Chapitre IX LE CHARRIOT Partie 8
— Évidemment. Je sais tout ce qui se passe ici, murmura-t-il. Mais ne m’appelle plus ainsi. Cela pourrait nous coûter à tous les trois plus que tu ne le penses. Les prêtres-soldats sont ici et guettent la moindre occasion de faire couler le sang, le vôtre en l’occurrence. L’empereur elfe a des espions un peu partout sur le continent, et surtout ici.
— C’est eux qui devraient craindre pour leur vie, renchérit Talrik. Le roi Lorem ne laissera pas les Ishtaris agir impunément.
— Chut, chut, les implora le nain en faisant un signe de la main. Vous dites vrai, dit-il à voix basse. Midzer pourrait être sa prochaine cible. Après tout, c'est une des cités qui acceptent ouvertement de traiter avec les Ishtaris, mais cela pourrait ne pas durer.
— Pourquoi donc ? demanda Aham.
— Des tensions, mon ami, comme partout dans le pays. La paix, ça met du temps à s’installer, et ce n’est pas dans l’intérêt de tout le monde. La vérité, c’est que le prince Hémor a mis en déroute les elfes dans le Sud, et grâce à lui, Lorem a trouvé des alliés sur le continent méridional. Ses fils n'ont pas de limite, et ils se moquent bien des lois de la guerre. Pour l’instant, cela lui a réussi.
— Comment sais-tu tout ça ? le questionna le chevalier, intrigué.
— On ne peut empêcher les gens de parler, ou de penser. En revanche, j’entends de drôles d’histoires sur une certaine Asêgalan sans ailes. Une mangeuse de démons, comme certains l’appellent.
— Une légende pour faire peur aux enfants, affirma Aham.
— Les gens parlent d’elle, continua le nain en voyant que le sujet les interpellait. Parfois ils la décrivent comme la sauveuse, la porteuse de la victorieuse, et parfois on en parle comme d'un monstre. On lui donne toutes sortes de noms ; pour moi, ce n’est qu’une bête féroce qui ne demande qu’à surgir lorsque les tambours de guerre résonneront à nouveau, et ils résonneront bientôt.
— Si c’est vrai, Eleldrinn doit enrager à l’idée d'apprendre qu'un tel être ait pu survivre à la Grande Guerre.
— À n'en pas douter, pouffa le nain, le nez dans sa bière. Tout comme il n’apprécie pas de vous savoir en vie, toi et tes compagnons de route.
— Mes compagnons ?
— Je suis au courant pour celle qui se cache dans ta caravane.
Aham referma son visage.
— Et que sais-tu de plus ?
— Que l’empereur elfe utilisera toutes les ressources dont il dispose pour que vous soyez pris et tués, même si on raconte que vous êtes difficiles à éliminer.
— Voilà des années qu’il essaye, en vain.
— Je ne sais pas qui l’envoie, mais on raconte qu’un Sardénien est à vos trousses. Et lui ne vous offrira pas une mort douce.
— La mort n’est jamais douce. Elle est la même pour tous. Cruelle et sournoise. Tiens, prends donc mon verre, lui dit le chevalier. Que sais-tu sur cet homme ?
Le nain s’empressa d’engloutir la boisson et reprit :
— Ce Sardénien utiliserait de la magie Seidr ; pour moi, il n’est juste pas humain. Nous vivons une époque bien étrange, ajouta-t-il en vidant sa chope.
Talrik l’écoutait sans montrer le moindre signe, qu’il fût d’approbation ou de contradiction. Sa seule expression fut celle qu’il eut quand il porta sa chope à sa bouche : le goût de la bière lui parut âpre et piquant, et un vomissement lui monta à la gorge. Aham le regardait du coin de l’œil, et cela l’amusa un instant.
— Méfiez-vous : si vous voulez vous rendre à l’ouest, vous allez jouer avec le feu. L’armée ishtarie a débarqué il y a un mois ; elle se déplace à l’ouest, vers Bragir, et cela une semaine à peine après la fin des hostilités à Prinissal.
— Et à quel prix ?
— Lorem fait ce qu’il sait faire de mieux. Le continent saigne, mais il sera bientôt libre. Peut-être est-il temps que les hommes enterrent définitivement l’empire elfe, qu’ils se relèvent unis, déclara le vieux nain.
— Il est temps de panser nos plaies et de rejoindre la bannière du vieux loup blanc.
— Certains tiennent le même discours que toi, chevalier, et cela leur vaut d'être pendus ou pire encore. La campagne de Lorem ne se soldera que par un échec. Clair-Ciel finira par se soumettre définitivement, avec ces elfes, ces rois corrompus et ces ducs qui ne pensent qu’à se désunir pour les miettes que leur laissent les Ishtaris. Voyons, tu as l’air d’être un homme lucide, tu sais quand la bataille est perdue.
— Je ne suis qu’un homme, mais je comprends les choses et les choses sont plus simples qu’il n’y paraît. Il suffirait d’un homme, un qui soit façonné d’honneur et de vertu, un qui monterait sur le trône, un aussi encore plus honorable que ce Lorem. Un qui transcende la volonté de tous.
— Toi et ta philosophie de comptoir, se moqua le nain. Cela n’arrivera pas, Lorem représente une forme d’espoir et rien de plus. Moi, je n’en ai cure. Ici, je vends mes services pour survivre ; la Sardénienne vend sa bière et son cul aux hommes et aux elfes, c’est sa manière de survivre. Le comte dilapide ses richesses, quant aux rois, ils se feront bientôt tous la guerre quand cela leur paraîtra nécessaire, et ça ne tardera pas à arriver, chevalier.
La tension entre les deux hommes était palpable.
— Je veux que tu nous guides, Audros, lui révéla Aham. Tu connais les routes, et nous devons nous rendre au Mont-Gûr.
— La montagne ? Vous êtes fous ! Et pourquoi ?
— Pour mettre fin à cette guerre, déclara sèchement Talrik.
— Vous travaillez pour le roi, vous ? Ou est-ce que ça a un rapport avec cette femme cachée dans votre caravane ?
— Ne voudrais-tu pas faire quelque chose qui soit gravé, Audros ?
— Rien ne reste gravé. Ce monde est éphémère. Les rois jouent à leur jeu. Pour nous autres, c’est différent. Quand je n’ai pas d’argent, je ne peux pas me payer une bière et pour le forgeron, le maréchal ou le tavernier, c’est la même chose. Ils sont forcés de suivre le mouvement, sinon ils devraient fermer leur atelier. Pour les rois et les ducs, c’est une autre histoire ; eux ne pensent qu’à engranger davantage avant que tout ne s’effondre. Si nous étions tous logés à la même enseigne, ils seraient forcés de se tenir tranquilles. Plus de guerre, ce serait formidable, non ? Vous courez après une chimère. Profitez du moment présent, et ne parlez plus de ça.
— Nous avons de quoi te payer, de quoi vivre comme un duc.
Le nain arqua un sourcil.
— La vie n'est qu'une pièce de théâtre, philosophe-t-il. Tout est décidé à l’avance ; espérons seulement que celui qui a écrit cette odieuse pièce soit de notre côté. Je vous accompagnerai, mais je veux être payé à l’avance.
— Entendu.
— Allons, Audros, trinquons, une nouvelle aventure nous attend ! Écoutons donc cette fille et sa voix de miel ; elle me rappelle cette flamboyante arrivée à Livunn, il y a vingt ans, dit-il, pensif.

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