41. L’amitié inattendue
La Damoiselle Sibylle de Brumeuil, autrefois modèle de rigueur et de discipline, était devenue une ombre d’elle-même. Ses nuits étaient consacrées à l’étude du mandarin et à la rédaction de lettres enflammées à Maître Li Bai, et ses journées… eh bien, ses journées ressemblaient à un spectacle de marionnettes dont les fils auraient été coupés.
***
Le Petit-Déjeuner Catastrophique
Un matin, alors que la Princesse Sylvie s’apprêtait à tourner une scène de la maison de thé, la Damoiselle Sibylle, chargée de superviser le petit-déjeuner, commit une erreur impardonnable.
— Damoiselle Sibylle, pourquoi y a-t-il des légumes dans mon assiette ? Je veux des pâtisseries ! Des saucisses ! Du chocolat ! s’exclama la Princesse Sylvie, horrifiée.
La damoiselle cligna des yeux, encore à moitié endormie.
— Ah… oui, bien sûr, Votre Altesse. Tout de suite.
Elle se précipita vers la cuisine, mais au lieu de commander les plats demandés, elle murmura distraitement :
— Des… des… des… ah oui ! Des vers ! Des vers de Li Bai !
Les cuisiniers la regardèrent avec effroi.
— Quoi ?!
— Non, non, pardon ! Des pâtisseries ! s’exclama-t-elle en rougissant.
Heureusement, Margot, toujours vigilante, intervint avant que la princesse ne fasse une crise.
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La Leçon d’Étiquette Oubliée
Plus tard dans la journée, la Damoiselle Sibylle était censée donner à la Princesse Sylvie une leçon d’étiquette royale. Mais au lieu de réciter les règles du protocole, elle se mit à déclamer un poème de Li Bai.
— Votre Altesse, il est essentiel de savoir… comment… hum…
Elle baissa les yeux vers son carnet, où elle avait griffonné en secret :
举杯邀明月,对影成三人。
« Je lève mon verre pour inviter la lune, Et avec mon ombre, nous sommes trois. »
— …de lever son verre avec élégance, comme la lune le ferait, conclut-elle, confuse.
La Princesse Sylvie la regarda, perplexe.
— Sibylle, es-tu sûre que ça vient du manuel d’étiquette ?
— Absolument, Votre Altesse ! mentit-elle, avant de s’évanouir presque de fatigue.
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La Scène du Thé Désastreuse
Alors qu’ils préparaient le tournage d’une scène à la maison de thé, Sibylle, chargée de superviser les mouvements de la Princesse Sylvie, fut soudainement transportée dans un autre monde.
— Damoiselle Sibylle, comment dois-je disposer les tasses sur cette table ? demanda la Princesse Sylvie, le plateau à la main.
La Damoiselle Sibylle, les yeux dans le vague, murmura :
— Comme le phénix qui renaît de ses cendres…
— QUOI ?! hurla le réalisateur.
La Princesse Sylvie trébucha et traversa une cloison en papier de soie en envoyant le plateau dans les airs, déclenchant un chaos digne d’une comédie.
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Le Secret Bien Gardé
Malgré tous ces incidents, personne ne soupçonnait la vérité. Margot attribuait les erreurs de la Damoiselle à la fatigue, et la Princesse Sylvie, trop occupée à évoluer au milieu de son univers de c-drama devenu réalité, ne remarquait rien.
Seul Flamme, le petit dragon de la princesse, semblait depuis quelque temps comprendre. Il la regardait souvent avec un air amusé, comme s’il savait qu’elle cachait quelque chose.
Un soir, alors que la Damoiselle Sibylle s’endormait sur son bureau, Flamme s’approcha et lui souffla doucement :
— Pssst… Sibylle ? Tu devrais dormir un peu.
— Merci Flamme. Je ne vais effectivement pas tarder à aller me coucher…
Elle sursauta, croyant rêver.
— Flamme ? Tu… tu parles ?
— Bien sûr que je parle. Personne ne le sait. Mais je ne parle que le mandarin. Seulement. Et je peux aussi le comprendre. Je ne peux apprendre aucune autre langue. Et je parle aussi bien sûr la langue des dragons ! Je sais que tu écris des lettres en secret. Mais ne t’inquiète pas, je ne dirai rien.
La Damoiselle Sibylle rougit jusqu’aux oreilles.
— Merci, Flamme. C’est… c’est juste que…
— Je sais. L’amour, c’est compliqué. Mais fais attention à ne pas trop négliger tes devoirs.
Elle sourit, reconnaissante.
— Je ferai plus attention. Promis.
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Les Petits Cadeaux pour Flamme
La Damoiselle Sibylle, reconnaissante pour la discrétion de Flamme, commença à lui offrir des présents en secret. Elle savait qu’il adorait les friandises sucrées, alors elle lui glissait des morceaux de miel ou des fruits confits dans sa poche, qu’elle lui tendait discrètement lors de leurs rencontres nocturnes.
La Damoiselle Sibylle voyait le petit dragon sous un jour nouveau. Plus qu’un simple animal de compagnie espiègle, il était devenu son confident, son professeur de poésie cathayenne, et surtout, son allié dans cette romance clandestine.
Un soir, alors qu’elle lui offrait une petite pâtisserie en forme de lune, Flamme cligna des yeux, touché.
— Tu n’étais pas obligée, Sibylle.
— Je sais. Mais… merci. Pour tout.
Flamme sourit, ou du moins, fit quelque chose qui y ressemblait étrangement.
— De rien. Et maintenant, passons aux choses sérieuses : la poésie.
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Les Leçons de Poésie Cathayenne
Flamme, nostalgique de son pays, se mit à enseigner à la Damoiselle Sibylle les subtilités de la poésie classique cathayenne. Il lui expliquait les métaphores, les jeux de mots, et surtout, l’art de faire passer un message d’amour sans jamais le dire explicitement.
相见时难别亦难,东风无力百花残。
春蚕到死丝方尽,蜡炬成灰泪始干。
« Se voir est difficile, se quitter l’est tout autant. Le vent d’est est sans force, les fleurs se fanent. Le ver à soie meurt sans cesser de filer, La bougie s’éteint en pleurant des larmes de cire. »
La Damoiselle Sibylle écoutait, fascinée.
— C’est magnifique… Mais comment Li Bai arrive-t-il à exprimer autant avec si peu de mots ?
Flamme soupira, mélancolique.
— C’est l’art de la suggestion. En Cathay, nous croyons que les mots les plus puissants sont ceux qui ne sont pas dits.
La Damoiselle hocha la tête, déterminée à maîtriser cet art.
***
La Nostalgie de Flamme
Un soir, alors qu’ils étaient assis sous un cerisier, Flamme regarda le ciel étoilé avec une expression nostalgique.
— Tu sais, Sibylle… chez moi, les nuits sont différentes. Les étoiles brillent autrement, et les dragons… les dragons volent librement. Tout comme les licornes courent librement ici.
— Toutes ces choses que tu as connues doivent tellement te manquer.
— Je n’ai jamais été là-bas, en Cathay. Je n’y ai jamais vécu. J’ai éclos ici, à Sylvaria. Mais tout cela est en moi. Comme le mandarin que je parle et que je comprends. Je suis né avec. Je les ai en moi. Et j’en ressens l’appel.
La Damoiselle Sibylle posa une main réconfortante sur son dos.
— Je suis désolée, Flamme. Tu dois te sentir si seul ici.
Flamme baissa la tête.
— Je cherchais désespérément un autre dragon nain cathayen parmi l’équipe de tournage. Mais je n’ai rien trouvé. Parfois, je me demande si je verrai un jour mon pays.
La Damoiselle Sibylle sentit son cœur se serrer. Personne ne savait comment Flamme avait fini par arriver au palais de Sylvaria. Et lui-même n’en parlait pas. Elle savait ce que c’était que de se sentir seule, même au milieu d’une cour bruyante.
— Je ne peux pas te promettre de te ramener en Cathay, Flamme. Mais je peux te promettre une chose : tu n’es plus seul. Tu as Sylvie, et maintenant… tu m’as moi.
Flamme la regarda, surpris, puis sourit.
— Merci, Sibylle. Cela signifie beaucoup pour moi.
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Le Secret Partagé
La Damoiselle Sibylle et Flamme avaient désormais un secret commun : la poésie, l’amour, et la nostalgie de Cathay. Ils parlaient en mandarin quand personne n’était là pour les entendre, et la Damoiselle s’améliorait de jour en jour.
Un jour, alors qu’elle écrivait une lettre à Li Bai, elle demanda à Flamme son avis.
我心如月,明亮而孤独。
你的诗句如星辰,照亮了我的夜晚。
« Mon cœur est comme la lune, brillant et solitaire. Tes vers sont comme des étoiles, illuminant mes nuits. »
Flamme lut la lettre et hocha la tête, approuvant.
— Parfait. Li Bai sera touché.
La Damoiselle Sibylle sourit, heureuse.
***
L’Amitié Invisible
Personne ne savait que la Damoiselle et Flamme partageaient cette complicité. Margot continuait de croire que la Damoiselle Sibylle était simplement fatiguée, et Sylvie continuait à être trop occupée pour remarquer quoi que ce soit.
Mais pour la Damoiselle, c’était suffisant. Elle avait trouvé en Flamme un ami, un professeur, et un allié dans cette aventure secrète.
Et parfois, quand elle regardait les étoiles, elle se disait que peut-être, un jour, elle pourrait partager tout cela avec Li Bai.
Mais pour l’instant, elle se contentait de rêver, de sourire, et de continuer à écrire.
人生得一知己足矣,斯世当以同怀视之。
« Dans la vie, il suffit d’avoir un vrai ami, Et le monde doit être vu avec le même cœur. »
Ces mots la réconfortaient. Et avec cette pensée, elle s’endormit, le cœur léger.
***
Épilogue : La Damoiselle Distraite et Heureuse
Et la Damoiselle Sibylle continua de jongler entre ses devoirs de dame de compagnie et sa passion secrète pour la poésie. Elle fit de son mieux pour ne pas se faire prendre, mais parfois, ses pensées s’envolaient vers Li Bai, et elle oubliait tout le reste.
Et même si elle commettait encore des erreurs, elle souriait en secret, car elle savait qu’elle vivait enfin une aventure bien plus grande que toutes celles qu’elle avait lues dans ses livres.
Car parfois, la vraie magie ne se trouve pas dans les contes de fées, mais dans les mots d’un poète, et dans le cœur de ceux qui osent les aimer.

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