Chapitre X LA ROUE DE FORTUNE Partie 2

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Talrik était sous le charme ; leur compagnon, un sourire béat aux lèvres, commençait à la suivre.

— Concentre-toi, Aham ! lui commanda Teyriel.

C'est arme en main que l’Asêgalan courut à sa poursuite. La mystérieuse femme, elle, s’échappait à pas légers, ignorant Teyriel. La beauté s'éloigna encore, se mit à courir, disparaissant dans la brume. Teyriel s’enfonça dans celle-ci. Talrik et Aham, reprenant leurs esprits, la talonnaient, suivant le son de la voix qui les invitait à la suivre de son ton envoûtant. Elle se déplaçait aussi vite que le vent, et ils peinaient à suivre Teyriel, la perdant de vue elle aussi.

— Teyriel ! hurlait le chevalier. Teyriel !

— Ici ! Suivez-moi.

Le chevalier suivit la voix de sa compagne. Parfois il l’apercevait, puis la perdait à nouveau. Bientôt, il ne discerna plus que sa chevelure blanche passer, puis disparaître aussitôt dans la brume.

— Est-ce toi ? Teyriel, c’est toi ?

Il avait perdu Aham et, après un moment qui lui parut une éternité, il finit enfin par tomber sur elle. Il était épuisé et se trouva face à Teyriel qui l'observait et le mesurait de haut en bas.

— Teyriel ?

— Oui.

— L’as-tu retrouvée ? J’ai perdu Aham et…

— Ôte mes vêtements, Talrik, lui ordonna-t-elle.

Sur l'instant, il ne comprit pas, et puis il s'imagina rapidement son corps se presser contre le sien. Une envie irrépressible de toucher ce corps si parfait lui faisait bouillir les veines et, brusquement, Teyriel disparut dans la brume toujours plus épaisse.

— Tu n'es pas Teyriel. Qui es-tu ?

— Désires-tu jouer... Je veux jouer. Tu me plais, guerrier, jouons un peu.

Talrik la pistait, suivant le bruit de ses pas légers qui étaient tout proches. Le chevalier sentait sa présence si près, il se tenait prêt, son anneau luisait. Il entendit son rire laisser place à un ricanement narquois. Il aperçut une chevelure blanche depuis la brume et, rapidement, une main tira la chevelure et d'un même mouvement la projeta au sol. Une lame se glissa sous sa gorge et la fendit dans un flot écarlate. La personne sous les traits de Teyriel se crispa d’effroi à la vue de la véritable Asêgalan. Elle aurait crié si elle en avait été capable, mais aucun son ne parvint à sortir. Seul un gargouillis étouffé s'en échappa.

— Inutile de la questionner dans son état, elle ne révélera rien, lâcha Teyriel sèchement.

Talrik ne se préoccupa pas un instant de la bizarrerie de tous ces phénomènes ; il recherchait Aham à travers la brume. Tâtonnant un court instant, il aperçut deux nouvelles silhouettes se mouvoir dans le brouillard. Il s'approcha, et face à lui se tinrent bientôt deux hommes nus et immenses. Ils lui barraient la route. Le frimas blanc faisait scintiller leur barbe drue, recouverte de givre. Leur peau d'ivoire ainsi que leurs marteaux de guerre se trouvaient recouverts d'une mince croûte gelée. Les yeux injectés de sang, ils offraient un regard de bête sauvage. Le plus jeune se tenait courbé tel un animal prêt à bondir. Lui tenait un marteau dans chaque main. Petit, trapu, il arborait une coiffure iroquoise aussi rousse que sa longue barbe tressée. Son visage fermé arborait de nombreux tatouages aux symboles runiques sur l’entièreté de son corps.

À sa droite se tenait l’autre, qui empoignait un marteau de guerre éléphantesque, bien trop lourd même pour un colosse comme lui. Il était chauve et portait une longue barbe blanche hirsute. Il n'avait pour seul ornement qu'un collier de ce qui semblait être un assemblage de gros pouces. Il grognait comme l’aurait fait un sanglier rendu fou par la rage.

Talrik recula lentement ; ses assaillants virent cela comme un signe de menace et en profitèrent pour se jeter sur lui. Talrik esquiva le coup de marteau du premier avec aisance. Le plus jeune, quant à lui, parvint à déformer le métal de son plastron, sans lequel ses côtes se seraient brisées. Talrik devait redoubler d'efforts : une seconde d'inadvertance, et la mort suivrait. Acier contre acier, le combat fut rude et tourna au désavantage du chevalier jusqu'à ce qu'il parvînt à coincer le plus vieux. Il le repoussa et lui infligea un violent coup de pied suivi d'un coup d'estoc, le fendant d'une entaille au niveau de la cuisse. Le géant sourcilla à peine, mais assez pour lui permettre de se mettre à l'abri. Reculant, Talrik tira profit du terrain et fondit dans la brume.

— Solide, celui-là, se dit-il. Et Teyriel, où est-elle encore passée, bon sang !

Les deux guerriers hurlèrent et se lancèrent aveuglément dans le brouillard, espérant tomber sur lui. Une aubaine pour le chevalier : il n'avait qu'à suivre leurs glapissements stupides. L'un d'eux beuglait à proximité de lui sans même l’apercevoir. Il sauta à la rencontre de son ennemi et tomba sur le vieillard qui ne manqua pas de réagir. Le colosse se jeta à son tour, levant haut son marteau ; Talrik esquiva le coup pour voir le marteau s'enfoncer dans un fracas sur le sol dur et mouillé.

Il m'aurait broyé, ce fils de salope, pensa-t-il furtivement.

Se trouvant sur son flanc, il lui lança un violent coup de son épée ; la lame s’enfonça dans ses côtes, à travers le cuir de sa peau, et le mit à terre. Le sang jaillit, lui coula jusqu'aux chevilles, et le colosse ne produisit aucun cri : il demeurait impassible. L’autre surgit de nulle part, à son tour, avec une vitesse déconcertante, et bondit sur Talrik qui esquiva chacun de ses coups à l’aide de sa longue lame. Il l'atteignit, décrivant un arc de cercle dans l'air, et lui trancha le bras, le faisant virevolter dans les airs. Le monstre d’homme recula, l’œil hagard, regardant son membre manquant à terre, gisant déjà dans une petite mare rouge.

— Tu tiens encore debout...

Sans qu'il ne le vît venir, Talrik prit un violent coup dans le dos. Projeté quelques pas plus loin, le choc fut d'une force telle qu'il pensa s'être fait percuter par un bœuf. Mais le chevalier n'était pas un homme commun ; il se releva, non sans difficulté, et du sang lui coulait des lèvres. Ayant perdu son épée pendant sa chute, il se saisit d'un couteau. Le vieux colosse était debout, le sang ruisselait de sa plaie, et pourtant il demeurait là, prêt à tuer. Il se jeta sur le chevalier qui le bloqua à deux mains ; de force égale, il parvint à tourner le marteau de façon à laisser son flanc sans protection, et là, il frappa de toute sa hargne. Talrik planta le couteau dans la plaie béante, pendant que le second disparaissait dans la brume. Le chevalier frappait encore et encore, le sang s’écoulait à grand flot. Son ennemi hurla, tenta de le mordre, et finalement abdiqua. Le chevalier put récupérer le marteau qu'il brandit violemment assez haut pour mieux lui pulvériser le crâne, qui partit en morceaux d’éclats d’os et de cervelle.

Lorsqu'il détourna le regard du cadavre, Talrik aperçut l’autre, à terre, tiré par les chiens de Teyriel. Garmir secouait sauvagement la gorge du guerrier, tandis que les deux autres le dévoraient de part et d'autre. Venu depuis l'arrière, une ombre se faufila derrière Talrik et lui laissa juste assez de temps pour envoyer un coup de son arme ; l'acier rencontra l'acier, créant un choc d’éclats brillants.

— Baisse ton arme, Talrik.

— Teyriel, est-ce toi ? Est-ce bien toi ? demanda-t-il, les yeux gros comme des œufs.

— Oui, répondit-elle.

Il hésita mais, voyant l'iris si particulier de Teyriel scintiller, il n'eut plus de doute.

— Qui était cette femme ? Était-ce bien une femme ?

— La Sletrinn.

— Une changeante, ici ?

— Ils nous attendaient. Nous devons avancer, on doit retrouver Aham. Et ce foutu nain.

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