95. Le Salon Pourpre

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La nuit enveloppait Sylvaria d’une douce pénombre, tandis que les dernières lueurs du crépuscule s’éteignaient derrière les tours du palais. Mei-Ling marchait d’un pas mesuré, ses sandales de soie glissant sans bruit sur les dalles de marbre polies par les siècles. Trois jours s’étaient écoulés depuis son retour, trois jours marqués par les cérémonies officielles, les audiences diplomatiques et ses prises de fonction à l’ambassade Cathayenne établie dans l’Aile des Représentations Diplomatiques du palais de Sylvaria. Ce soir, enfin, elle allait retrouver ses amis, ceux qui avaient compté parmi ses plus chers compagnons avant son départ pour Cathay.

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Les Couloirs du Palais

Son regard se posa sur une armure étincelante exposée dans une alcôve, son acier bleu nuit marqué par des entailles profondes témoignant de batailles anciennes. Le Prince Olivier de Valoria, général dont l’esprit stratégique égalait la maîtrise des armes. Elle se souvint de ce jour où ils avaient comparé les techniques martiales de leurs cultures respectives dans ce qui ressemblait davantage à une danse qu’à un combat. Leurs mouvements s’étaient enchaînés avec une harmonie surprenante, chaque geste calculé répondant à l’autre dans une chorégraphie silencieuse. Olivier avait souri en parant son attaque finale, transformant le dernier mouvement en une révérence parfaite. Ce souvenir fit naître un sourire sur ses lèvres tandis qu’elle effleurait du bout des doigts le heaume poli.

Plus loin, une tapisserie ancienne, tissée de fils d’or et d’argent, représentait une princesse sylvarienne debout sur un navire, les cheveux flottant au vent. Tel un portrait de sa chère amie Sylvie, la princesse héritière, dont l’esprit vif et la curiosité insatiable avaient toujours su transformer les moments ordinaires en aventures extraordinaires. Elle revit l’une de leurs explorations des jardins du palais, sa découverte du Bosquet, cet endroit caché au fond des jardins et laissé volontairement sauvage avec un minimum d’entretien. Sylvie avait ri en trébuchant sur une racine, se relevant avec cette grâce et cette simplicité naturelles qui faisaient partie intégrante de sa personne.

Au pied d’un escalier monumental, une statue de marbre attira son attention. Elle représentait une servante tenant un plateau de fruits, son regard baissé exprimant une humilité profonde. Mei-Ling se souvint de Margot, la fidèle et discrète servante de Sylvie, avec son efficacité silencieuse et son calme imperturbable. La statue semblait incarner cette même dévotion silencieuse, et Mei-Ling ressentit une profonde admiration pour la jeune femme.

Près d’une vitrine contenant un vieux livre de poésie, Mei-Ling s’arrêta pour contempler les caractères calligraphiés sur une page jaunie. Les mots semblaient danser sous la lumière des éclairages, et elle pensa à Damoiselle Sibylle, la sensible et délicate Dame de compagnie de Sylvie. Elle revit leur dernière conversation avant son départ pour Cathay, où Sibylle lui avait montré et lu le poème de Li Bai, ses yeux brillants d’une émotion contenue. Sa voix douce et ses mots choisis avec soin avaient le pouvoir de transformer les émotions en beauté, et Mei-Ling sentit une vague de nostalgie l’envahir.

Après avoir traversé une enfilade de salles et de couloirs, Mei-Ling arriva enfin devant un grand hall aux échos sonores, l’entrée majestueuse de l’aile des réceptions. Les portes, hautes de plusieurs mètres, étaient sculptées de motifs représentant les arbres sacrés de Sylvaria, leurs branches entrelacées formant une arche naturelle. Au-dessus, un balcon surplombait le hall. Les portes s’ouvrirent doucement en silence à son approche. Le hall était immense, ses murs ornés de colonnes de marbre rose et de lustres en cristal. Les étoiles, visibles à travers les verrières du plafond, semblaient veiller sur l’esplanade. Mei-Ling respira profondément, sentant l’émotion monter en elle. Bientôt, elle retrouverait ses amis, ceux qui avaient partagé ses joies et ses peines, ses rêves et ses défis. Elle était épuisée, mais son cœur battait d’impatience.

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Les Couloirs des Salons

Après avoir franchi les vastes portes, elle se dirigea vers les élégants ascenseurs desservant les différents niveaux des grands salons privés. Au bout de quelques instants d’ascension dans un silence feutré, la porte de l’ascenseur se rouvrit en silence, révélant un couloir aux proportions plus intimes que ceux des étages inférieurs. Les murs, tendus de velours absorbaient la lumière des appliques dorées, créant une atmosphère chaleureuse et feutrée. Le sol, recouvert d'un épais tapis aux motifs complexes, étouffait le bruit de ses pas. Mei-Ling s'engagea dans le couloir, ses pensées vagabondant entre l'excitation et une légère appréhension. Six mois s'étaient écoulés depuis son départ, six mois d’échanges et de vidéoconférences de travail régulières avec Olivier, de rapports diplomatiques, mais aussi de silences prolongés avec Sylvie, Margot et Sibylle.

Elle repensa à ce moment privilégié avec Sibylle, il y avait deux jours de cela. La jeune femme avait reçu les présents de Li Bai avec une émotion palpable - le poème calligraphié, chaque trait chargé de passion contenue, et le pinceau en bois de cerisier, symbole de leur connexion à travers les distances. Mei-Ling avait senti toute l'importance de ce rôle d'intermédiaire qu'elle avait joué. Ces cadeaux étaient bien plus que des objets - ils portaient l'essence même de l'amour que Li Bai nourrissait pour Sibylle, un amour qui avait traversé les océans et le temps.

En approchant de la porte du salon pourpre, Mei-Ling marqua une pause. Elle avait presque oublié que c’était là que Sylvie lui avait fixé rendez-vous ce soir. Auparavant, c’est le salon bleu, avec ses grandes fenêtres donnant sur les jardins, qui avait toujours été leur refuge, l'endroit où ils partageaient rires et confidences tard dans la nuit. Le salon pourpre, en revanche, était plus formel, réservé aux occasions spéciales et aux hôtes de marque. Peut-être Sylvie avait-elle voulu marquer le caractère exceptionnel de leurs retrouvailles.

Elle prit une profonde inspiration, sentant le parfum subtil des fleurs fraîches qui ornaient les tables basses dans le couloir. Derrière cette porte se trouvaient ses amis, ceux avec qui elle avait partagé tant de moments inoubliables. Ses doigts effleurèrent la poignée de la porte, froide sous sa paume. Ce soir n'était pas une soirée diplomatique, mais une soirée de retrouvailles avec ceux qui comptaient le plus pour elle. Avec un sourire qui mêlait anticipation et émotion, elle tourna lentement la poignée et ouvrit la porte.

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Le Grand Salon Privé

La porte s'ouvrit sur une scène qui fit chavirer le cœur de Mei-Ling. Le grand salon privé était transformé en un havre de chaleur et d'intimité. Des lanternes rouges en papier, suspendues en grappes, semblables à celles qu'on accrochait dans les rues de Cathay pendant les fêtes, projetaient une lumière chaude et dorée sur les murs. Des paravents laqués représentant des paysages montagneux et des dragons sinueux avaient été disposés devant les murs, sauf celui qui était occupé par un écran géant immense, affichant des images de feux d'artifice cathayens qui explosaient en gerbes de couleurs vives, illuminant la pièce de reflets mouvants. Face à l'écran, cinq grands fauteuils à l'aspect particulièrement confortable étaient disposés en demi-cercle, leurs tissus moelleux invitant à la détente. Ils avaient été poussés vers le mur opposé afin de libérer l'espace central du salon, où des coussins de soie aux couleurs vives étaient disposés en cercle autour d'une table basse. A côté, sur une table plus petite trônait un service à thé en porcelaine bleue et blanche, identique à celui qu'elle avait laissé dans ses appartements avant son départ.

Sylvie fut la première à se précipiter vers elle.

"Mei-Ling ! Enfin !" s'exclama-t-elle en l'étreignant avec force. Dans ses bras, Mei-Ling sentit l'émotion monter. La princesse avait les yeux brillants, et elle remarqua immédiatement les petites touches personnelles qu'elle avait ajoutées : un bracelet de fleurs de cerisier séchées, identique à ceux qu'elles fabriquaient ensemble dans les jardins du palais.

Margot, discrète mais présente, s'avança avec un plateau.

"Je me suis permis de préparer votre thé préféré," murmura-t-elle en posant délicatement la tasse devant Mei-Ling. Le plateau était une œuvre d'art en soi : la théière en porcelaine fine, ornée de motifs de dragons entrelacés, reposait sur un support en laque rouge, entouré de petites coupelles contenant des pâtisseries cathayennes. La vapeur qui s'échappait de la tasse embaumait l'air d'un parfum de jasmin et d'orange, évoquant immédiatement les souvenirs de matinées ou d’après-midis passés dans les jardins du palais.

Sibylle, assise près de la fenêtre, leva les yeux de son carnet de poésie. Un sourire timide mais radieux illumina son visage

"Mei-Ling," dit-elle simplement, mais dans ce seul mot, il y avait toute la profondeur de leur amitié. Sur la table à côté d'elle, Mei-Ling aperçut le pinceau en bois de cerisier, posé avec soin à côté d'une feuille de papier où Sibylle avait commencé à écrire un poème.

Olivier, debout près de la cheminée, leva son verre.

"À l'ambassadrice," dit-il avec un sourire en coin. "Enfin de retour pour nous rappeler à tous ce que signifie vraiment la diplomatie."

Mais c'est Flamme, le petit dragon nain, qui provoqua l'émotion la plus intense. Il se précipita vers Mei-Ling, ses petites ailes frémissantes, et se blottit contre sa jambe.

"Mei-Ling !" s'exclama-t-il en mandarin, sa voix tremblant d'émotion. "Tu es revenue !" Il leva ses petites pattes avant et tout en tournant sur lui-même montra fièrement ses écailles qui avaient tout leur éclat naturel. "Regarde, je vais bien maintenant. Grâce à toi."

Long, plus réservé, déclara :

"Nous sommes honorés de votre présence, noble ambassadrice," dit-il en mandarin, avant d'ajouter avec un sourire malicieux : "Même si nous savons tous que vous êtes bien plus qu'une simple diplomate pour nous."

Mei-Ling sentit ses yeux s'embuer. Elle s'agenouilla pour caresser Flamme, qui ronronnait de bonheur.

"Je suis tellement heureuse de vous retrouver," murmura-t-elle, sa voix tremblant légèrement. "Vous m'avez tous tellement manqué."

Sylvie lui tendit une petite boîte.

"Ouvre-la," dit-elle avec un sourire mystérieux. À l'intérieur, Mei-Ling trouva un petit miroir en laque noire, incrusté de motifs dorés. "Pour que tu puisses toujours te souvenir de nous, même quand tu seras loin," expliqua Sylvie.

Sibylle s'approcha avec un rouleau de papier.

"Et ceci," dit-elle en le déroulant, "est un poème que j'ai écrit pour toi. Il parle de l'amitié qui traverse les océans et le temps."

Mei-Ling lut les vers, et sentit une larme couler sur sa joue.

"C'est magnifique," murmura-t-elle.

"Merci à tous. Vous n'auriez pas pu me faire plus plaisir."

Flamme, toujours blotti contre sa jambe, leva les yeux vers elle.

"Nous t'avons préparé une autre surprise," dit-il en mandarin. "Mais tu devras attendre un peu pour la découvrir."

Mei-Ling rit, sentant son cœur se gonfler de joie.

— "Dans ce cas," dit-elle, "je suis impatiente de la découvrir. Mais pour l'instant, profitons simplement de ce moment. Ensemble."

Les rires et les conversations s’enchaînaient dans le salon pourpre, tandis que les reflets des feux d’artifice dansaient sur les murs. Mei-Ling, entourée de ses amis, sentait son cœur s’apaiser après tant de mois d’absence. Les thés fumants, les poèmes échangés, les récits des choses vécues et les regards complices tissaient une toile d’émotions où le passé et le présent se mêlaient.

Pourtant, au-delà des murs du palais, un monde plus vaste les attendait. Les révélations venues du passé, les défis diplomatiques, les missions d’Olivier, les responsabilités naissantes de la princesse Sylvie rappelaient que leur amitié, bien que précieuse, devait désormais s’épanouir dans un univers en constante évolution.

Mais ce soir-là, rien de tout cela n’avait d’importance. Ils étaient réunis, et c’était tout ce qui comptait.

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