40. Le Conte Secret de la Damoiselle Sibylle et de l’Érudit Cathayen

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Dans le royaume de Sylvaria, où les roses parfumées dansaient sous les fenêtres des châteaux et où les murmures des salons résonnaient comme des mélodies, la jeune Damoiselle Sibylle Adelheid de Brumeuil venait d'avoir 24 ans.

Elle ne laissait jamais transparaître la moindre émotion inconvenante, mais pourtant, derrière cette façade impeccable, elle avait un secret qu’elle seule connaissait. Elle nourrissait depuis toujours une passion secrète pour les livres, les poèmes et les histoires d’amour, les contes, les récits d’amour et d’aventure, de héros et d’héroïnes qui avaient des sentiments aussi élevés que leurs destins. Elle les dévorait en cachette, depuis toujours, dans le plus grand secret.

Un jour, alors que le royaume accueillait l’équipe de production cathayenne venue tourner le grand c-drama de la prestigieuse société de production Etoiles dorées, la damoiselle était en train de lire sur son assistant personnel un de ses recueils de poésie favoris, loin de toute l’agitation du tournage. Elle était seule dans un endroit retiré des jardins réputé pour sa beauté. Là, elle fit une rencontre qui bouleversa son monde.

Parmi les consultants, un homme se distinguait par sa présence calme et son regard profond. Maître Li Bai, un érudit spécialisé dans la poésie classique de la lointaine Cathay. Il était là, sous un cerisier en fleurs au sommet d’une petite élévation du terrain, déclamant un poème à voix basse, comme s’il ne voulait le partager qu’avec les pétales tombants et la lumière du jour qui déclinait.

Ses mots étaient comme ces fleurs que le vent emportait doucement, doux et parfumés, et son savoir était aussi profond que les océans. Lorsqu’elle l’entendit déclamer ce poème, ce fut à ce moment-là que son cœur chavira.

床前明月光,疑是地上霜。

举头望明月,低头思故乡。

Sibylle activa rapidement l’IA de son assistant qui traduisit.

« Devant mon lit, la clarté lunaire, On dirait du givre sur le sol. Je lève la tête, regarde la lune, Je baisse la tête, pense à mon pays. »

La Damoiselle Sibylle, cachée derrière un buisson, sentit son cœur battre plus vite. Elle n’avait jamais entendu de mots aussi beaux. Elle aurait dû détourner les yeux, respecter les convenances, mais quelque chose en elle l’en empêchait.

Ce soir-là, elle ne put dormir. Elle récitait sans cesse le poème qu’elle avait mémorisé.

« Je lève les yeux vers la lune, je baisse la tête en pensant à mon pays. »

Ces vers, qu’elle avait d’abord lus sur l’écran, sans comprendre, traduits par l’IA, résonnaient désormais en elle avec une douceur mélancolique. Elle imaginait Li Bai, seul sous la lune, le cœur lourd de nostalgie, et son propre cœur se serrait d’une émotion qu’elle n’avait jamais connue auparavant.

« Devant mon lit, la clarté lunaire, On dirait du givre sur le sol. »

Elle ferma les yeux, laissant les images s’imposer à son esprit : la lune argentée, la douce lumière qui se répand comme du givre, la solitude d’une chambre éclairée seulement par cette lueur pâle. Pour la première fois, elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Ce n’était pas de la tristesse, mais une émotion profonde, une reconnaissance pour la beauté des mots, pour la façon dont ils pouvaient capturer des instants si simples et les rendre éternels. Et une question la tourmentait :

« Était-ce cela, l’amour ? »

Mais, habituée à garder les apparences, elle ne laissa rien paraître le lendemain et les jours suivants. Elle garda ce secret bien enfoui dans son cœur, comme un trésor caché.

***

Le Débat Intérieur

La Damoiselle Sibylle était déchirée. Toute sa vie, on lui avait enseigné que les émotions devaient être contrôlées, que les nobles dames ne laissaient jamais paraître leurs sentiments, surtout pas pour un étranger. Pourtant, ce qu’elle ressentait était plus fort que toutes les règles qu’on lui avait inculquées.

« Si je laisse mon cœur parler, que pensera-t-on de moi ? Suis-je en train de perdre la raison ? Ou est-ce que, pour une fois, je devrais l’écouter ? »

Elle passa des nuits entières à tourner ces questions dans sa tête. Elle tenta de se raisonner.

« C’est juste de l’admiration pour son érudition. Rien de plus. »

Mais chaque fois qu’elle rencontrait Maître Li Bai et croisait son regard, son cœur s’emballait, et elle savait qu’elle se mentait à elle-même.

Un matin, alors qu’elle aidait la Princesse Sylvie à éviter un nouveau scandale (cette fois, il s’agissait de Flamme qui avait mâchonné le costume du premier rôle masculin), elle aperçut Maître Li Bai en train d’écrire dans un carnet. Il leva les yeux et leurs regards se croisèrent. Un sourire discret se dessina sur ses lèvres, et la Damoiselle Sibylle sentit ses joues s’enflammer.

Elle dut s’éloigner rapidement, prétextant une urgence, mais lorsqu’elle arriva dans ses appartements, son esprit n’y était pas.

***

Les Premières Lettres

Quelques semaines plus tard, alors que le tournage touchait à sa fin, la Damoiselle Sibylle reçut une lettre. Elle était glissée sous sa porte, écrite dans une calligraphie élégante qu’elle reconnut immédiatement.

纤云弄巧,飞星传恨,银汉迢迢暗度。

金风玉露一相逢,便胜却人间无数。

« Les nuages légers jouent avec adresse, Les étoiles filantes transmettent leur chagrin, Traversant lentement la Voie Lactée. Quand le vent d’automne et la rosée se rencontrent, C’est plus beau que toutes les choses de ce monde. »

La Damoiselle Sibylle sentit son souffle se couper. Elle relut la lettre dix fois, cent fois. Ses yeux s’écarquillèrent. Li Bai n’avait pas simplement écrit en mandarin par habitude. Il avait pris soin de transcrire ses vers en sylvarien, sa langue maternelle, pour qu’elle puisse en saisir le sens après avoir admiré la beauté de la calligraphie. C’était comme s’il lui offrait deux niveaux de poésie : d’abord l’art visuel des caractères, puis la profondeur des mots. Elle sentit son cœur battre plus vite. Quel raffinement ! Quel homme attentionné, qui prenait le temps de s’assurer que son art soit pleinement apprécié, même par une étrangère qui ne parlait pas sa langue.

La damoiselle ferma les yeux un instant, voyant Li Bai penché sur sa table, traçant chaque caractère avec une précision méticuleuse. Elle voyait presque le mouvement de sa plume, la façon dont l’encre coulait sur le papier, créant des formes élégantes et harmonieuses. Elle passa un doigt sur les caractères, comme pour en toucher la beauté. Puis, elle lut la transcription en sylvarien, et une vague d’émotion la submergea. Ces mots, ces images… c’était comme s’il lui ouvrait une fenêtre sur son monde, et sur ses pensées.

La Damoiselle Sibylle se rendit compte que Li Bai ne se contentait pas de lui envoyer des poèmes. Il lui offrait une expérience complète : d’abord la contemplation de la calligraphie, puis la compréhension des mots. C’était un geste d’une délicatesse rare, une preuve de respect pour son art et pour celle qui le recevait.

Elle imagina Li Bai, assis sous un cerisier en fleurs, écrivant ces vers avec le souci de les rendre accessibles à une étrangère. Peut-être avait-il souri en les rédigeant, en pensant à la réaction de la damoiselle. Peut-être avait-il espéré qu’elle apprécierait cette double beauté.

Elle sentit une chaleur l’envahir. Comment un homme pouvait-il être aussi attentionné ?

La Damoiselle Sibylle rangea la lettre avec soin, la gardant près de son cœur. Elle savait que leur romance épistolaire serait un secret, mais elle se sentait plus proche de lui que jamais.

Et peut-être, un jour, sous la lune, elle trouverait le courage de lui avouer ses sentiments en face.

***

Les Leçons Secrètes de Mandarin

Les nuits de la damoiselle étaient désormais consacrées à un rituel secret. Tandis que le palais de Sylvaria dormait, elle s’enfermait dans sa chambre, à la lueur tremblotante d’une petite lampe, entourée de grammaires de mandarin, de dictionnaires poussiéreux et de feuilles couvertes de caractères tracés avec une application maladroite. Et armée de son petit carnet, elle étudiait en secret, déterminée à comprendre les poèmes de l’érudit.

Si je peux lire ses vers sans traduction, Peut-être alors saura-t-il que mon cœur bat pour lui.

Au début, les caractères lui avaient semblé des énigmes indéchiffrables, des traits et des courbes qui dansaient devant ses yeux sans signification. Mais elle était douée pour l’étude et avait une volonté de fer. Peu à peu, grâce à des heures, puis des jours, puis des semaines d’étude acharnée au prix de ses nuits, les mots de Li Bai prenaient vie sous ses yeux.

***

La Gratitude et l’Émerveillement

Chaque lettre de Li Bai était une révélation. La damoiselle s’émerveillait devant la richesse de cette langue, devant la façon dont un seul caractère pouvait porter des siècles d’histoire et de poésie.

两情若是久长时,又岂在朝朝暮暮。

« Si deux cœurs sont destinés à s’aimer, Pourquoi se soucier des rencontres quotidiennes ? »

Ces mots la frappèrent comme une évidence. Elle avait passé sa vie à suivre des règles, à craindre le jugement des autres, à cacher ses émotions. Mais Li Bai lui montrait qu’il existait une autre façon de voir le monde, une façon où l’amour n’avait pas besoin de se cacher, où la beauté pouvait être partagée sans crainte.

Elle répondit avec un mélange de timidité et d’audace dans un mandarin de plus en plus fluide.

你的诗句如星辰,照亮了我的黑夜。

我感激你,因为你让我看到了世界的美。

« Tes vers sont comme des étoiles, illuminant mes nuits. Je te suis reconnaissante, car tu m’as montré la beauté du monde. »

Elle sourit en relisant son poème. Elle savait que son mandarin était encore imparfait, mais l’effort comptait. Et peut-être, juste peut-être, Li Bai apprécierait-il cette tentative de lui rendre la pareille.

***

Le Dilemme

Un soir, alors que Margot entrait dans sa chambre, elle cacha une lettre sous son oreiller.

— Damoiselle Sibylle, vous semblez distraite ces derniers temps. Tout va bien ?

La damoiselle sursauta, manquant de laisser tomber son précieux carnet de mandarin.

— Oh, euh… oui, tout va bien ! Je… je réfléchissais simplement à un nouveau poème pour la Princesse Sylvie !

Margot la regarda avec suspicion, mais la Damoiselle Sibylle sourit avec tant de conviction que même un espion n’aurait pas douté de sa sincérité.

Pourtant, le doute la rongeait. Et si Margot découvrait la vérité ? Et si quelqu’un d’autre apprenait ce secret ? Que penserait-on de moi ?

Mais chaque fois qu’elle recevait une nouvelle lettre de Maître Li Bai, toutes ses craintes s’envolaient.

***

L’Envolée du Cœur

Un matin, alors qu’elle marchait dans les jardins du palais, là où elle l’avait entendu pour la première fois, la damoiselle aperçut les cerisiers en fleurs. Les pétales roses dansaient dans la brise, et pour la première fois, elle vit en eux la poésie de Li Bai.

Elle s’assit sous l’arbre, sortit son carnet et écrivit.

花开堪折直须折,莫待无花空折枝。

« Quand les fleurs s’épanouissent, il faut les cueillir, Ne tarde pas, sinon tu n’auras plus que des branches vides. »

Elle sourit en relisant ses mots. Elle avait enfin trouvé sa propre voix, inspirée par la beauté de la poésie cathayenne. La damoiselle imagina un jour où elle pourrait enfin rencontrer Li Bai en personne et lui parler ouvertement. Elle le voyait, assis paisiblement, lui tendant une lettre avec un sourire timide. Elle la prendrait, admirerait la calligraphie, puis lirait les mots en sylvarien, et son cœur battrait à l’unisson avec le sien.

我爱你,如同月爱夜空,

沉默而充满热情。

« Je t’aime, comme la lune aime la nuit, Silencieusement, mais avec une passion infinie. »

Elle rêvait du jour où elle pourrait enfin lui dire ces mots en face. Et peut-être, juste peut-être, il comprendrait tout comme elle comprenait maintenant : l’amour ne se mesurait pas au nombre de jours passés ensemble, mais à la profondeur des mots échangés, à la beauté des gestes partagés. Mais pour l’instant, elle préférait garder ce trésor secret… au cas où.

Car dans le royaume de Sylvaria, où les apparences comptent plus que tout, une damoiselle noble ne pouvait pas se permettre d’avoir le cœur qui bat pour un poète étranger.

Damoiselle Sibylle continua donc d’échanger des lettres avec l’érudit cathayen, ses poèmes devenant de plus en plus audacieux.

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