69. La Princesse Sylvie et son (encore) nouveau smartphone
Dans le royaume de Sylvaria, où les tours des châteaux rivalisaient avec les antennes ultra haut-débit, une étrange paix régnait depuis plus de trois longs mois. La Princesse Sylvie, autrefois esclave de ses écrans roses et scintillants, avait survécu à une épreuve qu’elle n’aurait jamais crue possible : vivre sans smartphone, avec un simple communicateur. Cette longue période avait été un tourbillon d’émotions, de découvertes et de remises en question. Elle avait pleuré, ri, tempêté, grogné, trépigné et finalement grandi.
Aujourd’hui, assise dans ses appartements, elle contemplait son reflet dans son miroir doré, un sourire mélancolique aux lèvres. Elle avait changé. Plus posée, plus réfléchie, mais toujours aussi déterminée. Pourtant, une question la taraudait : et maintenant ?
Devant elle, sur une table en acajou, reposait son terminal personnel, un appareil sobre et fonctionnel qu’elle utilisait avec une certaine réticence. Elle n’avait jamais aimé taper sur un clavier, préférant de loin le tactile, la mobilité et la branchitude d’un smartphone. Mais il était temps de tourner la page. Elle voulait un nouvel appareil, chic, élégant, féminin… mais surtout, sans paillettes ni excès. Après tout, une princesse se devait d’être raffinée, pas ridicule.
Avant de quitter ses appartements elle regarda son petit dragon nain flamme. Il dormait roulé en boule, la tête enfouie sous sa queue au milieu d’un gros tas de coussins en pilou. Long devait être enfoui plus profondément en-dessous. L’épisode de sa dépression draconique n’était maintenant plus qu’un mauvais souvenir, il se rétablissait à son rythme. Mais il était d’ores et déjà définitivement hors de danger. Décidant de le laisser dormir, elle sortit et referma la porte sans bruit.
Et c’est ainsi que commença une quête bien plus périlleuse que toutes celles qu’elle avait vécues auparavant : le choix de son nouveau smartphone.
Et comme à peu près tout ce qui concernait la Princesse Sylvie, la nouvelle de la quête de la princesse se répandit comme une traînée de poudre dans le palais et au-delà.
***
Jour 1 : Margot et les Catalogues Interminables
Ce matin-là, la Princesse Sylvie errait dans les jardins du palais, perdue dans ses pensées, lorsqu’elle aperçut Margot, assise sous un arbre, entourée de piles de catalogues et de feuilles volantes.
— Margot ! Que fais-tu donc ?
La servante sursauta, manquant de renverser une tasse de thé.
— Votre Altesse ! Je… euh… je fais des recherches !
— Des recherches ?
— Oui ! Pour votre nouveau smartphone ! J’ai compilé tous les modèles disponibles, avec leurs avantages et inconvénients !
La Princesse Sylvie s’assit à côté d’elle, intriguée.
— Montre-moi ça.
Margot ouvrit le premier catalogue avec enthousiasme.
— Regardez celui-ci ! Il a un écran ultra-large, une caméra qui prend des selfies en 3D, et… oh ! Il vibre en musique !
— Margot, je te l’ai dit : plus de vibrations musicales.
— Mais c’est amusant !
— Non, Margot. Plus de paillettes, plus de vibrations, plus de…
— Rose ?
— Surtout plus de rose.
Margot soupira, déçue, mais continua à feuilleter les pages.
— Bon, d’accord. Celui-ci, alors. Il est argenté, avec un écran incurvé et…
— Trop brillant.
— Celui-là ?
— Trop épais.
— Celui-ci ?
— Trop… tout.
Margot referma le catalogue, découragée.
— Votre Altesse, vous êtes impossible !
— Non, Margot. Je suis une princesse. Et une princesse doit avoir un smartphone digne de son rang.
— Alors cherchez ailleurs, Votre Altesse. Moi, j’abandonne.
Et sur ces mots, Margot ramassa ses affaires et s’en alla, laissant la Princesse Sylvie seule avec ses doutes.
***
Jour 2 : la Damoiselle Sibylle et le Minimalisme
Le lendemain, la Princesse Sylvie croisa la Damoiselle Sibylle dans la bibliothèque royale du palais. La dame de compagnie était plongée dans un livre ancien, un air concentré sur le visage. La bibliothèque était silencieuse, à l’exception du bruissement des pages et du craquement occasionnel d’un parchemin.
— Sibylle ! Justement, je voulais te parler, chuchota la Princesse Sylvie en s’approchant.
— Sylvie. Je suppose que c’est encore à propos de ce smartphone, murmura la Damoiselle Sibylle en levant à peine les yeux de son livre.
— Comment le sais-tu ?
— Parce que tu n’as parlé de rien d’autre depuis deux jours.
La Princesse Sylvie rougit légèrement.
— Ah. Bon, peu importe. Dis-moi, quel modèle me conseillerais-tu ?
À peine avait-elle posé la question qu’un Chuuuuut ! sonore retentit depuis l’autre bout de la salle. Un vieil érudit, penché sur un manuscrit, leur lança un regard noir par-dessus ses lunettes.
— Désolée ! Alors, ce modèle ? murmura la Princesse Sylvie en se penchant encore plus près de la Damoiselle Sibylle.
— Un modèle sobre. Élégant. Sans fioritures, répondit la Damoiselle Sibylle sur le même ton.
— Sans fioritures ? Mais Sibylle, je suis une princesse ! Je dois briller !
Un autre Chuuuuut ! retentit, cette fois-ci accompagné d’un geste agacé de la main.
— Briller, oui. Mais avec sobriété. Pas comme une… une… murmura la Damoiselle Sibylle.
— Une quoi ?
— Une star de téléréalité.
La Princesse Sylvie croisa les bras, offensée.
— Je ne suis pas une star de téléréalité !
— Non, tu es une princesse. Agis comme telle.
Un troisième Chuuuuut ! résonna, cette fois-ci si fort que plusieurs têtes se tournèrent vers elles.
— Très bien. Montre-moi ce modèle sobre et élégant, chuchota la Princesse Sylvie, essayant de garder son calme.
La Damoiselle Sibylle ouvrit un étui en cuir et en sortit un smartphone noir, d’une simplicité déconcertante.
— Voilà. Un modèle CathayTech. Léger, puissant, et surtout… discret.
— Discret ? Mais Sibylle, je veux qu’on me remarque !
— On te remarquera, Sylvie. Parce que tu es une princesse. Pas parce que ton smartphone clignote.
La Princesse Sylvie prit l’appareil, dubitative.
— Je ne sais pas… Il est tout noir...
— Exactement.
— Bon, d’accord. Je vais y réfléchir.
Et sur ces mots, elles quittèrent la bibliothèque, laissant derrière elles une traînée de murmures indignés et de regards désapprobateurs.
***
Jour 3 : Le Prince Olivier et la Vibration Musicale
Le soir suivant, la Princesse Sylvie rencontra le Prince Olivier dans les jardins, alors qu’il se promenait avec son dragon nain Flamme.
— Olivier ! Juste l’homme que je cherchais !
— Sylvie. Je suppose que c’est encore à propos de ce smartphone.
— Comment le sais-tu ?
— Parce que tu n’as parlé de rien d’autre depuis trois jours.
La Princesse Sylvie rougit jusqu’aux oreilles.
— Ah. Bon, peu importe. Dis-moi, quel modèle me conseillerais-tu ?
Olivier sourit, amusé.
— Un modèle qui ne vibre pas en musique.
— Pourquoi ?
— Parce que la dernière fois, ton smartphone a fait trembler tout le palais.
— C’était amusant !
— Non, Sylvie. C’était… perturbant.
— Bon, d’accord. Pas de vibration musicale. Mais alors, quel modèle me conseilles-tu ?
Olivier réfléchit un instant.
— Un modèle solide. Fiable. Qui ne casse pas.
— Solidité et fiabilité ? Mais Olivier, je suis une princesse ! Je veux du glamour !
— Du glamour, oui. Mais pas au détriment de la fonctionnalité.
— Hum. Je vois.
— En plus, un modèle solide te permettra de survivre à… disons, des situations inattendues.
— Quelles situations inattendues ?
— Oh, tu sais… des dragons, des espions, des…
— Des espions ?
— Oublie ce que j’ai dit.
— Non, non, Olivier. Raconte-moi !
— Sylvie, concentre-toi sur ton smartphone. Pas sur les espions.
— Bon, d’accord. Je vais y réfléchir.
Et sur ces mots, elle s’éloigna, l’esprit rempli de questions.
***
Jour 4 : Mei-Ling et l’Élégance Cathayenne
Enfin, le quatrième jour, la Princesse Sylvie rencontra Mei-Ling dans les thermes du palais. L’actrice cathayenne était allongée dans un bain de fleurs, un sourire énigmatique aux lèvres.
Ce jour-là, Mei-Ling était d’une humeur de star : elle portait une couronne de pétales de lotus, sirotait une infusion dorée avec une paille en cristal, et faisait signe aux serviteurs de lui apporter des rafraîchissements à intervalles réguliers. Chaque mouvement était calculé, chaque geste théâtral, comme si elle tournait une scène de son prochain drama historique.
— Mei-Ling ! Justement, je voulais te parler, murmura la Princesse Sylvie en s’approchant timidement.
— Sylvie… Je suppose que c’est encore à propos de ce smartphone, répondit Mei-Ling d’une voix mélodieuse, comme si elle prononçait le nom d’un personnage tragique.
— Comment le sais-tu ?
— Parce que tu n’as parlé de rien d’autre depuis quatre jours. Même les statues du jardin murmurent ton nom en chuchotant : ‘Sylvie… smartphone…’
Elle soupira avec une exagération dramatique.
La Princesse Sylvie rougit encore jusqu’aux oreilles.
— Ah. Bon, peu importe. Dis-moi, quel modèle me conseillerais-tu ?
Mei-Ling sortit de l’eau avec la grâce d’une déesse, et s’enveloppa dans une serviette en soie qui semblait flotter autour d’elle comme un nuage. Elle prit une pose étudiée avant de répondre :
— Un modèle élégant. Raffiné. Cathayen.
— Cathayen ?
— Oui. La marque CathayTech est réputée pour son excellence en tout. Voilà. Le dernier modèle. Léger, puissant, et surtout… élégant.
Elle ouvrit un étui en velours noir avec un geste théâtral, révélant un smartphone d’une simplicité raffinée.
La Princesse Sylvie le prit délicatement, comme s’il s’agissait d’un artefact sacré.
— Il est… parfait.
— Bien sûr qu’il l’est. C’est celui que j’utilise. Tu vois, ma chère, la technologie doit être comme une bonne pièce de théâtre : sobre, mais captivante.
Mei-Ling ajusta un pétale de lotus dans ses cheveux avec une précision millimétrée.
— Tu l’utilises ? Mais… il n’a pas de paillettes !
— Non, ma chère. Il a du style.
Elle fit un geste royal de la main.
— Maintenant, si tu veux, je peux t’apprendre à l’utiliser avec un peu plus de… distinction.
— Oh oui ! s’exclama la Princesse Sylvie, les yeux brillants d’enthousiasme. Je suis sûre que tu vas m’apprendre des tas de choses !
Puis, elle se ravisa, fronçant légèrement les sourcils.
— Attends… mais je sais déjà me servir d’un smartphone, tu sais. Je suis la fée du smartphone !
Mei-Ling éclata de rire, un rire cristallin qui résonna dans les thermes.
— Ma chère Sylvie, bien sûr que tu sais te servir d’un smartphone. Ton jardinier sait aussi se servir de son smartphone. Mais il y a une différence entre savoir l’utiliser… et savoir l’utiliser avec distinction.
La Princesse Sylvie croisa les bras, intriguée.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Mei-Ling prit son smartphone avec une lenteur calculée et l’alluma d’un geste précis.
— Par exemple…
Elle fit glisser son doigt sur l’écran avec une élégance naturelle, comme si elle jouait une mélodie invisible.
— Regarde comment je déverrouille l’appareil. Pas avec un code banal, mais avec une signature digitale… fluide, gracieuse.
La Princesse Sylvie observa, fascinée.
— C’est vrai que c’est plus chic.
— Exactement. Et quand j’envoie un message, je ne tape pas n’importe comment. Je prends le temps de choisir mes mots, comme si je rédigeais une lettre à la main.
Mei-Ling ouvrit une application de messagerie et tapa un message avec une rapidité surprenante, sans jamais quitter son sourire.
— Tu veux dire… pas de fautes de frappe ?
— Pas seulement. Regarde. Même à l’écran, les mots doivent avoir du style.
Mei-Ling tourna l’écran vers Sylvie, révélant un message parfaitement calligraphié.
La Princesse Sylvie était impressionnée.
— C’est vrai que c’est plus… raffiné.
— Et enfin… Quand je ne l’utilise pas, je ne le laisse pas traîner n’importe où et n’importe comment. Je le range avec soin, comme un bijou précieux.
Mei-Ling rangea son smartphone dans son étui en velours avec une lenteur théâtrale.
La Princesse Sylvie hocha la tête, convaincue.
— D’accord, Mei-Ling. Je comprends. Je vais essayer de faire pareil.
— Sage décision, ma chère. Maintenant, tu es prête à téléphoner… avec classe.
Mei-Ling lui adressa un sourire complice.
Et ainsi, la Princesse Sylvie, désormais armée d’un smartphone élégant et sobre, se lança dans une nouvelle aventure : celle de maîtriser son appareil sans tomber dans les excès du passé.
Avec Mei-Ling pour mentor, elle était sûre de réussir.
Car après tout, une princesse doit savoir briller… tout en étant chic et distinguée.

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