90. Le Grand Conflit des Salons : La Princesse, les Intendants et le C-Drama

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Au palais de Sylvaria, les jours puis les semaines défilaient depuis l’affaire du laboratoire secret, et une agitation sans précédent avait saisi les lieux. Les seigneurs des quatre régions, les généraux, les ministres et les dignitaires de Valoria se croisaient dans les couloirs, transformant le palais en une ruche bourdonnante de concertations diplomatiques et de réunions interminables. Les intendants, dépassés, couraient dans tous les sens, tentant désespérément de trouver des salles pour accueillir ce flot incessant de nobles et d’officiels.

Parmi ce chaos, la princesse Sylvie, sa fidèle servante Margot et la délicate Damoiselle Sibylle tentaient tant bien que mal de préserver leur sanctuaire : leur salon privé de l’aile des réceptions, transformé en temple sacré du visionnage hebdomadaire du c-drama royal. Sylvie avait bloqué la salle pour une durée de vingt-sept semaines, le temps de regarder les quatre nouveaux épisodes chaque troisième jour de la semaine. Et le reste du temps, le salon, réaménagé avec soin, était devenu un havre de paix où elles pouvaient s’évader de l’agitation politique. Et en dehors des jours de sortie des nouveaux épisodes, Sylvie y organisait aussi ses seconds et troisièmes visionnages personnels, analysant chaque scène, chaque dialogue, chaque détail avec une passion inégalée.

Mais il y avait un problème.

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La Guerre des Salons

Ce salon, ordinairement utilisé pour les dîners privés, les conversations diplomatiques secrètes ou les distractions des seigneurs, était particulièrement prisé par ces derniers lorsqu’ils séjournaient au palais. Et maintenant, il était indisponible.

Les intendants, en sueur et paniqués, frappèrent à la porte de Sylvie, suppliant :

"Votre Altesse, nous avons des problèmes ! La Duchesse Eléonore de Valombre et la Grande Duchesse Isolde de Sylvaria exigent un salon pour leurs tractations ! Le Magister Thaddeus a besoin d’un lieu discret pour rencontrer les ambassadeurs de Valoria ! Et le Duc Aldric de Montclair veut organiser un dîner privé en compagnie des Hauts scientifiques des Guildes !"

Sylvie, absorbée par la préparation de sa soirée cinématographique, leva à peine les yeux de son carnet de notes.

"Désolée, mais ce salon est réservé. Pour une mission d’État… de divertissement stratégique."

Les intendants, désespérés, échangèrent un regard.

"Votre Altesse, nous comprenons l’importance de votre… mission, mais il y a des priorités !"

"Ah oui ?" intervint Margot, les bras croisés. "Et quelle priorité pourrait bien surpasser l’analyse des réactions du peuple face à cette série ?"

"L’analyse des… réactions du peuple ?" répéta un intendant, perplexe.

"Absolument," confirma Olivier, qui venait d’entrer dans la pièce. "C’est une question de sécurité nationale. Nous devons surveiller les émotions collectives pour prévenir toute émeute culturelle."

Les intendants, impressionnés par ce prétexte aussi absurde qu’officiel, hésitèrent.

— "Mais… les seigneurs ne vont pas apprécier…"

"Laissez-moi m’occuper des seigneurs," dit Olivier. "Je vais leur trouver d’autres salons. Peut-être même plus confortables, ainsi que quelques compensations."

Sylvie, ravie, lui lança un regard reconnaissant.

"Merci, Olivier ! Tu es formidable !"

"Je sais," répondit-il en s’inclinant théâtralement. "Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, je dois aller convaincre le seigneur Aldric que le salon bleu est bien plus élégant que celui-ci."

Pendant ce temps, les intendants, toujours aussi stressés, tentèrent une dernière manœuvre.

"Votre Altesse, et si nous installions un grand écran dans vos appartements ? Ainsi, vous pourriez continuer votre visionnage dans vos quartiers et les seigneurs pourraient utiliser la salle ?"

"Non, non, non," s’exclama la Princesse, catégorique. "Le plus grand écran est ici, et il est à nous. Point final."

Finalement, les intendants, vaincus, durent se résoudre à organiser les réunions ailleurs. Les seigneurs, ignorant tout de la véritable raison de la fermeture du salon, furent redirigés vers d’autres pièces, tout aussi luxueuses, mais moins… stratégiques.

Le prince Olivier, amusé par toute cette comédie, leur offrit même une protection officielle.

"Ne vous inquiétez pas, mesdames. J’ai maintenant posté des gardes devant la porte. Personne ne viendra vous déranger."

"Parfait !" s’exclama Sylvie, triomphante. "Maintenant, place aux épisodes !"

Et ainsi, malgré les conflits et les négociations, le salon resta leur refuge. Chaque troisième jour de la semaine, elles s’y retrouvaient, loin des intrigues politiques, pour savourer leur c-drama préféré. Les intendants pouvaient bien râler, les seigneurs protester, et les ministres transpirer : rien ne les empêcherait de vivre leur passion.

Certains soirs, lorsque ses obligations le lui permettaient, Olivier les rejoignait. Assis dans un fauteuil confortable, il écoutait Sylvie et Margot discuter avec ferveur des derniers épisodes, échangeant des avis, des théories et des critiques sur les forums. Sylvie, toujours aussi passionnée, analysait chaque détail, tandis que Margot, plus terre-à-terre, commentait les réactions du public avec un humour piquant.

"Tu as vu ce que disent les fans sur ce forum ?" demanda Sylvie, les yeux brillants d’excitation. "Ils adorent la scène où Mei Ling saute du cheval !"

"Oui, mais certains trouvent que son armure est trop brillante," répondit Margot, sceptique. "Ils disent qu’elle clignote trop à l’écran."

"N’importe quoi !" s’exclama Sylvie. "C’est justement ce qui la rend charismatique !"

Olivier, amusé, et appréciant de laisser derrière lui la politique et les débats sans fins, les écoutait avec un sourire.

Et ainsi, dans ce salon transformé en sanctuaire cinématographique, ils trouvaient tous un moment de répit, loin des tumultes du palais. Un havre de paix où l’amitié, la passion et les débats animés les unissaient, malgré les défis et les conflits.

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Li Mei, Damoiselle Sibylle et les amours contrariés

Alors que les semaines passaient et que les épisodes défilaient, un point commençait à tracasser Sylvie plus que tout : l’absence persistante de son propre personnage, Li Mei, la serveuse de la maison de thé. Elle savait que son apparition était prévue à un stade avancé de la série, mais l’incertitude la rongeait. Ni les scripts au moment du tournage des scènes, ni les rumeurs des forums ne lui donnaient d’indices précis sur le moment où son personnage ferait son entrée, ni sur les scènes qui seraient conservées au montage. Lors de cette sixième semaine, ils venaient tout de même de visionner le vingt-quatrième épisode et Li Mei mourait de façon dramatique dans le quarante-deuxième épisode…

— "Pourquoi ne la voit-on toujours pas ?" s’inquiétait-elle, les yeux rivés sur l’écran, comme si elle pouvait forcer l’apparition de Li Mei par la seule puissance de son regard.

Margot, tentait de la rassurer.

— "Peut-être que les réalisateurs gardent les meilleures scènes pour plus tard, Votre Altesse. Pour créer un effet de surprise."

— "Un effet de surprise ?" s’exclama Sylvie, les mains agitées. "Mais c’est moi qui devrais les surprendre, eux ! Avec ma scène ultime !"

Et dès qu’elle évoquait cette fameuse scène, elle partait dans une envolée lyrique, les yeux brillants d’émotion : — "Imaginez ! Li Mei, humble serveuse, sacrifiant sa vie pour sauver le prince qu’elle aime en secret ! Un amour jamais révélé, trop pur pour ce monde cruel ! Elle donne tout en un instant, tout ce qu’elle aurait offert en une vie entière ! C’est la beauté tragique des sentiments inavoués !"

Margot et Olivier échangeaient des regards complices, habitués à ces élans dramatiques. Ils essayaient tant bien que mal de calmer la princesse, mais leurs tentatives étaient souvent vaines. Seul le prince Olivier osait parfois ironiser.

— "Si Li Mei meurt trop tôt, qui nous servira le thé dans les prochains épisodes ?"

Mais Sylvie ne l’entendait pas. Elle était perdue dans son rêve mélodramatique. Cependant, ses paroles trouvaient un écho inattendu et ignoré de tous chez la Damoiselle Sibylle.

La dame de compagnie, d’ordinaire si réservée, semblait dans ces moments-là soudainement troublée. Ses yeux se voilaient d’une mélancolie que personne ne remarquait, sauf peut-être Flamme, le dragon nain de Sylvie, qui la regardait avec une compassion silencieuse.

Car Sibylle connaissait mieux que quiconque la douleur d’un amour secret et contrarié. Depuis si longtemps déjà, elle entretenait une correspondance épistolaire avec Maître Li Bai, un érudit cathayen, un amour que seuls Mei Ling et Flamme avaient deviné. Comme Li Mei, elle vivait dans l’ombre, incapable de révéler ses sentiments au grand jour.

Chaque fois que Sylvie évoquait la mort tragique de son personnage, Sibylle devait faire un effort surhumain pour ne pas laisser transparaître son émotion. Elle serrait les poings, respirait profondément, et tentait de sourire, mais son cœur battait à tout rompre.

"Tout va bien, Sisi ?" lui demandait parfois Margot, inquiète.

"Oui, oui…" répondait Sibylle, d’une voix légèrement tremblante. "C’est juste… très émouvant."

Et tandis que Sylvie continuait à spéculer sur le destin de Li Mei, Sibylle se perdait dans ses propres pensées, se demandant si, un jour, son amour secret connaîtrait une fin aussi tragique… ou alors pourrait se révéler au grand jour.

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Demain sera un autre jour

Les jours passaient, et une étrange effervescence s’emparait de la capitale. Les rues bruissaient de rumeurs, les regards se croisaient avec curiosité. Autant d’officiels et de va-et-vient dans la capitale ne s’était pas vu depuis tellement longtemps que personne ne s’en souvenait ! Au cœur du palais, l’agitation était à son comble. Les intendants couraient toujours dans tous les sens, les messagers se bousculaient dans les couloirs, et les murmures des courtisans résonnaient d’échos de secrets qui n’en étaient plus…

Le prince Olivier, toujours aussi mystérieux, avait confirmé la tenue d’un Conseil du Roi dans quelques jours seulement. Les répercussions de la découverte du laboratoire secret dans la crypte seraient immenses, affectant non seulement Sylvaria, mais aussi Valoria. Il ne pourrait pas les revoir avant trois semaines.

"Je ferai mes devoirs," durant tout ce temps leur avait-il à nouveau promis avec un sourire énigmatique. Il parlait des épisodes des semaines à venir.

Puis, prenant Sylvie à part, il lui avait glissé quelques mots qui l’avaient laissée perplexe :

"Des décisions ont été prises par la Reine et le Roi te concernant. Ne t’inquiète pas, même si je ne peux pas t’en dire plus pour l’instant. Quoi qu’il se passe durant ces trois semaines, tu dois regarder, écouter et apprendre. Ce que les gens diront et montreront ne sera que ce qu’ils veulent bien dire et montrer."

Sylvie avait froncé les sourcils, intriguée.

"Et après ?"

"Après…" Olivier avait marqué une pause, un sourire malicieux aux lèvres. "Après, j’aurai beaucoup de choses à vous dire. Et avant cela, il y aura une merveilleuse nouvelle pour vous tous."

Il les avait ensuite remerciées pour les moments de paix et de repos qu’il avait pu passer avec elles dans ce salon, loin des intrigues et des responsabilités.

"Tu as fait de grands progrès dans l’art de visionner tes c-dramas," l’avait-il taquinée. "Tu ne marches plus sur les gens. Et Margot aussi. Elle arrive maintenant à respecter les convenances."

Puis, après un dernier regard complice, il les avait quittées, laissant derrière lui un silence lourd de questions.

Sylvie, Margot et Sibylle restèrent un moment immobiles, échangeant des regards interrogateurs.

— "Qu’est-ce qu’il a voulu dire ?" murmura Margot, perplexe.

— "Je ne sais pas…" répondit Sylvie, les yeux perdus dans le vide. "Mais je sens que quelque chose de grand se prépare."

Sibylle, toujours aussi discrète, esquissa un sourire triste.

— "Peut-être que cette période de chaos nous réserve des surprises… bonnes ou mauvaises."

Sylvie hocha la tête, déterminée.

— "Quoi qu’il en soit, nous devons rester vigilantes. Olivier a raison : nous devons regarder, écouter et apprendre."

Et tandis que les portes du salon se refermaient derrière le prince Olivier, les trois amies s’installèrent devant l’écran géant, prêtes à plonger à nouveau dans leur c-drama préféré. Mais cette fois, leurs esprits étaient ailleurs, hantés par les mystères du palais et les promesses d’un avenir incertain.

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