Chapitre X LA ROUE DE FORTUNE Partie 4

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Au même instant, un rugissement retentit dans l'air et siffla. Une silhouette géante s'écrasa à l'endroit où Talrik se trouvait la seconde précédente, l'effleurant d’assez près pour que ses griffes lui lacérassent la cuisse. La chose disparut aussitôt sans qu'il pût voir ce qu'elle était. Teyriel n'eut pas le temps non plus d'apercevoir la créature, ou quoi que ce fût. Profitant de la confusion, Clarus disparut une fois encore parmi les ombres.

— Talrik, tu vas pouvoir marcher ? le questionna Teyriel, inquiète du sort de son amant. Clarus est toujours ici. On ne peut rester ici. On doit fuir. 

— Allons-y Teyriel, lui répondit-il en dodelinant. Et où est Aham ?

Se dirigeant vers une pente caillouteuse plus loin, la brume, désormais éparse, révéla une forme humanoïde se dressant devant eux et leur faisant front. En se tournant, Talrik en aperçut une autre s'élever depuis la brume basse, puis une autre, et encore une nouvelle. Bientôt, les deux amants se retrouvèrent encerclés. Une trentaine d’hommes se tenaient autour d'eux, le corps couvert de peintures ignobles. Ils avaient les cheveux longs et noirs, des épaules larges et un corps ferme, comme sculpté dans du bois brut. Ils arboraient des barbes qui ne parvenaient pas à masquer la laideur de leurs visages féroces. Chacun d'eux empoignait une masse au long manche, plus proche de celle utilisée afin d'abattre du bétail que de celle qu'on brandit lors d'une bataille. Le plus proche avança en beuglant des paroles inintelligibles.

— Skôl, Hotti, Garmir, naté !!

Les chiens attaquèrent dans l'instant, tandis que le chevalier fit jaillir la lame de son fourreau et envoya valser la moitié du crâne d'un sauvageon qui tentait de lui porter un coup par l’arrière. Malgré une armure pesante, Talrik se déplaçait avec une agilité extraordinaire ; il semblait réciter un ballet. De son côté, un des hommes agrippa Teyriel par le dos afin de lui dérober sa lame.

— Sekor ! hurla l'Asêgalan.

À son ordre, Garmir le projeta au sol avant de lui lacérer le buste. La lame vacilla à quelques pas d'elle. Skôl et Hotti fondirent sur les hommes sans qu'ils pussent réagir. L'Asêgalan ne demeura pas spectatrice.

— Nul besoin de lame pour défaire un mortel.

Teyriel bondit sur un de ces guerriers, et son poing alla briser le manche d’un homme avant de s'enfoncer dans le ventre du sauvageon dont elle extirpa les viscères. La gerbe de sang qu'elle produisit macula la terre froide, tandis que le nombre de guerriers ne cessait de s’accroître. Les sauvages comprirent subitement qu'ils n'étaient pas en présence d'un être commun. Talrik fit jaillir des flammes de son anneau afin de maintenir le gros des hommes à bonne distance. À la suite de quelques vies arrachées, ses forces s’amenuisèrent ; le froid se montrait d'autant plus glacial que le ciel s’obscurcissait.

Il était impossible de comprendre quelle puissance offrait à ces hommes la faculté de se tenir ainsi dans cette immensité gelée. La situation était critique, et leur nombre croissait de minute en minute.

— Belatt ! ordonna Teyriel afin de regrouper ses molosses.

Talrik la rejoignit en couvrant son angle mort. Ils se trouvaient acculés, les pieds empoissés dans les entrailles. Les deux guerriers se tenaient prêts à combattre encore et toujours. La rage s’inséminait dans leurs veines comme un poison. Le fracas de la chair et de l'acier ne cessa pas et la mort flottait, dansait autour d'eux. Teyriel tournait, bondissait ; dans un ferraillement, Næfling surgit dans sa main. La lame scintillait, frappait sans cesse. Le sang jaillit et les cadavres d'ennemis tombèrent. Soudain, au loin, dans la pénombre, une silhouette s'approcha, féline et empreinte d'une aura mortifère. Les cris guerriers laissèrent place à des hurlements de douleur. Le chaos s'empara des sauvages ; ils rompirent leurs rangs et se dispersèrent. La silhouette s'approchait, grandissait toujours, et soudain une masse noire semblable à un spectre se montra. Elle accourut face à eux, et les trois chiens se mirent en avant, le poil hérissé. Talrik, lui, plaça son imposante lame de front. La créature s'élançait à une allure folle avant de cesser sa course quelques mètres avant eux. Teyriel put enfin juger cette créature. Elle n'eut aucun mal à reconnaître la créature au pelage plus noir que les ténèbres.

— Encore lui ! s’insurgea-t-elle tout en fixant ses yeux empreints d'une teinte orangée et brillante. Ils brûlaient tels deux joyaux, dénotant de cette masse obscure.

La bête n'avait rien d'un fauve ordinaire et paraissait différente depuis leur première rencontre. Elle se montrait plus imposante qu'un buffle désormais. Elle se glissait doucement vers eux avec l’agilité que seuls les félins possèdent. Une anomalie de la création défiant toutes les lois de la nature. Le tigre s'approchait, ses pattes énormes s'enfonçaient dans l'humus, au travers de la brume. Le fauve portait sur l'Asêgalan un regard terrible, ses yeux s'écarquillaient ; il y avait une rage démente dans cette bête. Cet animal n'était pas naturel, contre lui nul espoir de victoire, et Teyriel le savait pertinemment.

— Sided, Sided, calma-t-elle ses molosses prêts à bondir au moindre de ses gestes.

— Il ne va pas être aisé de mettre cette bestiole à terre. Je n'ai jamais vu un tel fauve, déplora Talrik en pointant sa lame dans sa direction.

Le tigre révélait sa mâchoire en relevant ses moustaches.

— Écoute-moi, tu vas rester ici, c'est trop dangereux pour toi, c'est moi qu'il désire. Je le sens.

— Je ne te laisse pas, Teyriel.

— Il ne tardera pas à attaquer, et je ne pourrai pas te protéger. Rejoins-moi plus haut.

— Si tu vas assez vite, tu devrais pouvoir rejoindre le sanctuaire ishtari, là-bas. Tu pourras te mettre à l'abri.

— Très bien, et Talrik, ne joue pas le héros, pas face à lui.

— Je ne t'ai jamais vue comme cela.

— Ce tigre dégage une aura de mort… Il y a quelque chose de divin chez lui.

Elle empoigna Hotti, le chevaucha, sa taille disproportionnée lui permettait en de rares occasions de cavaler sur son dos. Le fauve noir fondit dans son sillage, délaissant Talrik comme s’il n'était rien. Teyriel entama une course effrénée ; la forte stature du félin rendait sa course plus lourde. Teyriel en profita pour cavaler jusqu'au pied de la montagne et, là, le sema. La masse noire du monstre se fondit dans l'étreinte nocturne. La lune s'arrondissait dans le ciel lorsqu'en suivant un unique sentier, elle parvint à atteindre le sanctuaire.

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