Chapitre X LA ROUE DE FORTUNE Partie 5
L'ancien temple d’Asgaroth se trouvait en amont d'une rivière, sur le flanc ouest de la montagne. Fait de bois et de fer, il fut bâti sur une base de pierre et son toit en ardoise lui donnait un aspect unique. L'Asêgalan longea la petite muraille, observant la structure de l’édifice lequel était formé d'une succession de poteaux en croix offrant une assise solide. La construction était bâtie en forme de pointe afin de parer aux outrages des intempéries. Des décorations extérieures à l’effigie des anciens dieux furent saccagées ; la moitié du toit fut quant à elle arrachée afin d'y bâtir la colonne centrale propre à tout sanctuaire ishtari. Le fléau d'Ishtar s'étendait jusque dans ces contrées lointaines. Skôl et Garmir l'avaient rejointe. Elle descendit de Hotti avant de passer par un petit portail de fer qui donnait accès au jardin sud.
Teyriel traversa à pas feutrés, ses pieds s'enfonçaient dans la neige ; elle devait se hâter, le tigre la pistait et il ne tarderait pas à venir prendre sa proie. Atteignant une porte aux décorations antiques, elle distingua une fresque représentant la venue du roi Abraneskos. Y était peint le retour de son pèlerinage à Valaheim lorsqu'il consulta les dieux qui lui offrirent le savoir et le pouvoir de diriger Clair-Ciel. Cette ancienne légende populaire était contée fréquemment dans les contrées nordiques. À l’intérieur, Teyriel se trouva face à une succession d'arches ; les statues des dieux et héros clairois étaient, elles aussi, brisées. Elle reconnut notamment celle de Borias, et son buste était en morceaux.
— Ils n'ont donc aucun respect, rien n'est donc sacré à leurs yeux, grommela la voix.
En ouvrant la porte, Teyriel tomba en pleines ténèbres ; l’obscur et l’inconnu étaient les maîtres ici. Peu à peu, cependant, son œil s’habitua à cette ombre traversée de quelques jets de lumière lunaire qui filtraient à travers les fissures de la toiture morcelée. L'Asêgalan découvrit une colonnade de débris, de parquets disjoints et semés de vitres brisées. Aux murailles nues, quelques lambeaux de tapisserie se montraient effrangés ; au plafond, des lattes laissaient passer l’eau froide du ciel.
Les rats et les chauves-souris y avaient élu domicile en quelques endroits. Teyriel parcourut l’ombre à travers les monticules de poussière et de toiles d’araignée. Dès le seuil, une odeur de relent se dégageait ici, un parfum de moisissure et d’abandon. Le froid et l'humidité montaient à ses narines. Elle continua bon gré mal gré ; brusquement, Garmir dressa son poil avant de se mettre à grogner. Redoutant de se retrouver de nouveau face au fauve, Teyriel dégaina Næfling déjà rougeoyante. Libérant flammes et étincelles, elle perça les ténèbres qui étaient balafrées par une lumière chaude provenant d'un escalier à sa droite. Dans un espoir fou, elle espérait y retrouver Talrik ; toutefois, l'Asêgalan savait que celui qui s'y cachait n'était rien d'autre qu'un nain, et non un homme. D'un geste de la main, Teyriel indiqua à ses chiens de se déplacer furtivement ; elle entrouvrit la porte. De l'autre côté se révélait à la voyageuse un observatoire. Un gigantesque cadran astral constitué d'or et d'argent décorait la pièce aux mille ouvrages. Le mur extérieur détruit, la neige et le gel s'y infiltraient tout comme le scélérat d'Audros, amassant quelques vivres, et le corps froid d’un elfe. De hargne, Teyriel enfonça la porte dans un élan de rage, Næfling porté en avant, et ses chiens autour d'elle.
— Teyriel, tu es... Il ne prit pas le temps de finir sa phrase qu'il attrapa une épée. Tu n'étais pas censée arriver jusqu'ici, petite. Écoute, je n'avais rien contre toi, mais...
— Qui t'a payé ? coupa-t-elle.
— Je ne peux pas te le dire, petite, on m'a fait promettre.
— Alors tu vas mourir pour rien, lança-t-elle.
Il recula d'un pas en regardant par-dessus son épaule. Il y vit le vide et l’eau déferler d'une cataracte en contrebas, le long d'un fleuve, et plus haut, il y vit le dos d'un pont écroulé.
— À cette hauteur, par ce froid, tu seras mort en quelques secondes, déclara-t-elle avec un léger timbre de sarcasme dans la voix.
— On peut trouver un arrangement, petite, déclara-t-il d'une voix chevrotante tandis que plus bas un son de claquement de pierres s'entrechoquant retentit.
— Tu as tué Aham, tu n’es qu’une petite merde, je ne négocie pas avec les cafards dans ton genre.
— Il a été courageux, mais le courage ne sauve pas toujours… Je suis désolé, petite, mais celle qui me paye a su se montrer très persuasive.
— Dis-moi qui t'a offert une récompense pour ma mort, pour quelle raison, et peut-être que mes amis ici présents ne t'arracheront qu'un morceau avant de te laisser partir.
— Je ne la connais pas, elle est venue à moi pendant notre traversée. Elle était avec son gros chat. Elle ne parlait pas et pourtant c’était comme si elle s’introduisait dans ma tête.
— La déesse des mensonges, la déesse muette, Ishtar.
— Tout ce que je sais, c'est qu'elle m'a demandé de te mener jusqu'aux Bois Tordus, tu comprends ? C'était ma mission en échange de quoi je serais gracié, libéré de cet enfer de neige, et riche. Je te jure, tout ce que je sais, c’est qu’elle avait des yeux comme les tiens et...
Audros n'eut pas le temps de finir sa phrase qu'une masse sombre s'abattit sur lui comme une tempête, et le visage de Teyriel se trouva moucheté du sang du nain. S'enfonçant dans la pénombre de l'observatoire, le tigre rugit, se dressa sur ses pattes arrière et déchiqueta la chair du nain avec férocité. La bouche écumante, rougie de sang, le tigre porta son regard sur elle ; seuls ses yeux brillants transperçaient les ténèbres.
D'un geste précipité, instinctif, elle retint de nouveau ses molosses. Son souffle se coupa, ses tempes tambourinaient et sa mâchoire se serrait à en craquer. Teyriel plaça sa lame à l'horizontale et fit un pas en avant.
— Avance, Sœur du Fer, et je t'arrache la vie, menaça le spectre félin d'une voix à faire trembler le sang et les veines.
Teyriel, estomaquée, retint son souffle en comprenant que l'animal était doué de parole.
— Qui es-tu ? questionna-t-elle d'une articulation tendue.
Le vent glacial déferlait dans la grande salle, projetant de larges flocons de neige sur le plancher givré.
— Je suis Kishar, clama l'animal.

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