Chapitre IX LE CHARRIOT Partie 9

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Une femme dont la beauté ne pouvait être égalée par aucune autre entra en scène. Sa peau tannée laissait penser qu'elle appartenait aux îles verdoyantes de Kopt, proches des îles d’Été au sud du continent Sardénien. Elle avait de longs cheveux aussi noirs que la nuit, et des yeux qui étincelaient à la clarté des candélabres tels des joyaux bleus. Tous les hommes présents étaient subjugués par la vision délicieuse de cette femme.

Elle pinçait les petites cordes de son luth pour créer une mélodie envoûtante, et puis, quand elle se mit à chanter enfin, la salle se tut. Sa voix seule imposait le silence. Il y avait dans ces mots une telle intensité, une telle mélancolie et une certaine forme de noblesse mêlées, que la salle entière en tressaillit. Comme une commotion électrique, cette voix vibrante avait pénétré leur cœur. Talrik, qui avait demandé du bon bois et un vrai breuvage, le fit couler dans sa bouche et le savoura quelques instants sur la langue. Cette sensation le ramenait à son foyer.

Lorsque la ravissante chanteuse eut fini sa chanson, la salle applaudit et les verres furent servis. Au-dehors, le vent soufflait et amenait depuis les hauteurs un air plus frais encore. Audros commençait à tituber, si bien qu’il finit par glisser, se vautrant tête la première dans sa chope. Talrik tenta de le relever avec l’aide de l’elfe quand des hommes encapuchonnés passèrent la porte, dans un claquement infernal porté par les incessantes bourrasques de vent.

Six prêtres-soldats s’avancèrent depuis l’ombre du crépuscule et se révélèrent aux yeux des occupants de la taverne. Tous gardèrent un moment les yeux rivés sur leur redoutable emblème. Le plus imposant des six restait immobile, l'air sombre, sa cape claquant autour de lui au rythme du vent. Talrik, d’un coup d’œil furtif, remarqua que la porte avait été refermée par la tenancière et que des hommes s’agitaient depuis l’étage. Comme une provocation, Talrik, ayant ôté sa cape, étincela alors dans son armure de chevalier de Lyre.

— On doit... partir, mon ami, parvint à articuler le nain à travers sa longue barbe drue.

Dans un même temps, Audros donna un ordre furtif à des hommes qui étaient postés plus haut et qui le rejoignirent séance tenante. Ils se placèrent alors face aux prêtres-soldats de façon à les entourer. Alors que l’un d’eux tentait de s’approcher, fier comme un paon, en direction de Talrik, les hommes du capitaine le laissèrent passer sans lui opposer de résistance, mais ils avaient tous une main apposée sur le pommeau de leur épée.

— Alors nain, tu ne tiens plus sur tes jambes ? se moqua le prêtre-soldat.

— J'ai trébuché, répondit Audros d'une voix éméchée. Que me veux-tu, prêtre ? Je ne te connais point. Désires-tu partager un verre ? Un verre pour notre aimé prêtre-soldat ! commanda Audros. À ceux qui protègent nos pauvres vies des monstres qui errent, et autres mécréants qui rôdent !

Personne ne répondit. Tous semblaient pétrifiés. Tout se passait comme si la peur les dépossédait de leur identité pour les reconduire à leurs pulsions primitives. Ils étaient blêmes et figés comme des statues de marbre.

— Le seul monstre que je vois ici, c’est toi, le nain, lui répondit le prêtre-soldat en le pointant du doigt.

— Si vous nous disiez pour quelle raison vous vous êtes déplacés jusqu’ici ?

— Ce n'est pas toi qui m'intéresse ce soir, vieux pochard. Sais-tu au moins avec qui tu te tiens ?

— Je ne comprends pas un traître mot de ce que tu racontes, et ton air condescendant est fort dérangeant, prêtre-soldat, lâcha-t-il d’une voix étonnamment plus compréhensible. Va, bois quelques verres, échange quelques souvenirs de bataille, de femmes… ah, cela peut-être pas, se moqua Audros en se grattant sa barbe rousse. Retourne avec tes amis et fous-nous donc la paix.

— Tsst ! L'homme expulsa un crachat sur le pantalon du nain sans que celui-ci sourcillât. Tu sais exactement de quoi je parle. Talrik Thalhammer, le chevalier de Lyre, recherché par l’Empire pour une somme substantielle, beugla le prêtre-soldat en affichant un large sourire.

— Tu devrais partir avant que je ne perde patience, converti, lui siffla Talrik tout en essuyant la bière de sa joue pour ensuite poser sa main sur le pommeau de sa large épée. Tu parles de l’empereur ici ? Tu es fou ! Tu crois que tu peux parler ainsi, ici ?! Vous n’êtes que tolérés entre ces murs, je vous conseille de surveiller vos paroles, sinon moi et mes hommes vous ferons bouffer vos dents.

L'atmosphère était lourde ; les prêtres-soldats n’étaient pas décidés à écouter les conseils du nain. Talrik et Aham, eux, étaient calmes, comme s'ils connaissaient déjà le dénouement de cette scène.

— Nous sommes onze et tu n’as que huit hommes avec toi, l’informa Talrik qui avait évalué le nombre de leurs opposants.

— Onze ?! rétorqua le prêtre-soldat en fixant les hommes qui l’encerclaient.

— Désolé, l’ami. Nous avons reçu une offre que nous ne pouvions refuser, lança l’un des hommes d’Audros, tout en dégainant lentement son épée.

Sonnant comme un appel, tous les autres se tournèrent vers le nain et lui firent front.

— Tulpar, tu t’es abaissé à une telle trahison ! C’est un jeu risqué. Toi et tes hommes ne survivrez pas, tu en es conscient ?

— Ce sont des prêtres-soldats et, comme tu peux le remarquer, nous sommes en nombre. À part toi, je doute que quiconque ici ne leur porte aide. Allons, Audros, le prêtre-soldat promet une récompense qui dépasse tout.

— J’ai fait une promesse devant les dieux, j’ai juré de défendre cette nation, celle qui m’a ouvert ses portes, et c’est ce que je fais. Je dois faire ce qui est juste.

— Les hommes font des promesses tout le temps, et puis ils passent le reste de leur vie à les regretter. Navré, camarade, je fais ce que je dois… pour survivre.

La tempête s’intensifiait à l’extérieur ; comme à l’intérieur, les hommes dégainèrent rapidement leurs lames. De son côté, la chanteuse s’était éloignée pour mieux disparaître derrière la scène. Talrik porta sa main vers son épée et en fit jaillir une lame étincelante d’un éclat orangé, suivant la lueur vacillante des bougies dégoulinantes de stalactites de cire.

— Vous ne tiendrez pas longtemps contre nous, grogna entre ses dents le plus gras des hommes qui se tenait à la gauche de Talrik. Il attrapa le chevalier par l’épaule, et le chevalier lui répondit :

— À votre guise, messieurs.

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