108. Dans l’attente d’un renouveau

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Le palais de Sylvaria s’étendait comme un rêve de marbre et de pierre sous un ciel illuminé par les rayons du soleil couchant. Les jardins proposaient leurs roses pâles, des glycines parfumées et des fontaines qui chantaient en cascade. En cette fin de journée, les ombres s’allongeaient et la luminosité baissait dans les allées, tandis que le vent poussait des nuages bas, gris-bleus, d’un bout à l’autre du ciel.

Une lourde tristesse pesait sur les cœurs : le prince Olivier était alité, entouré de machines bourdonnantes, et pour la princesse Sylvie, habitée par l’inquiétude, leurs retrouvailles et ces instants qu’elle avait passés à ses côtés n’avaient pas apaisés la détresse qu’elle ressentait.

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Le Couloir de l’Aile Médicale

Lorsque la princesse Sylvie, aux commandes de son fauteuil roulant électrique, était entrée dans la chambre du prince, ses trois amies lui avaient dit qu’elles l’attendraient devant la porte afin qu’ils puissent passer ces premiers moments seuls tous les deux.

Lorsqu’elle était ressortie, sans un mot, la princesse les avait invitées à entrer si elles le désiraient. Elles franchirent la porte ensemble, et se tinrent de part et d’autre du prince. Elles s’approchèrent d’Olivier, posèrent leurs mains sur ses épaules. La princesse avait refermé la porte derrière elles et était restée en silence dans le couloir, dos à la porte, dans son fauteuil.

A leur sortie, les visages des trois amies étaient marqués par la compassion. Elles se tinrent autour de Sylvie, qui resta immobile, le cœur serré. Et c’est à la nuit tombée, que la princesse Sylvie, les yeux voilés par la fatigue et le chagrin, se dirigea vers la sortie de l’aile médicale.

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Le retour en palanquin

Parvenue dans le grand hall devant l’entrée, elle fut réinstallée dans le palanquin qui l’attendait, portée par les quatre gardes royaux en livrée dorée. Le trajet fut silencieux. Ses amies respectèrent son silence tandis que les porteurs avançaient d’un pas mesuré, comme pour ne pas troubler la princesse.

Les grands halls, les vastes couloirs, les majestueux escaliers et les galeries, tout cela fut traversé sans que la princesse n’y accorde d’attention. Ces lieux, pourtant illuminés, semblaient si sombres, à la lueur des éclairages, maintenant que la pleine lumière du jour s’était enfuie…

Elle n’écarta pas le rideau de soie dorée, qui resta baissé.

Le palanquin gravit enfin le grand escalier en marbre menant à ses appartements privés, tournant doucement jusqu’à la rotonde qui y donnait accès. Et enfin, là, les serviteurs l’installèrent délicatement dans son fauteuil électrique.

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Du Fauteuil Electrique au Fauteuil du Salon

La Princesse dirigea doucement son fauteuil dans le couloir menant à ses quartiers privés, et arriva dans son salon, devant son fauteuil préféré pour regarder ses c-dramas.

À son arrivée, les deux dragons nains, Flamme et Long, l’accueillirent avec une énergie contenue. Leurs petites pattes frappaient le sol, leurs yeux brillants cherchant à transmettre chaleur et réconfort. Sylvie, les deux pieds bandés, sentit un léger soulagement en voyant leurs silhouettes familières.

Margot s’avança immédiatement, soutenant les jambes bandées de la princesse.

"Permettez‑moi de vous installer dans votre fauteuil de salon, Princesse", dit‑elle d’une voix apaisante.

Mais une fois-là, contrairement à l’habitude, le vaste écran mural resta éteint ; Sylvie voulait simplement le silence, rester tranquille avec ses pensées.

Long et Flamme se placèrent aux pieds du fauteuil, leurs queues frémissant légèrement, comme s’ils voulaient offrir un soutien supplémentaire.

Sylvie s’enfonça dans le coussin moelleux, ajusta le repose‑tête et ferma les yeux, laissant le calme de ces lieux familiers envahir son esprit, qui était vide de toute chose.

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Une routine qui s’installe

Pendant les trois jours qui suivirent, Sylvie resta confinée à son fauteuil de salon. Elle ne quitta jamais la pièce, refusant d’aller dans sa chambre. Toutes les quatre heures, l’équipe de soins entrait discrètement dans la pièce, vérifiait les pansements, nettoyait les plaies et s’assurait que les bandages restaient bien en place après les avoir changés, suivant les protocoles médicaux du palais.

Chaque matin, Margot arrivait avec deux servantes. Ensemble, elles aidaient Sylvie à se laver, à se brosser les dents et à se changer. Elles ne lui donnaient aucune de ses robes de princesse ; à la place, elles l’habillaient d’une simple chemise de nuit ou d’un habit de maison sobre, confortable et facile à enfiler. Margot veillait à ce que chaque vêtement soit propre, sans ornement. Le luxe pouvait bien attendre tandis que le cœur guérissait.

Les deux agents de liaison du service de contre-espionnage mandatés par la Reine étaient repartis.

Mei‑Ling occupait un salon privé des appartements de la princesse spécialement réaménagé pour elle. Ce petit espace, décoré de lanternes de papier et de calligraphies chinoises, lui offrait un refuge où elle pouvait lire, méditer et remplir ses multiples obligations. Elle venait régulièrement rendre visite à Sylvie, s’asseyant doucement sur le bord du fauteuil, posant une main rassurante sur le bras de la princesse et partageant en silence des pensées apaisantes.

Damoiselle Sibylle, sa fidèle dame de compagnie, retournait chaque soir dans ses propres appartements, situés quelques niveaux plus bas. Elle passait la journée, telle une secrétaire, à préparer des lettres, à organiser les dossiers et à veiller sur les affaires de la princesse au sein du palais, puis remontait le soir pour s’assurer que Sylvie était à l’aise. Elle venait déposer une petite boîte de biscuits qu’elle faisait elle-même sur la table, puis, avant de repartir, s’agenouillait brièvement à côté du fauteuil, pressant une main douce contre la joue de Sylvie.

"Reposez‑vous, Sylvie, demain sera un autre jour", murmurait‑elle. Puis elle regagnait ses quartiers, laissant la princesse seule avec ses pensées et les dragons qui, toujours à ses pieds, ronronnaient doucement.

Margot, naturellement, vivait dans ses quartiers, adjacents à ceux de la princesse. Elle était toujours à portée de main, prête à répondre à la moindre demande, que ce soit pour ajuster un oreiller, apporter un verre d’eau ou simplement tenir la main de Sylvie lorsqu’elle se sentait submergée par l’émotion.

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Trois jours de profonde mélancolie

Lorsqu’elle était entrée dans la chambre du prince, ce qui la saisit immédiatement fut le silence qui y régnait, lourd des légers bruits des machines qui entouraient le prince Olivier.

Ce qui marqua le plus profondément Sylvie n’était pas tant l’état physique d’Olivier, que toutes ces machines, ces sangles et ces câbles qui l’entouraient.

Lorsqu’elle l’avait vu allongé sur le lit, le prince était enveloppé d’un véritable nid de dispositifs : un plâtre rigide maintenait son bras gauche totalement immobilisé, relié à des tubes de drainage et à des sangles de fixation. Des attelles thoraciques soutenaient ses trois côtes fracturées et des capteurs transmettaient en temps réel les données de respiration à un moniteur qui clignotait doucement à côté du lit. Un système de perfusion, une petite pompe et une ligne intraveineuse délivraient des antibiotiques et des analgésiques en émettant un léger bip à chaque dosage. Des électrodes attachées à sa poitrine surveillaient en continu son rythme cardiaque sur un petit écran lumineux, et un respirateur léger était branché à son nez.

Tous ces dispositifs, bien que permettant sa guérison, étaient tellement monstrueux avec Olivier immobilisé en leur centre.

Bien que conscient, il n’avait pu que très peu parler. Quelques phrases. Elle se souvenait de ses larmes tombant sur la main valide du prince, qu’elle tenait entre les siennes.

Elle avait ressenti une telle oppression, et la ressentait toujours. Le poids, la sensation d’être enchaîné, incapable de bouger librement. Une prison invisible. Chaque respiration, chaque battement de son cœur étaient surveillés, chaque mouvement limité par des attelles, chaque goutte de perfusion rappelait la douleur qui devait le traverser.

La vision de ces appareils, scintillants, implacables, et de son prince relié à eux, l’avait plongée à partir de ce moment-là dans une véritable souffrance qui ne la quittait plus.

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Les lectures de Mei‑Ling

Durant ces journées sombres, Mei‑Ling chercha à apaiser le cœur de Sylvie en lui lisant doucement des textes classiques de Cathay qui parlaient de guérison, de renouveau et de la réunion des êtres séparés.

Le premier jour, accompagnée d’un petit plateau de thé parfumé, elle lui prit le Chant du Lotus Éternel. Ce texte décrivait comment le lotus, né de la boue, s’élève chaque aube, pur et immaculé, comme le cœur qui retrouve la clarté après la nuit la plus sombre. En traduisant chaque vers en sylvarien, après l’avoir récité en mandarin, elle créa une atmosphère où la métaphore du bourgeon perçant la surface sombre rappelait à Sylvie que même les cœurs brisés pouvaient retrouver la lumière.

Le second jour, elle passa au poème de Li Bai, la Renaissance du Pin. Il racontait l’histoire d’un vieux pin qui, après avoir perdu ses branches dans la tempête, voyait repousser lentement de nouveaux rameaux verts. La description de la persévérance du pin soulignait la capacité du monde naturel à se régénérer, offrant à Sylvie l’espoir que le corps d’Olivier, comme le pin, retrouverait force et vitalité.

Le troisième jour elle lui choisit un passage du texte philosophique intitulé Réunion des Cœurs. Il expliquait comment deux âmes séparées par la distance restent liées par un fil invisible d’amour, en comparant cette connexion à une rivière qui, malgré les méandres, finit toujours par rejoindre la mer. En insistant sur la certitude que le temps réunirait à nouveau les deux amants, elle offrit à Sylvie une vision d’avenir où la séparation serait surmontée.

À chaque lecture, les deux dragons nains, Flamme et Long, s’approchaient lentement et s’allongeaient à ses pieds. Ne comprenant que le mandarin, les titres et les passages résonnaient en eux comme des chants anciens.

Quand Mei‑Ling lut :

"莲花永开 ", "le lotus s’épanouit éternellement", Flamme ferma les yeux et émit un petit — “Grrrr…” (Traduction approximative : "je sens la paix qui renaît").

Long, en entendant le vers :

"松树再生 ", "le pin renaît", laissa échapper un — “Grrrr…” (Traduction approximative : "La force reviendra").

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La promesse d’un renouveau

Ces trois jours s’écoulèrent ainsi, rythmés par les allers-retours des servantes, les passages réguliers de l’équipe médicale, les lectures apaisantes de Mei‑Ling, et les petits "Grrrr…" des dragons qui, traduits en promesses de paix, de force et de résilience, remplissaient la pièce d’une chaleur invisible.

Sylvie, bien que le cœur lourd, découvrit que la douleur pouvait être partagée, que les mots anciens pouvaient éclairer les ténèbres, et que même les créatures les plus improbables—des dragons nains parlant le mandarin et grognant—étaient capables de comprendre et d’offrir du réconfort.

Ces moments de lecture devinrent des oasis de réconfort.

Tandis que les machines continuaient leur ballet mécanique autour d’Olivier, le petit cercle formé par Sylvie, ses trois amies, les deux dragons nains et les paroles anciennes de Cathay créaient une bulle protectrice où la douleur existait, mais où l’espoir pouvait aussi germer, promettant guérison et réunion.

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