Chapitre X LA ROUE DE FORTUNE Partie 6

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— Tu désires donc la lame, créature ?

— Non ! rugit-il.

— Dans ce cas, pourquoi me pourchasses-tu ainsi ?

— Je désire ce que tu dissimules aux yeux de tous, fille de Bérit..., grogna-t-il d'un air résolu.

Aux paroles de Kishar, la gorge de Teyriel se serra et les veines de son front gonflèrent.

— Comment connais-tu ce nom ? D'où viens-tu, monstre ?

Le tigre rugit de nouveau, s'avança, laissa admirer sa mâchoire aux dents démesurément longues, et rougit ses babines à la pointe de ses moustaches.

— Je sais bien des choses sur toi, fille d'Ingar, l'Asêgalan sans ailes, la Warbrouck.

Teyriel enrageait ; chacune de ses paroles sonnait comme une insulte à ses oreilles.

— Mensonges, tu ne sais rien de moi.

— Ha, ha, vraiment ? rugit le tigre. Enfant stupide, chacune des parcelles de cette terre, chacune des créatures de ce monde, je les connais, les observe. Je suis le bras armé de la Mère de Tout. Et la Mère de Tout désire reprendre ce qui lui appartient.

— Jamais ! Les fioles ne reviendront jamais à Ishtar, je n'abandonnerai pas ce monde à cette démente, cette usurpatrice.

— Ceux de ce monde ont perdu tout espoir, Ishtar peut leur offrir la rédemption.

— La rédemption par la soumission.

— Celui qui dispose du pouvoir détient la soumission, c'est ainsi. Une nouvelle ère approche et tu ne pourras rien y changer, Asêgalan. Toi qui as vu la Cité Sans Fin, tu le sais, n'as-tu pas déjà abandonné en voyant ce qu'elle renfermait ? Les Ishtaris vont fondre sur ce monde, et ensuite elle pourra le...

— … Tais-toi, monstre ! J'ignore quel lien t'unit à elle, argua-t-elle, ignorant ses dires.

— Et tu l'ignoreras encore lors de ton dernier souffle. Maintenant, meurs.

Le félin hérissa tout son poil, ses muscles se strièrent, les oreilles baissées, il bondit, arrachant le bois du plancher. Son attaque nerveuse sonna comme un éclair. Les trois molosses s'écartèrent de côté tandis que Teyriel fendait le flanc de l'animal aidée de Næfling dont la pointe rougeoya. La bête poussa un hurlement sauvage ; cependant, d'un mouvement réflexe, le tigre parvint à la toucher de sa patte, déchirant sa cape ainsi qu'une partie de son plastron.

Teyriel extirpa le bout de tissu déchiré et le lui jeta au visage. Lui obstruant la vue l'espace d'un court instant, Garmir et Skôl en profitèrent pour se jeter à ses jambes, les rongeant comme un os de bœuf. Blessé, l'animal fou lacéra Skôl d'un croc porté à la nuque. Kishar gesticula, si bien que Garmir dut lâcher prise à son tour. Le tigre lâcha son étreinte et, d'une impulsion, le félin se rua sur Teyriel et abattit sa masse puissante contre ses épaules ; ses griffes s’enfoncèrent dans sa chair, traversant le cuir de ses épaulières. Plaquée à un mur, tentant de se soustraire à son assaillant, elle contemplait avec horreur ce monstre au pelage noir, pareil à la nuit. C'était la bestialité dans son sens primaire. Sa mâchoire se referma sur le bras qu'elle avait levé afin de protéger sa gorge. Il portait sur elle son regard démoniaque tout en continuant à lacérer son membre maculé de sang. Hotti bondit, lui tenaillant l'arrière de l'épaule ; Kishar recula, oubliant l'Asêgalan, et ses molosses se jetèrent sur le tigre les uns après les autres, le mordirent de toutes parts. Adossée au mur, Teyriel se releva, secouant le sang de son visage ; elle entraperçut Skôl boiter, et le tigre noir lui dardait un regard mortel. Oubliant la souffrance que lui causait sa blessure, Teyriel prit Næfling qui vibra à son contact, et l'épée brisée libéra sa flamme iridescente. Le feu vibrait sous sa peau quand elle fondit sur le félin à bout de souffle ; lui freina sa course afin de se jeter sur elle. Il parvint à la plaquer au sol, enfonçant encore plus profondément ses griffes dans la chair de l'Asêgalan. Elle hurlait, et de sa main droite, Teyriel enfonça avec ses dernières forces la lame dans la gorge du tigre qui ne cessait de lui donner des coups.

Teyriel retira la lame laquelle produisit un son métallique étouffé par la gerbe de sang quand elle heurta le sol. La vie avait quitté la créature ; pourtant, dans un dernier sursaut comme pris de convulsions, la bête projeta l'Asêgalan à la force de son énorme patte jusqu'à la partie effondrée de l’observatoire. Elle tenta de se retenir avec le peu de vigueur qui lui restait, mais elle ne parvint qu'à agripper une pierre pointue. Ses forces lui échappaient, elle glissait lentement, ses chiens étaient incapables de lui venir en aide. Soudainement, un vacarme parvint provenant de la porte d'entrée.

— Teyriel ?! s'écria une voix.

— Je suis là... cria-t-elle, reconnaissant la voix de Talrik. Le chevalier écarta Garmir et Hotti et lui tendit la main.

— Tiens bon, princesse.

— Je ne tiendrai pas longtemps.

— Tu dois saisir une prise.

— Vraiment ? dit-elle cyniquement.

— Tu peux le faire, princesse.

— Cesse de m'appeler ainsi.

— Teyriel, je ne te lâcherai plus.

— Prends la lame et sauve-toi.

— ... Cesse de parler ainsi, tu vas t'en sortir.

Elle se surprit à lui décocher un sourire.

— Je vais te tirer, reste avec moi.

Alors qu'il tentait de l’extirper, une ombre se dressa dans son dos.

— Lâche-moi, Talrik.

— Jamais, je…

— Derrière toi !

Une masse sombre s'éleva derrière le chevalier et seules ses griffes rayonnèrent dans la clarté lunaire. La pierre qui retenait Teyriel se disloqua et elle chuta dans l’immensité sombre. Sous ses yeux se dessinait une scène horrible. La bête se jeta sur le chevalier de Lyre sans qu'elle ne pût agir. Le corps de Teyriel percuta la couche glacée de l'eau qui se brisa sous l'impact. Engloutie dans les eaux sombres, son cœur cessa de battre dans sa poitrine. Soudain, tout devint lumière et clarté, puis une voix s’immisça dans la lueur afin de la rassurer.

« Je suis là, ne t'inquiète pas. N'oublie jamais, je serai toujours là. Ceci est ton histoire, ma fille, et c'est ici que tout commence. »

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