Chapitre X LA ROUE DE FORTUNE Partie 3
Le crépuscule tombait sur eux et, avec lui, la brume s’aplanit inexplicablement, mais ne disparut point. À travers la masse dense et boisée, ils parvinrent jusqu'à un village isolé. Le ciel mauve se mouvait au gré de la foudre ramifiée, frappant tel le poing du géant du gel.
À leurs yeux, la bourgade paraissait plus proche d'un hameau que d'un village. Bien que modeste, elle se composait de plusieurs tours et se trouvait entourée de palissades hautes de plusieurs mètres afin de se prémunir des attaques de créatures nocturnes.
Ils traversèrent le bourg sans croiser une seule âme. C'était un village austère, rien de comparable avec les cités qu’ils avaient visitées. Les maisons étaient faites de terre ou de pierre. Les toits se trouvaient tantôt bâtis en paille de seigle, tantôt en tuiles de terre cuite. Plus loin, ils aperçurent un oratoire à la gloire d'Asgaroth, en ruine, oublié depuis des années. L'imagination ne laissait nul doute possible quant au fait que ces sauvages eussent investi le village et en eussent délocalisé les habitants.
À l’extérieur, on pouvait y voir d’autres sculptures, des statues dédiées à Ogmios, le dieu du froid ; celles-ci semblaient avoir été saccagées. Le silence oppressant relevait les poils courts de la nuque de Talrik. Teyriel scrutait les alentours, ses yeux viraient d'un coin à l'autre sans détour. Depuis peu, ils avaient remarqué une particularité : des cadavres se trouvaient au bord de la route, ils n'avaient plus de chair sur le corps. Teyriel et Talrik croyaient qu'ils avaient été mangés par des chiens ou des corbeaux. Mais il n'y avait pas plus de chiens que de corbeaux. Il n'y avait pas non plus d'insectes, ni de grenouilles.
Et soudain, avertie par son instinct, Teyriel poussa Talrik, roula de côté et saisit Næfling. Elle n'eut pas le temps de voir ce que c'était, mais quelque chose avait fendit l'air. Le même son retentit derrière Teyriel qui déjoua une lame en roulant à nouveau de côté, et elle l’aperçut cette fois. C'était une silhouette vaguement humaine. Talrik ne vit qu'une mince silhouette dissimulée sous un casque noir. Bientôt, il la vit avec plus de netteté. Sa cuirasse et ses vêtements étaient somptueux et richement décorés. L'inconnu fixait les deux amants, sa main sur la garde de son épée. Il dévisagea l'Asêgalan, puis disparut à nouveau dans la brume.
— Impressionnant, vous n’avez rien perdu de votre talent, les complimenta l'homme sous le casque. Je t'ai enfin retrouvé. Toutes ces années à te traquer, et enfin je vais avoir ma vengeance, chienne.
— Qui es-tu ? Retire ton casque.
— Ici, ils me connaissent sous de nombreux titres, mais pour vous, je suis le prince déchu de Livunn.
— Clarus ! grogna Talrik.
— Elles disaient donc vrai. Je te croyais mort. C’est donc toi qui me traques depuis tout ce temps. Traître !
— Traître ? Nous sommes tous des traîtres, d'une façon ou d'une autre. Tu m'as trahi toi aussi, Sœur du Fer. Tu es comme tous les autres, tu agis sans savoir quel maître tu sers, petite idiote. De ce côté-là au moins, je n'ai pas de doute, car j'agis au nom du droit.
— Toi, un parangon de droit ? Toi qui as trahi ta nation pour les Ishtaris ! cracha Talrik avec dégoût. Et pourquoi ? Tu as tout perdu, tu n'es plus rien.
— Je réclame le droit au duel afin de laver mon honneur. Puisque c'est par ta main que j'ai perdu mon œil et que tu as contribué à la perte de tout ce que j'avais de plus cher, je te défie, chevalier !
— Talrik...
— N'interviens pas, lui ordonna son amant.
— Ton tour viendra, Asêgalan. À chaque être vient son heure, et même les dieux doivent mourir.
— J'aurais dû te trancher la tête lorsque j'en ai eu l'occasion, une erreur que je m’apprête à réparer, lança Talrik.
— Allons, en garde, chevalier ! Montre-moi le chemin de l'honneur, répliqua Clarus en se parant de son épée ainsi que d'un bouclier rond.
Les fifres et les tambours remuaient encore dans le sang et le cœur de Talrik ; il faisait maintenant face à son ancien frère de bataille. La poitrine et la gorge serrées, il attendait d’en découdre avec Clarus Claver et décida de foncer. Quand Talrik fondit sur le chevalier au griffon, celui-ci s'évanouit dans la brume. Talrik, arme en main, était prêt à danser une valse sanglante. Un instant plus tard, Clarus réapparut et fondit sur lui depuis la brume ; un coup de lame traversa son armure pour entailler la hanche du chevalier, puis un autre coup venu de nulle part lui lacéra l'épaule. Clarus demeurait invisible et invincible. Les trois molosses qui étaient là peinaient à le discerner à travers la brume et restaient aux côtés de leur maîtresse.
— Que c'est décevant, s'indigna Clarus d'une voix sépulcrale.
Alors que la lame sifflait, Talrik attaqua d’instinct, leva son épée bien haut, et sa lame trancha un doigt et en entama un second. Surpris et hébété, Clarus fixait son doigt coupé. Talrik, vif comme un cobra, fit pivoter sa lame sur elle-même et attaqua à nouveau. Clarus réussit à soulever son bouclier au moment fatidique, et se fendit d'une profonde entaille.
— Bien joué, jeune loup.
Clarus, qui au fond ne pouvait s’empêcher de respecter Talrik, lui qui s’imaginait ne rencontrer qu’un faible adversaire usé, fut surpris lorsqu’il eut négligemment palpé le fer du chevalier. Les deux hommes se livrèrent un féroce combat, chacun ne laissant aucun répit à son adversaire. Talrik peinait à trouver une nouvelle ouverture ; chacun de ses coups rencontrait une lame souple et ferme qui déjouait la sienne avec une admirable aisance. Son souffle se faisait court tandis que Clarus tournait autour de lui ; le vieux loup fut contraint de se montrer plus attentif. Il essaya quelques feintes, aussitôt déviées. Au moindre jour qu’il laissait, la pointe de Clarus s’avançait, nécessitant une parade rapide qui le fatiguait, car la lame qu’il maniait était bien plus lourde que celle de son opposant. Talrik se risqua à une attaque rapide ; son épée, écartée par une riposte savante, le laissa découvert et, s’il ne se fût penché en arrière au moment propice, il aurait été atteint en pleine poitrine.
Pour Talrik, la face du combat changeait. Il avait cru pouvoir le diriger à son gré et, après quelques coups d'estocs, le chevalier n’était plus en état d’attaquer comme il le voulait. Il avait besoin de toute son habileté pour se défendre. Quoiqu’il fît pour garder son sang-froid, la colère le gagnait ; il se sentait devenir nerveux et fébrile, tandis que Clarus, impassible, semblait, par sa garde irréprochable, prendre plaisir à l’irriter. Dans un sursaut de colère irrépressible, le chevalier bondit, sa lame à la main. Clarus leva son bouclier, et l'impact fut tonitruant. Le bouclier partit en éclats, et le bras gauche de Clarus ne tenait plus alors que par quelques lambeaux de chair tendineux.

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