Chapitre X LA ROUE DE FORTUNE Partie 1

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Le soleil chassait les ténèbres lorsque la compagnie prit la route en direction du nord. Ils avaient quitté la caravane et avaient fait halte à l'orée d’un bois. Les trois chiens de Teyriel la retrouvèrent à une bonne distance. Ils voyagèrent du lever de l'astre solaire de Nassa jusqu'à la venue de l'étoile de Massa.

Ce qui frappa Teyriel durant leur route, ce furent les montagnes si typiques et facilement reconnaissables du pays. Le nord de Radheim se trouvait particulièrement touché par des vents violents. Hetzmander, le second point culminant du pays, se hissait à quelque deux mille mètres de haut, à peine moins que le Mont-Gûr. La plus haute montagne de Clair-Ciel n’était alors plus très loin. Leurs sommets arrondis et striés de centaines de fissures offraient une atmosphère unique à ce paysage. Un paysage toujours enveloppé de blanc, mais aussi d'un vert très pâle et de noir, omniprésent, lié à la couleur unique des roches.

Le pays possédait tellement de volcans sur ses terres qu'au premier abord, ses paysages présentaient cette aridité propre aux terres cramées, brûlées par une activité géologique trop intense. Ici, presque aucun arbre ne survivait. Leur route recouverte de neige se trouvait traversée par des cours d'eau gelés et constamment contrariée par les vents violents.

Teyriel n'en portait pas jugement. Elle appréciait le moment ; même lorsque ses cheveux s’ébouriffaient à chaque bourrasque, que ses pieds se retrouvaient trempés dans l'eau ou que ses mains se glaçaient, elle demeurait étrangement paisible. Talrik, lui, gardait cet air sérieux, car le danger n’était jamais loin.

— Cela me ramène à cet hiver passé dans les collines d'Oddvar, lui rappela Teyriel. Nous devions rejoindre la troupe d'Abraneskos afin de protéger les réfugiés, tu te souviens ? lui demanda-t-elle, nostalgique.

— Un souvenir plaisant.

— Oui, nous avons passé la nuit avec la troupe des chevaliers de Lyre, c’était un moment plaisant, se rappela-t-il à son tour. Teyriel, nous n’avons toujours pas reparlé de ce qui s’est passé à Midzer…

— Et je ne veux pas en parler, pas tout de suite. Bientôt.

— …..

Ils marchaient depuis des jours non sans éprouver une certaine lassitude, tout en suivant les méandres d'un sentier qui montait et s'aplanissait tour à tour. Puis la route changea, l'horizon s'élargit, les dômes des grands pins s'étendirent en arceaux dans une vaste allée : la lumière renaissait ainsi avec l'espace. Ils apprécièrent enfin le Mont-Gûr. La montagne se dessinait à l'horizon, magistrale. Le Plafond offrait une voûte d'un bleu céleste, dont l'éclat imitait la voûte même des cieux dans sa sérénité. Les bois tordus, eux, se laissaient admirer en une masse dense et sauvage.

— Nous allons devoir entrer dans les bois, les Longues-Jambes. Encore un peu de courage, on n'est plus très loin, les encouragea Audros.

— Il serait judicieux de faire une pause afin de se restaurer, non, Teyriel ? Talrik ? les questionna Aham.

— On continue, il faut traverser le bois avant la tombée de la nuit, lui répondit-elle. On pourrait tomber sur des milices ishtaries ou pire encore.

Teyriel enterra les derniers espoirs d’Aham de casser la croûte. Talrik, de ses yeux de faucon, scrutait un sentier sur son flanc ; il remarqua une forme se déplacer puis disparaître dans un fourré.

— Tu as vu quelque chose, Talrik ?

— Oui, et ce ne sont pas tes chiens.

— Tu crois qu'on nous a retrouvés ?

— Nous le saurons bien assez tôt, dit-il, sa main apposée instinctivement sur le pommeau de son épée.

Le ciel se noircit et, rapidement, on crut voir le dieu Asgaroth frapper de sa foudre ses terres sans relâche. Sous un ciel lourd de nuages, ils s'enfoncèrent dans le bois. Talrik redoublait d'attention tandis qu'ils s'enfonçaient sous la couverture sombre des arbres. Les nombreuses branches couvertes de neige formaient une arche au-dessus de leur tête. Le ciel disparut, l’obscurité se fit plus présente et plus pesante. L’humus frais recouvrait le sol et étouffait le son des pas, les enveloppant dans le silence. C’était comme s’ils étaient seuls au monde, perdus dans une mer de pins distordus. En effet, les pins se trouvaient fortement déformés à la base du tronc, donnant à ce lieu une atmosphère presque surnaturelle. Alors qu'ils avançaient, Aham se montrait d'autant plus attentif ; ses nerfs étaient tendus à vif. Audros, lui, les devançait d'une bonne distance quand une brume s'étendit à leurs pieds. Teyriel sentait une présence de plus en plus insistante se rapprocher.

— Dis-moi, j'aimerais savoir…

— Quoi donc ?

— Une fois Vyldon retrouvé, une fois que tout sera fini, que feras-tu ? lui demanda Talrik.

— Je n’ai jamais vraiment pris le temps d’y penser… je crois que… je reprendrai ce qui m'appartient.

— Qu'est-ce qu'on t'a pris, Teyriel ?

— Ma vie…

Talrik comprenait l’Asêgalan ; il s'était pris d’empathie pour elle depuis qu’il l'avait vue pour la première fois. Il lisait la peine qu'elle éclipsait sous une attitude hermétique. Avant elle, le vieux loup n'avait jamais connu l'amour. De son côté, Teyriel ne connaissait de l’amour que ce qu’elle avait lu dans les romans, et en avait conclu qu’il était généralement voué à une conclusion funeste. Elle ne se sentait ni la force ni le désir de l'affronter, et pourtant ce chevalier avait retourné toutes ses certitudes.

Alors qu’ils continuaient songeurs, après plus d'une heure dans cette masse obscure, ils perdirent de vue Audros : il s'était évaporé. L'ombre glissait lentement, s'approchait. Teyriel restait aux aguets, elle sentait ce qui approchait. Une sensation oppressante pesait ici. Talrik aperçut à quelques pas d'eux un totem-corbeau enfoncé au sol, bancal. Il n'y avait aucune raison de retrouver une telle sculpture dans ce lieu perdu de tous. Avançant, ils observèrent d'autres de ces totems, tous enfoncés aléatoirement, et brusquement leur attention se porta vers le cri d'un aigle qui résonnait au loin. La brume se faisait plus épaisse, elle s'élevait jusqu'aux genoux des trois compagnons. Talrik interrompit sa marche et l'Asêgalan le rejoignit afin de scruter un arbre mort au tronc plus large. Du lichen envahissait son écorce défraîchie. À l'image des totems, ce pin se trouvait taillé grossièrement, affublé d'une paire d'yeux, et une grande bouche armée de dents pointues y était représentée comme pour signifier un avertissement. Talrik se figea, ses yeux inquiets fouillaient chaque recoin sombre du bois.

— Tu sais ce que ça représente ? l’interrogea Teyriel.

— Les fanatiques de la déesse Ishtar, répondit-il à voix basse.

— Ça ne sent pas bon pour nous, j’imagine, ajouta Aham.

— D'après ce qu’on dit, ce sont des sauvages, capricieux et féroces, l’œil noirci de colère. Ils mugissent leur chant sauvage à travers les arbres, créant la peur dans le cœur des malheureux qui les croisent, avant de les massacrer.

— Charmant. Audros le savait, n'est-ce pas ? questionna l’Asêgalan en direction de l’elfe.

— Audros ? Comment ? Tu crois que… Non, pourquoi ? se questionna Aham.

— Si tes dires sont exacts, ce sont aussi des fidèles de l’ancienne déesse. Il connaît le pays, jusqu’ici nous avions évité tout danger, alors comment ?

— Cette petite merde ! Mais pourquoi nous piéger ici ? Ils ne possèdent rien, ils n'ont rien à lui offrir. Il a refusé de suivre ses amis, alors pourquoi prendre un tel risque maintenant ?

— Nous réglerons nos comptes avec le nain plus tard. Pour l'instant, on doit quitter cette forêt.

Délaissant ces morbides totems, ils se dirigèrent en hâte vers la montagne, espérant échapper aux habitants de la forêt. Entre deux fracas du tonnerre, Talrik semblait percevoir une voix au loin, presque inaudible. Il tenta de s’en approcher tandis que Teyriel le retenait.

— Reste là, n'y va pas.

— Mais cette voix....

— Je connais ce chant, affirma l'Asêgalan.

La voix se faisait plus claire ; elle était à la fois douce et mélancolique, c’était une voix de femme.

— Toi, le guerrier qui ne recule devant aucun danger... chantonnait la voix.

L'épais brouillard s'épaississait encore plus, et pourtant, à travers lui, ils l’aperçurent, elle. Une femme se baladait nue comme au premier jour ; sa peau était claire comme de la neige, ses yeux, bleus, brillaient d'un éclat presque magique. Son corps se montrait voluptueux, avec des courbes et une poitrine généreuse. Elle cessa de chanter, quelque peu déconcertée lorsqu’elle les aperçut devant elle. La mystérieuse femme fut prise d'un rictus évocateur à la vue du chevalier ; elle recula d’un pas et l'invita alors à la suivre.

— Viens… viens, mon beau guerrier, l’invitait-elle.

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