94. Le Salon des Hautes Tours
Le Retour de l'Ambassadrice
La nuit était tombée sur Sylvaria, enveloppant le palais royal d’une douceur veloutée. Les lumières des lanternes se reflétaient sur les pavés des jardins, dessinant des ombres dansantes sur les murs de pierre blanche. Mei-Ling, enfin libérée des obligations protocolaires, avait regagné ses appartements, le corps lourd de fatigue mais l’esprit en ébullition.
Le décalage horaire de douze heures avec Cathay, ajouté à l’épuisement des mondanités diplomatiques, pesait sur ses épaules. La cérémonie officielle de remise de ses lettres de créance avait été fastueuse, en présence du roi, de la reine et des plus hauts dignitaires du royaume. Les discours, les sourires de circonstance, les échanges protocolaires – tout cela avait été mené avec grâce, mais au prix d’une énergie considérable.
Pourtant, malgré la lassitude qui l’envahissait, une pensée occupait son esprit : Damoiselle Sibylle.
Mei Ling était sensible à ce que cette jeune femme, bien qu’ayant appris à aimer la culture et les traditions de Cathay, n’avait jamais posé le pied sur cette terre lointaine. Tout cela, elle l’avait fait pour l’amour d’un homme : Maître Li Bai.
Elle savait aussi ce que son amie avait traversé tout récemment. La princesse Sylvie l’en avait tenue informée. Sibylle, si sensible, si délicate, avait été profondément ébranlée par les événements dans cette crypte horrible. Mei-Ling avait entendu parler de sa détresse psychologique et de l’attention que lui avaient portée la princesse Sylvie et Margot durant son long rétablissement.
Mei-Ling soupira, posant une main sur son élégant smartphone cathayen. Elle ne pouvait pas attendre demain pour envoyer un message. D’un geste précis, elle composa un texte bref mais empreint de tendresse :
"Chère Sibylle, je suis enfin de retour. Demain, en fin d’après-midi, pourrions-nous nous retrouver dans l’un des salons privés des Hautes Tours ? J’ai tant de choses à te dire. Mei-Ling."
Elle envoya le message, puis se laissa tomber sur son lit, un sourire fatigué aux lèvres. Elle savait que Sibylle comprendrait l’urgence discrète de sa requête.
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Le Lendemain
Le soleil de l’après-midi filtrait à travers les vitraux du salon privé, projetant des reflets dorés sur les murs de soie. Les jardins du palais s’étendaient en contrebas, une mer verte et dorée sous le ciel azuré. Mei-Ling sortit de l’ascenseur silencieux, ses pas légers glissant sur le marbre poli. Elle s’arrêta un instant devant la porte du salon, prenant une profonde inspiration pour calmer les battements de son cœur.
Elle savait ce qu’elle allait annoncer à Sibylle. Elle avait passé des heures à Cathay, à discuter avec Li Bai, à écouter ses confessions, à comprendre la profondeur de son amour pour son amie. Elle avait vu dans ses yeux la même mélancolie, la même tendresse que celles qu’elle avait si souvent observées chez Sibylle.
Mei-Ling saisit la poignée, ouvrit doucement la porte, et franchit le seuil.
Sibylle était assise sur l’un des divans, les mains jointes sur ses genoux, le regard perdu dans le lointain. Elle portait une robe de soie bleu pâle, ses cheveux blonds cascadant en boucles douces sur ses épaules. En entendant la porte s’ouvrir, elle se retourna, et ses yeux s’illuminèrent.
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Le Retour de Mei-Ling
Le soleil déclinait lentement derrière les tours élancées du palais de Sylvaria, drapant les jardins de reflets dorés et pourpres. Dans le salon privé des Hautes Tours la lumière filtrait à travers les vitraux, projetant des motifs colorés sur les murs tapissés de soie. Les roses fraîchement coupées, disposées dans un vase de porcelaine, embaumaient l’air d’un parfum délicat, mêlé à l’arôme subtil du thé vert infusé.
Damoiselle Sibylle était arrivée bien en avance. Son amie chère à son cœur n’allait plus tarder. Elle s’était assise près de la fenêtre, les doigts effleurant distraitement le bord de sa tasse. Son regard se perdait dans le lointain, comme si elle cherchait à percer le voile des nuages pour apercevoir, au-delà des montagnes, des océans et de la moitié du monde, les terres lointaines de Cathay. Son cœur battait à un rythme irrégulier, entre espoir et appréhension. Mei-Ling était de retour.
La porte s’ouvrit sans un bruit, et Mei-Ling apparut, son visage encadré par une cascade de cheveux noirs soyeux. Ses yeux en amande, d’un noir profond, brillaient d’une lueur chaleureuse, mais une gravité inhabituelle habitait son expression. Elle portait une robe de soie bleu nuit, brodée de motifs floraux, qui accentuait sa grâce naturelle.
Sibylle se leva d’un bond, sa tasse tremblant légèrement dans sa main. Elle la posa sur la table basse avec une précaution excessive, comme si le moindre mouvement pouvait briser l’équilibre fragile de cet instant.
— Mei-Ling…
Sa voix était à peine plus qu’un murmure, à peine audible par-dessus le chant des oiseaux loin en contrebas dans les jardins. Elle serra les mains devant elle, les jointures blanchies par la tension.
Mei-Ling s’avança, son pas léger glissant sur le tapis profond. Elle prit place sur le canapé aux côtés de Sibylle, son regard ne quittant pas celui de son amie.
— Je suis de retour, Sibylle.
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Le Poids des Distances
Ces mots simples, prononcés avec une douceur infinie, firent monter une boule dans la gorge de Sibylle. Elle sentit ses yeux picoter, mais elle refusa de les fermer, refusant de perdre une seconde de ce moment.
— Tu as vu… lui ?
La question était à peine audible, comme si Sibylle craignait que le simple fait de la formuler ne fasse s’envoler l’espoir qu’elle nourrissait depuis si longtemps.
Mei-Ling hocha lentement la tête, un sourire tendre se dessinant sur ses lèvres.
— Oui. J’ai vu Maître Li Bai.
Sibylle sentit son cœur s’emballer. Elle ferma les yeux un instant, inspirant profondément pour calmer les battements frénétiques de son pouls. Lorsqu’elle rouvrit les paupières, Mei-Ling la regardait avec une compassion infinie, comme si elle comprenait parfaitement l’ouragan d’émotions qui la traversait.
— Raconte-moi tout. Absolument tout.
Sa voix était ferme, malgré le tremblement qui la trahissait. Elle voulait entendre chaque mot, chaque détail, comme si cela pouvait combler le vide laissé par toute cette distance entre eux.
Mei-Ling prit une inspiration, choisissant ses mots avec soin.
— Sibylle, il t’aime. Profondément. D’une manière qui dépasse les mots.
Les larmes montèrent aux yeux de Sibylle, mais elle les retint, déterminée à ne pas interrompre le récit de Mei-Ling.
— Il m’a parlé de vos lettres. De la façon dont chacune de tes phrases a marqué son âme. Il a dit que tes mots étaient comme des pétales de fleurs de cerisier, légers mais capables de porter le poids de son cœur.
Sibylle porta une main à sa bouche, étouffant un sanglot. Elle revoyait les nuits passées à écrire, les doigts tremblants sur le parchemin, les mots coulant de son cœur comme une rivière en crue.
— Il m’a chargée de te dire qu’il n’a jamais cessé de penser à toi. Même après son départ de Sylvaria, tes lettres étaient son trésor le plus précieux.
Sibylle ouvrit les yeux, son regard noyé de larmes, mais un sourire timide éclairait désormais son visage.
— Il… il veut me revoir ?
Mei-Ling hocha la tête, ses yeux brillants de joie pour son amie.
— Plus que tout au monde. Il m’a demandé de te dire qu’il ne renoncera jamais à toi.
Sibylle se pencha brusquement, comme mue par une énergie nouvelle, et serra Mei-Ling dans ses bras avec une force surprenante. Elle sentit les larmes de son amie mouiller sa joue, mais elle ne les essuya pas, comme si elles faisaient partie de ce moment précieux.
— Merci, Mei-Ling. Merci de tout cœur.
Mei-Ling lui rendit son étreinte, un sourire radieux aux lèvres.
— Maintenant, c’est à toi de décider de la suite.
Sibylle s’écarta légèrement, son regard brillant d’une détermination nouvelle.
— Je vais lui écrire. Je sais qu’un jour, il viendra à moi. Comme dans nos lettres, où chaque mot était une promesse, chaque phrase un espoir. Je veux croire que le destin nous réunira.
Mei-Ling sourit, satisfaite d’avoir accompli sa mission avec tant de délicatesse et de respect.
— Je serai là pour toi, quoi qu’il arrive.
Et Mei-Ling continua à raconter. Elle parla des jardins de Cathay, des discussions sous les cerisiers en fleurs, des mots murmurés comme des prières. Elle parla de Li Bai, de sa mélancolie, de son amour inconditionnel pour Sibylle. Elle parla des lettres, de leur pouvoir de traverser les océans et les montagnes, de leur capacité à unir deux cœurs séparés par la distance.
Et tandis qu’elle parlait, Sibylle écoutait, les larmes coulant librement sur ses joues. Mais ce n’étaient pas des larmes de tristesse. C’étaient des larmes de soulagement, de reconnaissance, d’un amour enfin reconnu.
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Le Don des Mots et du Silence
Sibylle essuya ses larmes d’un geste tremblant, ses doigts effleurant encore la soie de sa robe comme pour s’ancrer dans la réalité. Le salon des Hautes Tours semblait flotter dans les dernières lueurs du jour finissant, comme suspendu entre ciel et terre. Mei-Ling, toujours assise en face d’elle, prit une inspiration profonde avant de glisser une main dans les plis de sa robe.
— Sibylle, murmura-t-elle, il y a quelque chose que je dois te remettre. De la part de Li Bai.
Son amie leva vers elle un regard brillant d’émotion, les lèvres entrouvertes, incapable de prononcer un mot. Mei-Ling sortit alors une petite boîte de laque rouge, ornée de motifs floraux délicats. Elle l’ouvrit avec une lenteur calculée, comme si chaque seconde comptait.
À l’intérieur reposait un rouleau de soie, soigneusement scellé d’un ruban de soie bleue. Sibylle retint son souffle.
— Ceci, dit Mei-Ling en dénouant le ruban de soie bleue, couleur de la fidélité, avec une infinie délicatesse, est un poème. Un poème qu’il a écrit pour toi.
Elle déroula le parchemin avec des gestes précis, révélant des caractères noirs tracés avec une élégance à couper le souffle. La calligraphie semblait danser sous la lumière, chaque trait chargé de sens.
— "Attente", lut-elle à voix basse.
Mei-Ling récita doucement en mandarin, sa voix mélodieuse résonnant dans la pièce comme une mélodie ancienne.
《等待》 窗前明月光, 照我心上人。 千里共婵娟, 愿君早安宁。
— "Devant la fenêtre, la lune brille, / Éclairant celle qui habite mon cœur. / À mille lieues, nous partageons sa clarté, / Puisse mon aimée trouver la paix."
Sibylle porta une main à sa bouche, les yeux rivés sur les mots. La lune, symbole éternel de constance, les reliait malgré la distance. Ce poème exprimait une attente patiente et un amour transcendant la distance. Les références à la lune et à la lumière symbolisaient la pureté des sentiments et l’union spirituelle malgré l’éloignement. Elle sentit une chaleur l’envahir, comme si Li Bai lui-même murmurait ces vers à son oreille.
Ce poème, simple en apparence, résumait toute la mélancolie et l’espoir d’un amour qui survit aux séparations.
— La lune, expliqua Mei-Ling, est un symbole de fidélité en Cathay. Elle veille sur nous tous, qu’importe où nous sommes. Et ce parchemin… c’est son cœur qu’il t’offre.
Sibylle tendit une main hésitante, effleurant le papier du bout des doigts. Elle pouvait presque sentir la présence de Li Bai à travers l’encre.
Mei-Ling referma délicatement le rouleau avant de le poser sur la table basse, puis plongea à nouveau la main dans la boîte. Cette fois, elle en sortit un pinceau fin, dont la poignée sculptée dans du bois précieux était incrustée de motifs floraux.
— Et ceci, dit-elle en le tendant à Sibylle, est un pinceau de cerisier.
Sibylle le prit avec une révérence, comme s’il s’agissait d’un objet sacré. Le bois était lisse sous ses doigts, presque vivant.
— Le cerisier, continua Mei-Ling, fleurit brièvement mais avec une beauté inoubliable. Comme l’amour, il est éphémère, mais son souvenir reste à jamais gravé. Li Bai m’a dit : "Avec ce pinceau, elle pourra tracer nos mots comme je trace les miens. Qu’il soit le lien entre nos mains, même quand les montagnes nous séparent."
Sibylle serra le pinceau contre sa poitrine. Elle imagina Li Bai, penché sur son bureau, choisissant chaque branche avec soin, chaque mot avec une tendresse infinie.
— Il m’a chargé de te dire, ajouta Mei-Ling d’une voix douce, que chaque lettre écrite avec ce pinceau est un pétale tombé pour vous deux. Le pinceau t’invite à lui répondre. Ces cadeaux sont un pont entre vous deux. Le poème est son cœur, et le pinceau… le tien.
Sibylle hocha la tête, incapable de parler. Elle regarda tour à tour le parchemin et le pinceau, comme si elle voyait en eux bien plus que de simples objets. Elle voyait un amour patient, une attente silencieuse, et la promesse d’un avenir où, peut-être, la distance ne serait plus qu’un souvenir.
Sibylle regarda par la fenêtre, imaginant les étoiles qui scintillaient au-dessus de Cathay, se demandant si, quelque part, sous le même ciel, Li Bai pensait à elle.
— Il m’a chargé de te dire qu’il n’a jamais cessé de penser à toi. Que cela prendra le temps qu’il faudra, mais qu’il viendra à toi.
— Merci, Mei-Ling, murmura-t-elle enfin. Merci de tout cœur.
Et tandis que la nuit s’était étendue sur Sylvaria, dans ce salon suspendu entre ciel et terre, sous le regard complice de la lune, deux amies chères se tenaient la main.
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Épilogue : Les Pas de Mei-Ling
La nuit enveloppait désormais Sylvaria d’un manteau d’étoiles, tandis que Mei-Ling quittait le salon des Hautes Tours, ses pas légers résonnant doucement sur le marbre froid des couloirs du palais. Le poids des émotions de Sibylle semblait l’accompagner, comme une douce mélancolie qui berçait son esprit.
Elle serrait contre elle le souvenir des larmes de son amie, de son sourire tremblant, de ses doigts effleurant le parchemin et le pinceau avec une révérence presque sacrée. Mei-Ling savait qu’elle avait accompli ce que Li Bai lui avait demandé : apporter la paix à Sibylle, sceller leur amour dans des mots et des symboles qui traverseraient la distance et résisteraient au temps.
Un sourire discret se dessina sur ses lèvres. Elle était heureuse pour Sibylle. Vraiment. Pourtant, tandis qu’elle avançait vers ses quartiers, une question plus personnelle, plus intime, vint troubler sa sérénité.
Et moi ?
Son cœur battrait-il un jour ainsi pour quelqu’un ? Avec cette intensité, cette pureté, cette certitude qui semblait unir Sibylle et Li Bai malgré les océans et les années ?
Elle imaginait cet homme idéal, celui qui saurait toucher son âme comme Li Bai avait touché celle de Sibylle. Serait-il un érudit, un poète, capable de lui offrir des mots aussi beaux que ceux qu’elle venait de transmettre ? Ou peut-être un guerrier, dont la force tranquille égalerait sa propre grâce ? Ou encore un voyageur, comme elle, qui comprendrait le poids des distances et le prix des retrouvailles ?
Elle se demanda si elle le reconnaîtrait, ce cœur qui battrait pour elle. Peut-être dans un regard, une hésitation, un silence éloquent. Peut-être dans la façon dont il lui tendrait une lettre, ou un pinceau, ou simplement sa main.
Le vent frais de la nuit entrant par des verrières ouvertes caressa ses cheveux tandis qu’elle atteignait enfin la porte de ses appartements. Elle marqua une pause, levant les yeux vers le ciel étoilé. La lune, cette même lune qui veillait sur Sibylle et Li Bai, brillait aussi pour elle.
Mei-Ling sourit, cette fois avec une pointe de curiosité, presque d’impatience.
Peut-être un jour.
Et sur cette pensée, elle poussa doucement la porte, laissant derrière elle les questions sans réponses, mais emportant l’espoir d’un amour aussi profond et vrai.
Car après tout, n’était-ce pas là le plus beau des mystèr

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