
— Je comprends votre peine, mais écoutez donc la parole d’un elfe qui a connu la guerre, lui demanda Aham. Lorsque je me retrouvais au milieu de la mêlée, je me demandais parfois comment nous pouvions être ennemis. Sous nos armures et nos armes se cachait un cœur qui ne désirait que rentrer à son pays, un cœur hardi de revoir ses semblables ; en cela nous pouvions être des frères. Ne blâmez donc pas les elfes ; pour la plupart, ils se battent car, tout comme nous, ils n’ont pas d’autre choix. C’est cette absence de choix qui nous lie.
— Il me faudra encore accumuler des années avant d’atteindre votre sagesse, Sir, lâcha-t-elle avec ironie. Allons, assez de politique pour ce soir, mes seigneurs ! Je vous apporte votre commande, dit-elle en remettant son masque jovial. J’ai quelque chose qui plaira à un homme de votre condition, alors profitez-en, et que votre escale ici ce soir soit la plus agréable possible.
Alors qu’elle retournait à son comptoir, la tenancière fit venir sur l’estrade une fille, plus jeune, à peine sortie de l’adolescence. La jeune fille s’installa et commença à glisser ses fins doigts sur les cordes d’un luth, tandis que le vieux loup et son compagnon se délestaient de leur tunique. Quand la Sardénienne s’avança avec les commandes de ses clients, un petit homme trapu lui attrapa les verres, tout en lui jetant une pièce en guise de paiement. Il s’empressa de les offrir aux deux compagnons, et cela malgré le regard réprobateur de la tenancière. Le nain, car il s’agissait d’un nain, attrapa un siège et s’offrit une place aux côtés des deux voyageurs. Étrangement, seul Talrik fut surpris par l’interruption de ce curieux personnage. Gras et bedonnant, cet étranger n’en demeurait pas moins un solide gaillard. Chacun de ses mouvements trahissait une force et une rudesse que l'on retrouvait sur son visage aux traits taciturnes. Il était habillé d’un plastron aux larges lamelles de cuir habilement tressées. Lorsqu’il fixa Aham, le nain délaissa rapidement son air taciturne pour se fendre d’un large sourire.
— Aham de l’Aulne, mon vieil ami, vieux brigand, vieux salopard ! s’exclama-t-il en frappant son épaule. Tu es fou de venir ici !
Aham leva les yeux vers les hommes à l’étage, puis détourna son regard sur les poutres noires, celles au-dessus du nain, puis en direction de l’unique porte de sortie.
— Nous vivons une époque très étrange, et j’apprends à vivre dangereusement, tu le sais bien, mon vieil ami. Après tout, nous sommes tous deux forgés par la guerre et le fer. C’est un réel plaisir de te revoir, après toutes ces années.
— Vous voyagez à deux ? Depuis Jundzill, je parie.
— Tu as deviné, mentit l’elfe. Et oui, ce fut un long voyage.
— C’est un putain de sacré bout de chemin, tu veux dire ! Un chemin dangereux.... Beaucoup de choses pourraient vous arriver, vous savez ?
— Certes, Capitaine, certes, ça a été toute une aventure. Tu étais au courant de ma venue, n’est-ce pas ?

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