Chapitre IX LE CHARRIOT Partie 10

5 minutes de lecture

D’un geste net, le géant lui agrippa la main et la broya avec une telle force que son membre se déforma comme de la glaise entre ses doigts. Voyant son camarade se tordre de douleur, un autre soldat se jeta sur le vieux loup et tenta de le frapper. Son poing ne parvint qu’à atteindre le vide, et le chevalier abaissa sa capuche pour mieux plaquer son adversaire au sol. Le choc résonna comme un coup de tonnerre. Mangeant le plancher, sans défense, il reçut une volée de coups de poing et de coude qui lui ciselèrent la figure.

Sous les yeux estomaqués des autres hommes, Talrik réduisit le visage de son assaillant à une bouillie de chair et d’os. Celui qui dirigeait les prêtres-soldats somma ses acolytes de ne pas intervenir. Alors que le chevalier continuait de frapper, un des hommes se décida à intervenir et porta sa hache haut en l’air afin de lui asséner un coup mortel. Talrik se tourna vers lui et bloqua son arme de sa seule main comme s'il s’agissait d’un enfant. Il lui saisit le poignet et rompit quelques os avant de lui dérober sa hache et de l’envoyer valser plus loin. Audros glissa enfin sa lame sous sa gorge afin de le tenir en respect. La foule, quant à elle, commençait à se regrouper en direction de la sortie.

— Allons, calma le chef des prêtres-soldats, inutile de faire couler le sang. Rends-toi, Audros, et nous t’épargnerons. Nous ne voulons que le chevalier et la femme qui l’accompagne.

— Que crois-tu ? soupira le nain en engloutissant le reste de sa chope. Aham, cela faisait longtemps que je n’avais pas tâté de l’acier.

— Tu ne nous laisses pas le choix, affirma Tulpar en indiquant à tous ses compères de sortir leurs lames de leurs fourreaux. Tu vas crever ici, et pour rien.

Les hommes de Tulpar étaient affublés de simples plastrons de cuirasse, certains en plaques ; et si certains étaient prêts à en découdre avec le chevalier de Lyre, d’autres, plus réticents, s’avançaient d’un pas hésitant. Les prêtres-soldats se tenaient comme des lions, prêts à bondir sur leur proie. Chacun avait le poing serré sur la lame qu’il brandissait. Les hommes hésitèrent un instant : ils avaient face à eux un chevalier dont la réputation n’était plus à prouver. Pour Aham, c’était une toute autre histoire. Hormis Audros, personne n’avait ici la moindre idée de ses compétences. Talrik voyait pourtant leurs mains trembler et se fendit alors d’un sourire carnassier.

Soudain, un claquement de verre brisé poussé par l’un des derniers clients présents donna le signal. Un prêtre-soldat, voyant les hommes hésiter, fonça sur les deux hommes. Le pommeau d’épée se serra dans la main de Talrik et, d'une seule poussée de ses épaules bardées de métal, il fit virevolter sa cape avant d'enfoncer sa lame aiguisée dans le corps d’un prêtre-soldat. Le couinement suraigu que produisit celui-ci se transforma rapidement en un gargouillis étranglé, et il s'effondra de toute sa masse mollasse.

Sans comprendre, il mourut dans un affolement abusif. Écartant le corps avachi qu'il avait déjà oublié, Talrik s'empara d’un deuxième prêtre-soldat ; déviant son glaive d’un coup d’estoc, la lame de son opposant alla s'enfoncer dans le plancher. Talrik en profita pour le pousser contre un autre et le frappa avec la garde de son épée en pleine face. Son nez explosa sous l'impact.

Aham profita de l'attention qu'il portait sur son compagnon pour enfoncer sa lame dans le foie de l'un des soldats, l'éventrant sans condition. Il s’effondra comme un pantin désarticulé pendant qu’Audros chargeait un autre homme comme un bélier. L'agrippant par le cou, il le poussa contre une table et fit glisser une petite lame dans le ventre de son ancien camarade. Le nain avait choisi son camp et, ainsi, scellait son destin. Il l'enfonça avec un tel acharnement que son opposant ne put réagir. Même au sol, il continuait son sinistre labeur. Le nain l’acheva d'une nette entaille à la gorge.

Talrik, voyant un des hommes foncer sur Audros, se jeta sur son opposant avec férocité. Oubliant toutes les règles de combat, il l’empoigna à la gorge et serra si fort que son adversaire se mit à gesticuler dans tous les sens. Face à cette masse de rage, le soldat fut impuissant.

Tulpar, les yeux écarquillés, recula en pointant son épée dans tous les sens. Ses chances de victoire avaient largement diminué, et cela en quelques instants. Il se retourna vers ses hommes, qui se consultaient entre eux. Humiliés d’avoir été tenus en échec aussi vite, ils se questionnaient avec l’intention bien lisible de quitter les lieux. Talrik comprit rapidement la situation et s’avança, épée à la main. Oubliant ses camarades, Tulpar tourna les talons et jura dans sa fuite. Les hommes et les prêtres-soldats le suivirent sans demander leur reste.

— Voilà des retrouvailles dignes de ce nom, ironisa le nain à genoux, le visage moucheté de sang.

— Nous devrions rejoindre Teyriel, suggéra Talrik.

— Pas maintenant, lui répondit le nain d’un ton essoufflé. Je connais bien Tulpar. Il va revenir avec plus de soldats. Il les a certainement tous soudoyés, s’inquiétait-il.

— Et maintenant ? demanda Aham.

— Et bien nous reprenons rapidement la route, comme prévu, ironisa Talrik. En attendant, nous devons survivre à cette nuit.

— C’est encore une sacrée aventure dans laquelle tu m’as embarqué, Aham. Je crains que cette aventure ne prenne cette fois une tournure sinistre. Si Tulpar a convaincu tous mes soldats et que les prêtres-soldats les rejoignent, alors nous sommes morts. Et je suis persuadé qu’il a soudoyé la milice qui patrouille ; personne ne viendra à notre aide.

— Tout ce que nous avons à faire, c’est de tenir jusqu’à la tombée de la nuit.

Audros soupira, arqua un sourcil et lui sourit. L’épée hors de son fourreau, il restait irrésolu entre ses sentiments qui lui ordonnaient de défendre ses compagnons d’infortune et sa logique qui lui conseillait de fuir la cité aussi vite que ses jambes le lui permettraient. La lèvre dédaigneusement relevée, il acquiesça ; il connaissait bien son ami elfe : il possédait une chance insolente. Alors il se résolut à rester aux côtés des deux compagnons. Talrik montait la garde à travers les planches de bois ajourées. Il observait ce qui se tramait à l'extérieur. Dans la taverne, ne restaient plus que la tenancière et ses deux chanteuses, dissimulées à l’étage. Aham ne voyait rien hormis les dernières lueurs du soleil qui plongeaient dans l’ombre des bâtisses. Puis, il entendit la marche mesurée d’une troupe d’hommes qui approchaient.

— Ça y est. Ils sont là.

L’instant suivant, il les vit plus distinctement. Cette fois, comme l’avait prédit Audros, Tulpar était là avec tous ses hommes. Ils étaient bien plus nombreux et bien plus déterminés.

— Je vois Tulpar et les prêtres-soldats, et ils sont...

Talrik s’interrompit lorsqu’il entendit quelqu’un hurler parmi les hommes, et soudain, au coin d’une ruelle, l’elfe vit briller une pointe de métal. L’instant suivant, la pointe vint s’enfoncer dans le sternum de Tulpar en produisant un craquement funeste. Il s’effondra, et toute la cohorte se mit à crier et à pousser des jurons. Une bataille éclata à l’extérieur et, lorsque la clameur du combat se dissipa, seules les rafales de vent retentissaient dans l’obscurité des ruelles ; le soleil, seul dans le ciel, continuait inlassablement sa course vers la nuit.

Talrik intima à ses compagnons de rester à l’intérieur alors qu’il se dirigeait vers la porte. Il sortit en hâte, descendit les marches de la taverne quand sa botte heurta quelque chose de dur. Il entendit en une fraction de seconde un cliquetis, un craquement, et vit qu’il s’agissait d’un bras arraché, gisant sur les pavés.

— Qu’est-ce que…

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Yann Loire ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0