Chapitre IX LE CHARRIOT Partie 11

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Lorsqu’il porta son regard vers la ruelle, Talrik aperçut deux silhouettes et éprouva subitement une indicible épouvante. Le chevalier de Lyre avait vu bien des êtres étranges dans sa vie, mais ceux-là, il les craignait plus que tout. Face à lui se tenaient deux faucheuses vêtues d’armures de plaques scintillantes à la lueur crépusculaire. Leurs visages étaient sombres et à moitié dissimulés par leur heaume.

— Où est Teyriel ? Où est l’Asêgalan sans ailes ? le questionna l’une d’elles.

— Tu sais parfaitement que tu n’obtiendras rien de moi.

— Tu parleras, humain, lâcha la seconde. Naefling nous revient de droit. Tu protège celle qui a rompu son serment, celle qui a commis le blasphème ultime. Skalli veut sa tête et Skalli l’aura !

— Je crains que seul le fer puisse régler cette impasse… Sœurs de Fer.

— Crois-tu pouvoir te mesurer à nous, seul ?

— J’ai en face de moi des femmes ailées, des déesses, et pourtant, comme hier, ma main ne tremble pas.

— Courageux, celui-là.

— Ou stupide. Comment as-tu pu survivre ainsi toutes ces années ?

— Je suis de ceux qui se battent chaque instant pour avoir encore le droit de respirer un jour de plus.

— C'est un guerrier, ma sœur, un combattant, un survivant, souffla l'Asêgalan à sa Sœur de Fer. Ton surnom te va comme un gant : « Talrik le Loup Noir ». Toute cette puissance, cette férocité font de toi un animal intéressant.

— Les plus courageux s'écrasent sous votre regard, et les plus audacieux finissent avec des os brisés, morts, à l’image de ces hommes. Vous êtes bien des Sœurs du Fer, mais cela ne suffira pas face à nous.

— À t’entendre, tu te prendrais pour Teyriel en personne.

— Dans ces contrées, le nom de Teyriel est synonyme de peur et de respect. Je vous interdis de prononcer son nom ici, lâcha le chevalier d’un ton à refroidir la moelle. Je sais qui vous êtes toutes les deux. Je vous ai déjà vues. Geirahod et Radgrid. Sachez que vous avez été dupées par Skalli ; elle n’est pas qui elle prétend être. Teyriel m’a ouvert les yeux sur votre ordre, et je ne les refermerai plus. Vous n’êtes que des traîtresses incapables de penser par vous-mêmes. Un mortel tel que moi ne vous fera point changer d’opinion. Vous avez déjà choisi la voie du sang, ainsi soit-il, lâcha-t-il en posant la main sur le pommeau de son épée.

— Crois-tu nous impressionner ?

Les derniers rayons de lumière s’étaient dissipés, et la nuit tomba enfin sur la cité. Un grognement animal retentit alors depuis une ruelle perpendiculaire. L’Asêgalan face à Talrik n’en tint aucunement compte. Comme une ultime provocation, le chevalier se fendit d’un sourire glaçant. Les deux Asêgalans se fendirent alors d’une grimace qui trahissait leur colère lorsque Talrik dégaina son épée en la pointant vers elles. La première fondit sur lui avec une lance, et le chevalier, armé de son épée, dévia le coup sous les yeux écarquillés de l’Asêgalan.

Celle qui se nommait Radgrid déploya ses ailes noires pour fondre sur lui quand elle fut brutalement stoppée dans sa course. De cruels crocs agrippèrent sa jambe, s'y enfoncèrent profondément et la lui brisèrent. L’Asêgalan hurla de douleur ; du sang lui monta à la gorge avant de voir une masse ténébreuse aux yeux brillants surgir face à elle. La silhouette la toisait du regard ; ses traits étaient vaguement humains et se découpaient à peine à travers les volutes d’une fumée surnaturelle qui semblait l’entourer.

— Teyriel ! Maudite sœur, grogna-t-elle entre ses dents rougies. Qu'es-tu donc devenue ?

L’Asêgalan sans ailes lança un cri assourdissant et suraigu qui n’appartenait à aucune créature de cette terre et, depuis les méandres de fumée, une main griffue en sortit brusquement et plongea sur Radgrid. Lui lacérant le visage d’un seul coup, la Sœur du Fer esquiva le suivant au moment crucial. C’est là qu’elle vit sa sœur de fer se dessiner avec plus de netteté.

Elle était formée comme une déesse de la mort ; ses membres noirs étaient longs, minces et noueux. Quand elle se révéla à Radgrid, elle était nue ; son visage était livide et une cruauté extrême transparaissait dans chacun de ses traits. Brusquement, le nuage l’enveloppa à nouveau, ne laissant désormais voir sous la clarté lunaire que deux yeux flamboyants.

— Comment ? Mes blessures ne cicatrisent pas… Tu n’es pas ma sœur, tu n’es pas Teyriel, lâcha Radgrid d’une voix tremblante.

Sans attendre, Teyriel plongea la tête en avant ; les muscles des bras tendus à l'extrême, ses mains se refermèrent d'un coup sec sur la gorge de Radgrid. Le corps de l’Asêgalan se tordit frénétiquement. Avec son épée, elle lacérait le corps de son bourreau avec la force du désespoir. Inflexible, Teyriel ne desserra pas son étreinte, tandis que les muscles de ses bras saillaient en blocs massifs.

Les dernières forces de l’Asêgalan cédèrent alors qu’elle hurlait et que sa gorge était broyée par les mains de Teyriel. Radgrid parvint finalement à se dégager de son étreinte, mais quand elle se releva pour l’affronter, Teyriel avait déjà disparu dans la pénombre. Haletant de tous côtés, l’Asêgalan frappait frénétiquement dans le vide.

— Clarus nous avait prévenus. Tu es devenue un démon, un monstre !! Tu as toujours été un monstre ! hurla la Sœur du Fer.

Et soudain, un coup de griffe venu de son flanc l’acheva. Une gerbe de sang se déversa et Radgrid, étendue sur les pavés, fut parcourue d'un spasme avant de s'immobiliser.

— Je ne voulais pas te laisser la moindre chance, ma sœur, souffla Teyriel depuis les ombres.

Tandis que la ruelle se peuplait de sinistres échos, Geirahod visait le cou de Talrik sans opposer de défense à l’acier de son épée qui hachait et déchirait sa chair. La femme ailée n’avait nullement besoin de se défendre, ses blessures se sutureraient bien trop vite.

Aham était sorti et tenta de venir en aide à son compagnon. Sans attendre, l’elfe se plaça devant elle afin de l’empêcher d’atteindre le chevalier de Lyre, et son épée commença à décrire des moulinets destructeurs contre la Sœur du Fer. La tueuse aux ailes noires l’écarta rapidement de son chemin en lui assénant un violent coup de la pointe de son aile qui le fit chavirer en arrière. Incapable de se relever, l’Asêgalan le délaissa pour reprendre son assaut sur Talrik.

Le chevalier de Lyre se battait comme un loup. Talrik s'était toujours considéré comme une fine lame, certainement pas aussi habile que ne l’était son maître d’armes, mais suffisamment pour se défendre contre de farouches opposants. Depuis, les années étaient passées et il avait changé d'avis. La raison principale était son âge. Le guerrier agitateur de foule n’était plus la légende d’autrefois ; pourtant, il avait gagné un atout considérable : la patience et l’expérience.

L’Asêgalan le comprit avec amertume : il se débrouillait mieux qu'elle ne l'avait pensé. Talrik compensait son manque de force et de souplesse par une technique inébranlable. Il anticipait chacun de ses coups. Alors qu’il combattait avec verve et détermination, Audros le rejoignit à son tour et ils combattirent ensemble au milieu des hommes qui gisaient là.

Du sang imbibait un sol qui serait encore plus engorgé avant le lever du soleil. Les quelques personnes qui restaient dans la taverne avaient fui cet incompréhensible affrontement alors que l’indomptable chevalier essuyait les nombreux coups de Geirahod sans faillir ; mais lorsqu’elle parvint à le toucher avec le manche de sa lance au niveau de la tempe, Talrik tomba brusquement à la renverse.

Au sol, le chevalier n’entendit que la voix d’Aham résonner au-dessus des cris, des hurlements, des coups d’épée, et puis tout fut masqué par un cri monstrueux. Teyriel surgit et s’abattit sauvagement sur les combattants. Talrik releva la tête après un bref moment ; du sang lui masquait la vue, mais les hurlements et les râles d’agonie s’étaient interrompus. Face à lui se tenait l’Asêgalan sans ailes. De grosses gouttes rouges coulaient et glissaient le long de ses doigts. Elle maintenait par le cou Geirahod de sa puissante main. Dans son autre main, elle empoignait Naefling. Teyriel hésitait ; quelque chose l’empêchait d’achever la Sœur de Fer. Talrik, lui, n’hésita pas. Il attrapa l’épée et vint fendre le crâne de l’Asêgalan.

— Il fallait que ce soit fait, dit-il en remettant l’épée à Teyriel, estomaqué de voir Talrik empoigner la lame légendaire.

Alors qu’Audros regardait le cadavre de l’Asêgalan s’étendre sur le sol, il détourna son regard vers la femme nue, les yeux gros comme des œufs.

— Par la barbe d’Ogmios, murmura Audros dans sa barbe en fixant Teyriel.

— Tu as combattu comme une armée de démons, lança Talrik en apposant sa cape sur ses épaules dénudées. Inutile de nous attarder ici plus longtemps, leur intima-t-il.

— Avez-vous appris quelque chose ? demanda-t-elle.

— Que nous devons partir au plus vite, lui apprit Aham qui se relevait non sans peine. On nous recherche, et ils sont nombreux à vouloir notre tête.

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