98. Le Grand Soir des Épisodes 41 à 44

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Le grand salon Pourpre baignait dans une douce pénombre, éclairé uniquement par la lueur vacillante des lanternes rouges et dorées. Les murs tapissés de soie reflétaient les ombres dansantes, tandis que les parfums sucrés des pâtisseries et des thés flottaient dans l’air, créant une atmosphère à la fois intimiste et envoûtante. Les cinq amis étaient enfin installés, leurs trésors du coffre soigneusement disposés près d’eux, prêts à plonger dans les épisodes tant attendus.

La princesse Sylvie trépignait d’impatience, ses doigts tambourinant nerveusement sur les accoudoirs de son fauteuil. Margot, croquait distraitement dans un biscuit, tout en jetant des regards exaspérés en direction du prince Olivier. Sibylle, discrète mais attentive, observait la scène avec un sourire amusé, tandis que Mei-Ling, assise avec une grâce naturelle, semblait savourer chaque instant avec une élégance mystérieuse.

Et puis, il y avait Olivier.

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La Réprimande du Générique

Le prince Olivier, grand maître autoproclamé de la télécommande, tenait l’objet du délit entre ses doigts avec une assurance qui frisait l’arrogance. Margot, qui savait bien à quoi s’attendre, haussa les épaules et leva les yeux au ciel, se laissant retomber au fond de son fauteuil. Comme à son habitude, il passa le générique de début d’un appui sec sur une touche de la télécommande, déclenchant un chœur de protestations résignées.

— « Olivier ! » s’exclama Sylvie, les mains sur les hanches. « Tu ne peux pas sauter le générique comme ça ! C’est une partie intégrante de l’expérience ! »

— « Oui, oui, on sait », soupira Margot, désabusée. « Mais on ne peut rien y faire. Il est têtu comme une mule. »

Olivier, un sourire satisfait aux lèvres, ignora leurs plaintes.

— « Allons, mesdames, le générique est une perte de temps. L’histoire, voilà ce qui compte ! » déclara-t-il en appuyant sur la touche lecture.

C’est alors que Mei-Ling intervint.

Sa voix, douce mais ferme, résonna dans la pièce comme une mélodie envoûtante.

— « Olivier », dit-elle, son regard perçant fixé sur lui. « Je crois qu’il est temps d’avoir une petite discussion. »

Olivier, surpris, cligna des yeux. Il n’avait pas l’habitude d’être repris, surtout pas par Mei-Ling, dont l’opinion semblait soudain peser plus lourd que celle de ses amis.

— « Une discussion ? » répéta-t-il, un peu maladroitement.

Mei-Ling se redressa légèrement, son maintien impeccable soulignant chaque mot.

— « Oui, une discussion. Sur l’importance sacrée du générique de début. »

Elle marqua une pause théâtrale, laissant planer un silence lourd de sens.

— « Olivier, sauter le générique est une hérésie. Une véritable insulte à l’art cinématographique. »

Olivier, sentit son assurance s’évanouir.

— « Une… insulte ? » balbutia-t-il.

— « Absolument », continua Mei-Ling, son ton devenant plus sévère. « Le générique de début est bien plus qu’une simple introduction. C’est une œuvre d’art à part entière. Il établit l’ambiance, présente les acteurs, et souvent, lève subtilement un coin du voile sur l’intrigue à venir. »

Elle leva un doigt élégant, comme pour compter les raisons.

— « Premièrement, c’est une question de respect pour les artistes. Chaque nom qui défile a contribué à la création de ce chef-d’œuvre. Les laisser défiler, c’est honorer leur travail. »

Olivier, de plus en plus mal à l’aise, se tortilla dans son fauteuil.

— « Euh… oui, bien sûr, mais… »

— « Deuxièmement », interrompit Mei-Ling, implacable, « c’est une question de rythme. Le générique permet au spectateur de se préparer mentalement, de se détacher du monde réel et de plonger dans l’univers du drame. Le sauter, c’est comme entrer dans une pièce sans frapper. C’est grossier. »

Sylvie et Margot échangèrent un regard triomphant, tandis que Sibylle étouffa un rire derrière sa main.

— « Troisièmement », poursuivit Mei-Ling, « c’est une question de technique. Les génériques sont souvent accompagnés d’une musique spécifique, choisie pour évoquer des émotions particulières. La sauter, c’est priver le public d’une expérience sensorielle complète. »

Olivier, désormais déconfit, fixa la télécommande comme si elle venait de le trahir.

— « Je… je ne savais pas que c’était si important », murmura-t-il, sa voix teintée de remords.

Mei-Ling, toujours aussi élégante et mystérieuse, leva un doigt fin en direction de l'écran, où le générique de début s'était figé.

— « Quatrièmement, Olivier », dit-elle d'une voix douce mais ferme, « il y a l'aspect visuel. Les images du générique ne sont pas de simples illustrations. Ce sont des œuvres d'art, des témoignages vivants de notre culture. »

Elle se leva gracieusement, sa robe de soie émeraude bruissant comme une brise printanière.

— « Regardez », murmura-t-elle en pointant l'écran. « Ces estampes sur bois, inspirées des grands maîtres comme Hua Yan - voyez comme les traits sont précis, chaque ligne chargée de sens. Ces peintures à l'encre noire, où le vide et le plein dansent ensemble, comme dans les œuvres de Maître Shui Mo. »

Olivier, de plus en plus mal à l'aise, fixa les images qui défilaient lentement.

— « Je... je ne savais pas », balbutia-t-il.

— « Bien sûr que non », répondit Mei-Ling, un sourire énigmatique aux lèvres. « Ceux qui sautent le générique ne voient jamais ces merveilles. Ils ignorent les papiers découpés de Hangzhou, ces silhouettes délicates qui racontent des histoires depuis des siècles. Ils ne remarquent pas les jeux d'ombres et de lumière inspirés des lanternes de Dongyuan, où chaque ombre projetée est calculée pour évoquer des émotions profondes. »

Elle fit une pause dramatique, son regard perçant fixé sur Olivier.

— « Et que dire des calligraphies qui défilent ? Chaque caractère est tracé selon les règles strictes de l'art calligraphique, comme celles enseignées par les moines de Shaolin. Chaque courbe, chaque angle a un sens. »

Olivier sentit une goutte de sueur perler sur son front.

— « Je... je ne savais pas que c'était si complexe », murmura-t-il.

— « C'est bien là le problème », continua Mei-Ling, sa voix reprenant cette note sévère. « Celui qui appuie sur avance rapide montre un manque de respect non seulement pour l'art, mais aussi pour la culture qui l'a engendré. Il révèle un esprit pressé, incapable d'apprécier la beauté des détails. »

Elle se tourna vers les autres, son regard balayant le groupe avec une intensité qui fit frissonner Olivier.

— « Et ce qui est pire, c'est qu'il prive ses amis de cette expérience enrichissante. Leur refuser ce plaisir, c’est comme leur voler un morceau de leur bonheur. »

Olivier sentit une vague de culpabilité l’envahir. Il jeta un regard en direction de Sylvie et Margot, qui le fixaient avec un mélange d’amusement et de satisfaction.

— « Je… je suis désolé », dit-il enfin, sa voix teintée de sincérité. « Je ne savais pas que cela vous tenait tant à cœur. »

Mei-Ling inclina légèrement la tête, son regard toujours aussi perçant.

— « Maintenant, tu le sais », dit-elle simplement.

— « Merci, Olivier », murmura Sylvie, les yeux brillants de gratitude.

— « Ouais, merci », ajouta Margot, un sourire moqueur aux lèvres. « On savait que tu finirais par comprendre. »

Sibylle, toujours discrète, lança un clin d’œil complice à Mei-Ling, tandis qu’Olivier, un peu gêné, tenta de sauver la face.

— « Bon, d’accord, d’accord », dit-il en levant les mains en signe de reddition. « Je plaide coupable, mais je promets de me racheter. »

Mei-Ling sourit, satisfaite.

— « C’est tout ce que nous demandons », dit-elle, son regard se posant à nouveau sur l’écran. « Maintenant, si nous commencions vraiment ? »

Olivier, repentant, prit une profonde inspiration et appuya sur la touche retour. Le générique de début réapparut à l’écran, accompagné de la musique envoûtante qui avait tant manqué à ses amies.

Et tandis que les premières notes du générique retentissaient, une atmosphère de magie et de complicité enveloppa à nouveau la pièce. Les lanternes projetaient des ombres dansantes sur les murs, et les parfums des thés et des pâtisseries se mêlaient à l’air, créant une ambiance presque irréelle.

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La Réprimande des Bonbons

L’épisode 41 venait de commencer, et le salon Pourpre baignait dans une atmosphère de concentration studieuse. Les lanternes projetaient leurs lueurs dorées sur les visages attentifs, tandis que les premières scènes du c-drama se déroulaient à l’écran. Tout semblait parfait… jusqu’à ce que Sylvie, incapable de résister à la tentation, se mette à fouiller dans les paquets de bonbons et de gâteaux disposés sur la table basse.

— « Mmmh, celui-là a l’air délicieux ! » murmura-t-elle en déchirant l’emballage d’un sachet de dragées au miel. Crrrrriiiitch.

Un silence gêné s’installa.

Margot leva les yeux au ciel.

— « Sylvie, sérieusement ? »

— « Quoi ? » répondit-elle, la bouche déjà pleine. « Je veux goûter à tout ! »

Elle ouvrit un deuxième paquet. Crrrrriiiitch.

— « Oh, par pitié… » gémit Sibylle, enfouissant son visage dans ses mains.

— « On dirait notre première séance de visionnage », ricana Olivier, un sourire narquois aux lèvres.

Sylvie, imperturbable, ignora leurs commentaires et attaqua un troisième paquet. Crrrrriiiitch.

— « C’est comme si on revivait un cauchemar », soupira Margot, exaspérée.

— « Peut-être qu’on devrait lui enlever sa table », suggéra Sibylle, sarcastique.

Sylvie, inconsciente de l’agacement général, continua son festin, en s’apprêtant à ouvrir un quatrième paquet avec un enthousiasme bruyant. Mais celui-ci s’avéra particulièrement récalcitrant. La Princesse voulant ses friandises se mit à s’acharner dessus produisant des bruits encore plus bruyants et perturbateurs.

— « Grrrrr… Pfff… » grognait-elle, tirant et essayant de déchirer avec une énergie désespérée. Crrrrriiiitch…

— « Par tous les saints, Sylvie, c’est un paquet ou un coffre-fort ? » s’exclama Margot, exaspérée.

— « On dirait qu’elle essaie de tuer l’emballage », commenta Sibylle, amusée malgré elle.

Olivier, hilare, ne put s’empêcher d’ajouter :

— « Peut-être qu’elle devrait utiliser une épée. Ça irait plus vite. »

Sylvie, rouge de frustration, finit par triompher, mais le bruit de sa victoire fut accueilli par un chœur de soupirs exaspérés.

— « Bon, ça suffit maintenant », intervint enfin Mei-Ling, d’une voix douce mais ferme.

Tous les regards se tournèrent vers elle. Même Sylvie, surprise, s’arrêta net, un bonbon à mi-chemin de sa bouche.

Mei-Ling se redressa avec une grâce majestueuse, son regard perçant fixé sur la princesse.

— « Sylvie », dit-elle, d’un ton qui n’admettait aucune réplique, « il est temps d’avoir une petite discussion. »

Sylvie, soudain mal à l’aise, avala son bonbon de travers.

— « Une… discussion ? »

— « Oui, une discussion », confirma Mei-Ling, son ton devenant plus sévère. « Sur l’importance sacrée du silence pendant un c-drama. »

Elle marqua une pause dramatique, laissant planer un silence lourd de sens.

— « Sylvie, chaque bruit que tu fais est une perturbation. Une insulte à l’expérience collective. »

Sylvie, penaude, se ratatina dans son fauteuil.

— « Je… je ne savais pas que c’était si grave et gênant… », murmura-t-elle.

— « Bien sûr que non », répondit Mei-Ling, son regard toujours aussi perçant. « Ceux qui ouvrent des paquets comme s’ils défonçaient une porte blindée ne réalisent pas le chaos qu’ils sèment. »

Elle leva un doigt élégant, comme pour compter les raisons.

— « Premièrement, c’est une question de respect pour tes amis. Chacun mérite de profiter pleinement de l’histoire sans être distrait par des bruits parasites. »

Sylvie, de plus en plus mal à l’aise, se tortilla dans son fauteuil.

— « Je… je suis désolée », balbutia-t-elle.

— « Deuxièmement », continua Mei-Ling, implacable, « c’est une question de concentration. Le c-drama exige une attention totale. Chaque détail compte, chaque émotion doit être ressentie pleinement. Tes emballages sont comme des coups de marteau sur une toile de maître. »

Sibylle étouffa un rire derrière sa main, tandis que Margot échangea un regard triomphant avec Olivier.

— « Troisièmement », poursuivit Mei-Ling, « c’est une question de dignité. Une princesse de Sylvaria ne devrait pas se comporter comme un ours affamé devant un pot de miel. »

Sylvie, désormais rouge de honte, se recroquevilla dans les coussins de son fauteuil, comme si elle voulait disparaître.

— « Et enfin », conclut Mei-Ling, son ton devenant plus doux, « c’est une question de survie. Si tu continues comme ça, tes amis vont finir par te jeter dehors. Et personne ne veut ça. »

Sylvie, repentante, hocha vigoureusement la tête.

— « Je… je promets de ne plus recommencer », murmura-t-elle, les yeux brillants de remords.

Mei-Ling inclina légèrement la tête, satisfaite.

— « C’est tout ce que nous demandons », dit-elle, son regard se posant à nouveau sur l’écran. « Maintenant, si nous reprenions là où nous en étions ? »

Et tandis que l’épisode reprenait cinq minutes en arrière, une atmosphère de magie et de complicité enveloppa à nouveau la pièce. Les lanternes projetaient des ombres dansantes sur les murs, et les parfums des thés et des pâtisseries se mêlaient à l’air, créant une ambiance presque irréelle.

Olivier, particulièrement satisfait, lança un regard moqueur à Sylvie, qui s’enfonça encore plus dans son fauteuil.

— « Alors, princesse ? On fait moins la maline ? » murmura-t-il, un sourire narquois aux lèvres.

Sylvie, vexée, lui tira la langue, mais n’osa plus toucher aux bonbons.

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La Réprimande des Experts

Le troisième épisode de la soirée atteignait son climax lorsque la princesse guerrière du c-drama, l’héroïne martiale envoûtante jouée par Mei-Ling, se lança dans un combat épique contre une horde de femmes mercenaires étrangères. Mei-Ling, les yeux brillants d’émotion, regardait la scène avec une profonde tristesse. Après tout, c’était elle qui avait incarné ce personnage avec une telle intensité. Mais voir cette séquence de combat, qu’elle avait tant défendue pendant le tournage, complètement dénaturée par des choix techniques discutables, lui brisait le cœur.

Quand l’héroïne exécuta une parade improbable contre une attaque de sabre, Mei-Ling ne put se retenir.

— « Attendez… » murmura-t-elle, l’index levé, les sourcils légèrement froncés.

Tous les regards se tournèrent vers elle. Olivier, Margot, Sibylle et Sylvie échangèrent des regards incrédules. — « Non, Mei-Ling, ne commence pas… » gémit Margot.

Mais Mei-Ling, incapable de contenir l’émotion qui l’étreignait, poursuivit.

— « Cette technique est impossible. Dans le Jian Fa, un coup de taille oblique comme celui-ci ne peut être contré de cette manière. La garde devrait être plus haute, et la riposte… »

— « Ah ! » s’exclama soudain Olivier, les yeux écarquillés. « Ces mercenaires utilisent des techniques de l’école valorienne ! »

Mei-Ling, surprise, se redressa.

— « Vraiment ? »

— « Bien sûr ! » rétorqua Olivier, soudain passionné. « Regardez leur posture – épaules basses, poids en avant. C’est typique de l’art du sabre valorien. Et cette feinte circulaire ? Pure tradition valorienne ! »

Mei-Ling, piquée au vif, secoua la tête.

— « Non, non, non. Mon personnage est une guerrière cathayenne. Ses mouvements devraient suivre les principes du Wu Xing – équilibre, fluidité, adaptation. Cette parade est… incorrecte. »

— « Incorrecte ?! » s’indigna Olivier. « C’est toi qui es incorrecte ! Les mercenaires attaquent comme des Valoriennes, donc ta riposte doit être adaptée ! »

— « Mais elle ne peut pas riposter ainsi ! » insista Mei-Ling, les joues légèrement rosies par l’indignation. « C’est une question de physique martiale ! »

— « C’est une question de scénario ! » riposta Olivier.

Sylvie, excédée, lança un coussin sur Olivier.

— « OLIVIER, TAIS-TOI ! »

Margot, les bras croisés, menaça :

— « Si tu ne te calmes pas, je te renvoie une pantoufle. Comme la dernière fois. »

Olivier, soudain outré, bondit sur place.

— « QUOI ?! » s’écria-t-il avec indignation. « C’est Mei-Ling qui a commencé, et c’est moi qu’on punit ?! À moi, qu’on lance un coussin ? Moi qu’on menace avec une pantoufle ?! »

Mei-Ling, drapée dans une dignité offensée, attrapa son éventail avec un geste élégant.

— « C’est parfaitement normal », déclara-t-elle d’un ton posé. « Moi, je suis une experte en arts martiaux. Toi, tu es juste… toi. »

Olivier en resta bouche bée, tandis que Margot et Sylvie éclataient de rire.

— « Oh, bravo, Mei-Ling ! » s’exclama Margot, amusée. « Tu viens de lui clouer le bec mieux que moi ! »

Sibylle, désabusée, murmura simplement :

— « On dirait mes cours de stratégie militaire dans mes jeunes années... »

Mei-Ling, vexée, ouvrit son éventail en soie et se mit à s’éventer avec humeur, tandis qu’Olivier bougonnait dans son coin.

— « C’est n’importe quoi. N’importe quel expert en arts martiaux vous le dirait. »

Sylvie, après un long soupir, recula l’épisode de cinq minutes.

— « Bon. Reprenons. Et cette fois, silence. »

Les deux "experts" se rassirent, Mei-Ling avec une élégance froissée, Olivier en marmonnant des critiques inaudibles. Mais malgré tout, une étrange complicité s’était installée entre eux – celle de deux passionnés incapables de résister à une bonne dispute technique.

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La Malédiction des Infusions

Après les précédentes péripéties, la soirée avait repris son cours avec une certaine prudence. Les coussins avaient été replacés, les bonbons rangés hors de portée de Sylvie, et après avoir défendu l'honneur de son personnage de princesse guerrière face aux libertés scénaristiques, Mei-Ling avait retrouvé son flegme habituel, bien que son éventail en soie continuât de s’agiter avec une vigueur suspecte.

Le troisième épisode commença, et cette fois, c’était au tour de Margot de causer une perturbation… involontaire. Toujours aussi enthousiaste quand il s'agissait de découvrir les trésors culinaires de Mei-Ling, Margot avait passé la soirée à goûter méthodiquement différentes infusions et thés que leur amie avait apportés. Entre deux gorgées de thé au Fu Ling (connu pour ses vertus digestives) et une infusion de Hou Po (écorce de magnolia), elle avait aussi succombé à la tentation du Da Huang (rhubarbe, réputée pour son effet purgatif), sans oublier une lampée de Zhi Shi (agrume mûr) pour adoucir le tout.

— « Mmmh, celui-ci est délicieux », murmura-t-elle en reposant sa tasse, les yeux légèrement brillants.

Sylvie, toujours aussi observatrice, fronça les sourcils.

— « Margot, tu es sûre que c’est une bonne idée de mélanger tout ça ? »

Margot, déjà un peu pâle, agita la main avec nonchalance.

— « Oh, ça va, ce n’est pas si fort. »

Mais à peine cinq minutes après le début de l’épisode, les premiers signes se firent sentir. Margot commença à s’agiter sur son siège, les doigts crispés sur les accoudoirs, le front perlé de sueur.

— « Tout va bien, Margot ? » demanda Sibylle, inquiète.

— « Euh… oui, oui », répondit Margot, les joues légèrement verdâtres. « C’est juste que… je crois que j’ai besoin d’une petite pause. »

Elle se leva précipitamment, manquant de renverser sa tasse, et disparut derrière la porte des commodités. Dans sa hâte, elle oublia de la fermer complètement.

Quelques secondes plus tard, un bruit caractéristique – bien plus long et bruyant qu’un simple gargouillis – retentit dans le salon, suivi d’un silence gêné.

— « Margot… » murmura Sylvie, horrifiée.

— « Par tous les dieux… » gémit Sibylle, les mains sur les oreilles.

Olivier, hilare, éclata de rire.

— « Margot, tu viens de battre tous les records ! Même Sylvie avec ses paquets de bonbons n’a pas réussi un tel exploit ! »

Mei-Ling, impassible, se contenta de lever un sourcil élégant.

— « Margot, ma chère, il semble que tu aies oublié une règle fondamentale de la bienséance. »

Margot revint, pâle et confuse, tandis que ses amis la bombardaient de commentaires bien sentis.

— « La prochaine fois, ferme la porte ! » s’exclama Sylvie, moqueuse.

— « Ou alors, préviens-nous avant de déclencher un séisme intestinal ! » ajouta Olivier, toujours aussi taquin.

Sibylle, amusée malgré elle, lui tendit une tasse de thé au chrysanthème.

— « Bois ceci. Ça va te calmer les nerfs… et les entrailles. »

Margot, mortifiée mais reconnaissante, accepta la tasse et se rassit, jurant :

— « Plus jamais ! »

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Une quinzaine de minutes plus tard, Margot sentit à nouveau un appel pressant. Elle se leva, le visage crispé, et annonça d’une voix tendue :

— « Je reviens. »

Sylvie, un sourire malicieux aux lèvres, lui lança :

— « Cette fois, ferme bien la porte, hein ? »

Olivier, toujours aussi taquin, ajouta :

— « On va finir par croire que tu as un contrat avec les fabricants de papier toilette ! »

Margot, les joues en feu, hocha la tête et disparut derrière la porte, cette fois en prenant soin de la verrouiller. Au bout d’un court moment, un nouveau grondement sourd résonna dans le salon, suivi d’un éclat de rire général.

— « Margot, tu es sûre que ça va aller ? » demanda Sibylle, inquiète.

— « Est-ce que ça va continuer comme ça toute la soirée ? » s’enquit Olivier, mi-amusé, mi-inquiet.

Margot revint, essoufflée et toute rouge, et se rassit en évitant soigneusement les regards.

Mei-Ling, voyant son inconfort, eut pitié d’elle. Elle sortit une petite boîte en laque de son sac et en tira une poignée de graines dorées.

— « Tiens, Margot. Mange ceci. Ce sont des graines de Bai Tou Weng. Elles aideront à apaiser… ton tumulte intérieur. »

Margot, reconnaissante, avala les graines avec une gorgée d’eau.

— « Merci, Mei-Ling. Je crois que j’ai appris ma leçon. »

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Alors que tout le monde pensait l’incident enfin clos, Margot sentit à nouveau un besoin impérieux. Elle se leva lentement, le visage crispé, et annonça d’une voix tendue :

— « Désolée, je dois y aller encore une fois. »

Sylvie, en brandissant un coussin en guise d’avertissement, déclara :

— « Margot, n’oublie pas la porte, ou je te transforme en coussin moi-même. »

Olivier, toujours aussi taquin, ajouta :

— « Cela fait 17 minutes 32 secondes en moyenne entre chaque performance ! ».

Margot, les joues en feu, hocha la tête et disparut derrière la porte, et un nouveau grondement sourd résonna dans le salon.

Margot revint, les jambes flageolantes, et se rassit en ne se souciant même plus des regards.

— « Margot, tu n’as pas l’air d’aller bien du tout. » dit Sibylle, inquiète.

Mei-Ling lui tendit une tasse de thé au gingembre frais.

— « Bois ceci. Cela va calmer les nausées mais aussi ralentir le transit. »

Margot, reconnaissante, avala le thé d’un trait.

— « Merci, Mei-Ling. »

Le troisième épisode de la soirée arriva à sa fin.

Pendant le générique de fin, Mei-Ling examina les boîtes que Margot avait ouvertes. Elle avait en fait inconsciemment préparé un cocktail explosif.

— « C'est l'équivalent végétal d'un turbo pour système digestif » murmura Mei-Ling en examinant les tasses vides.

Margot, enfin soulagée, demanda :

— « Mei-Ling, pourquoi tu avais tout ça dans ton sac ? »

Mei-Ling sourit mystérieusement.

— « Disons que j'ai l'habitude des soirées... intenses d’un point de vue digestif. »

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Les Larmes de la Princesse Oubliée

Le générique du quatrième et dernier épisode de la soirée s’acheva. Les lumières du salon s’allumèrent progressivement, révélant des visages marqués par l’émotion – ou, pour certains, par l’hilarité. Olivier et Sibylle discutaient avec animation des rebondissements de l’intrigue, tandis que Margot, désormais apaisée grâce aux remèdes de Mei-Ling mais épuisée, sirotait un thé au gingembre d’un air repentant.

Au centre de ce brouhaha, Mei-Ling trônait, un sourire énigmatique aux lèvres. Elle agitait son éventail avec une nonchalance étudiée, savourant manifestement l’attention qu’elle suscitait.

— « Alors, Mei-Ling, tu sais évidemment ce qui arrivera à ton personnage ? » demanda Olivier, les yeux brillants de curiosité. « La princesse guerrière va-t-elle enfin vaincre sa rivale et conquérir le cœur du prince ? »

Mei-Ling leva un sourcil dédaigneux.

— « Bien sûr que je le sais. Mais je ne vous le dirai pas. »

— « Mei-Ling, je vous en prie ! » insista Sibylle. « Nous avons supporté vos critiques sur les combats, et même les bruits de chasse d’eau de Margot ! »

Mei-Ling éclata d’un rire cristallin.

— « C’est précisément pour ça que je ne vous dirai rien. Vous avez mérité une petite frustration. »

Alors que les rires fusaient, un silence soudain s’installa. Tous les regards se tournèrent vers Sylvie, toujours enfoncée dans son fauteuil, le regard fixe, les mains crispées sur les accoudoirs. Son visage était pâle, ses yeux vitreux, comme si elle fixait un point invisible sur l’écran éteint.

— « Sylvie ? » murmura Margot, inquiète. « Ça va ? »

Aucune réponse.

Margot, oubliant momentanément ses propres malheurs digestifs, s’approcha et posa une main sur son épaule. — « Sylvie ? Tu es là ? »

Sylvie cligna des yeux, comme si elle émergeait d’un rêve. Puis, d’une voix tremblante, elle murmura :

— « L’épisode 42… Il est passé, n’est-ce pas ? »

Un silence gêné s’installa. Tous savaient ce que cela signifiait.

L’épisode 42 était celui où son personnage, la serveuse de thé Li Mei, devait jouer un rôle crucial : mourir héroïquement dans les bras du prince en lui sauvant la vie. Une scène dramatique, émouvante, qui aurait dû être le sommet de sa carrière d’actrice.

Sauf qu’elle n’était jamais apparue.

Pas une seule fois.

Même lors des scènes se déroulant dans le salon de thé où elle travaillait, son personnage avait été coupé au montage. Effacé. Comme s’il n’avait jamais existé.

— « Ils m’ont supprimée… » murmura Sylvie, les larmes aux yeux. « Mon personnage n’a jamais existé. »

Mei-Ling, voyant son amie au bord des larmes, s’approcha avec une grâce royale. Elle s’assit à côté d’elle et prit doucement sa main.

— « Sylvie, ma chère, regarde-moi. »

Sylvie leva les yeux, le visage baigné de larmes.

— « Écoute-moi bien », dit Mei-Ling d’une voix douce mais ferme. « Ce sont les règles du jeu. En tant qu’actrices, nous savons toutes que des décisions peuvent être prises au montage et en post-production. Des scènes sont coupées, des personnages sont modifiés, parfois même effacés. »

— « Mais… » commença Sylvie, la voix brisée.

— « Chut », fit Mei-Ling en posant un doigt sur ses lèvres. « Cela m’est arrivé à plusieurs reprises. A mes débuts dans le métier. Des rôles entiers ont disparu après le tournage. Et pourtant, j’ai eu la chance de vivre l’expérience d’un plateau de tournage, de travailler avec des professionnels, de créer quelque chose de beau. »

Elle serra la main de Sylvie.

— « Tu as tourné ces scènes. Tu as vécu ces moments. Personne ne pourra jamais te les enlever. Et qui sait ? Peut-être que dans une autre version, ton personnage aura une place plus importante. »

Sylvie essuya ses larmes, essayant de se ressaisir.

— « Tu as raison… C’est juste que… c’était important pour moi. »

Mei-Ling sourit avec compassion.

— « Je comprends. Mais souviens-toi : une véritable actrice ne se définit pas par le nombre de scènes qu’elle a dans un drama. Elle se définit par sa passion, son talent, et sa capacité à rebondir. »

Elle marqua une pause, et toujours à sa façon inimitable, elle prit un air mystérieux.

— « Et parfois… » murmura-t-elle, les yeux pétillants de malice, « parfois, il peut arriver, toujours au montage, que des moments clés d'une histoire ne soient pas supprimés, mais déplacés à un autre moment dans l'intrigue et montés différemment. »

Elle fit une nouvelle pause théâtrale, laissant ses mots flotter dans l'air.

— « Le seul moyen de le savoir est de regarder jusqu'au bout en appréciant le spectacle ! »

Sylvie esquissa un sourire timide.

— « Tu as raison. Je vais m’efforcer de voir les choses comme ça. »

Olivier, touché par la scène, s’approcha et posa une main sur l’épaule de Sylvie.

— « Mei-Ling a raison. Et puis, tu as toujours tes talents de mangeuse de bonbons. C’est un rôle à plein temps, ça aussi. »

Margot, enfin remise de ses aventures digestives, lui tendit un mouchoir et ajouta :

— « Oui, et cette fois, je promets de ne pas mélanger les thés avec des laxatifs. »

Sylvie rit doucement, et elle sentit son cœur s’alléger.

Mei-Ling se leva, son éventail à la main et fit quelques pas vers la porte du salon. Toujours aussi gracieuse, elle se retourna vers ses amis, son éventail fermé contre sa poitrine, et les observa avec un sourire.

— « Mes chers amis », commença-t-elle d’une voix douce mais ferme, « cette soirée a été… disons, mémorable. »

— « Je n’avais jamais assisté à un visionnage de drama aussi… mouvementé », poursuivit Mei-Ling, un sourire malicieux aux lèvres.

Mei-Ling leva alors son éventail, comme pour souligner ses paroles, et récita d’une voix mélodieuse un poème cathayen classique :

«「疯人之言,智者之道。」 ». « Les paroles des fous sont souvent la sagesse des sages. »

Elle baissa son éventail et regarda ses amis, ses yeux brillants d’une lueur chaleureuse.

— « Les meilleures compagnies ne sont pas toujours les plus raffinées. Parfois, ce sont celles qui nous font rire, pleurer, et même souffrir un peu. Cette soirée a été un mélange de chaos et de beauté », conclut-elle. « Et c’est précisément ce qui la rend si précieuse. »

— « À la semaine prochaine, pour les épisodes 45 à 48 », déclara-t-elle avec une élégance royale. « Et cette fois, je vous promets que vous aurez des réponses… enfin, peut-être. »

Sur ces mots, elle tourna les talons et quitta la pièce, laissant derrière elle une atmosphère de magie et de complicité.

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