110. La Princesse et les jours qui passent

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Les quinze premiers jours de soins de la Princesse Sylvie défilèrent comme une boucle sourde, chaque matin ramenant la même succession d’actes mécaniques, chaque soir refermant le même cercle de frustrations. Au fil des jours, les gestes devinrent automatiques, mais les émotions de la princesse s’épaississaient comme des nuages noirs qui s’accrochent à un ciel plombé.

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Le Lever

Ce jour-là, le premier acte de la journée débuta plus ou moins à l’aube, lorsque Margot entra dans la chambre de la princesse afin qu’elle soit prête pour le passage matinal de l’équipe médicale. La princesse resta allongée, les yeux mi‑clos, un froncement sévère dessinant des rides sur son front.

"Allez, princesse, il est temps de se lever. Le personnel médical va arriver."

Sylvie, à demi‑endormie grogna :

"Pas déjà… pas déjà…"

Puis, tirant la couverture d’un revers :

"Je ne veux pas… je ne veux pas…"

Sans attendre, Margot saisit le bras de Sylvie et l’aida à se hisser hors du lit. La princesse, toujours bougonnant, finit dans son fauteuil roulant électrique. Le fauteuil, silencieux, s’anima d’un léger bourdonnement lorsqu’elle s’y installa.

"Ce fichu engin… il grince comme un vieux portemanteau."

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La Toilette

Le fauteuil la conduisit jusqu’à la salle de bains. Chaque fois qu’elle franchissait la porte depuis son immobilisation en fauteuil roulant, la princesse avait l’impression de découvrir à chaque fois d’un œil nouveau le vaste espace qui s’offrait à elle : un véritable sanctuaire de marbre blanc veiné d’or, des colonnes sculptées, un spa à jets d’eau, un hammam aux mosaïques scintillantes, et au centre, juchée au sommet de trois larges marches de marbre qui en faisaient tout le tour, une baignoire gargantuesque, plus piscine que baignoire, équipée de tous les accessoires d’hydromassage imaginables. Mais aucun aménagement n’avait jamais été prévu pour accueillir une personne en fauteuil ; chaque surface était lisse, chaque poignée haute, chaque robinet ou commande placés à la hauteur d’un adulte capable de se tenir debout.

Sylvie regardait la baignoire, exaspérée :

"Une vraie salle de bains de palais… et pourtant, rien n’est plus fait pour moi."

Margot, qui avait étudié le problème, était accompagnée comme tous les matins de deux jeunes servantes vigoureuses, chacune portant un plateau de linge propre. Les deux servantes sortirent alors deux grands sacs plastiques étanches, destinés à protéger les pansements des pieds de la princesse. Sylvie protesta, saisissant les sacs, grognant, mais connaissant parfaitement la suite :

"Des sacs ! Vous pensez vraiment que je vais me baigner en enfermant mes pieds dans ces sacs ?"

Une des servantes répondit avec douceur :

"C’est pour éviter que les pansements ne se détrempent, princesse."

Comme à son habitude, la princesse ne put s’empêcher d’envoyer une réplique bien sentie.

"Si je dois continuer à faire cela tous les jours, avant longtemps je serai une princesse qui sent des pieds !"

Margot, imperturbable, s’avança d’un pas, un sourire en coin.

"Princesse, vous savez parfaitement que c’est le personnel médical qui s’occupe de l’hygiène de vos pieds à cause de vos plaies. Ils sont d’ailleurs censés être la partie la plus propre de votre corps."

Sylvie rougit légèrement, piquée au vif.

 — "Vous insinuerez donc que je ne suis pas propre ? Vous croyez que je traîne des moisissures douteuses dans mes pieds ?"

Margot resta imperturbable comme à son habitude.

 — "Pas du tout, votre Altesse. C’est juste… une petite remarque pour faire ressortir l’hygiène de vos pieds."

Sylvie leva les yeux au ciel.

"Eh bien, tant mieux pour vous. Vous avez enfin trouvé un sujet de conversation !"

Les servantes, essayant de garder leur sérieux, commencèrent à envelopper d’abord les pieds de la princesse dans les sacs, tandis que la baignoire d’eau tiède débordait déjà de bulles provenant du système de jets du spa. La princesse, les bras croisés, marmonna.

"Je préfère encore les bains de boue que ça."

Une fois les pieds sécurisés, Margot, aidée des deux servantes, soulevait Sylvie de son fauteuil. Elles la portaient pour lui permettre de franchir les trois larges marches, et la déposaient, les pieds dans la baignoire, assise sur le rebord. Le marbre froid mordait sa peau, et chaque déplacement était une lutte contre la gravité et l’absence de points d’appui.

Une servante s’adressa à elle.

"Prenez garde à ne pas glisser, votre Altesse."

Sylvie soupira.

"C’est exactement ça : un palais qui brille mais qui n’a rien pour empêcher une simple chute."

Malgré les difficultés, le système d’hydromassage s’activa, projetant des jets d’eau chaude autour d’elle, caressant son dos, ses épaules, et même les pieds enfermés dans les sacs. Le bruit apaisant de l’eau remplissait la pièce, contrastant avec les protestations de Sylvie.

Sylvie en fermant les yeux et à-demi détendue pensa : "Bon, d’accord… au moins l’eau est chaude."

Après dix minutes de massage, et dix minutes à rester à flotter dans la baignoire, Margot et les deux servantes aidèrent la princesse à en sortir. Elles la séchèrent soigneusement, avec des serviettes moelleuses, retirèrent les sacs plastiques puis l’aidèrent à enfiler une tenue de jour soigneusement choisie : une robe en soie bleu nuit, agrémentée de broderies d’or, des bas en dentelle noire et un manteau léger. Tout cela fut fait avec une efficacité presque militaire, malgré les protestations continues de la princesse.

"Voilà, princesse, vous êtes propre et prête pour la journée."

Sylvie enfila son peignoir, à la fois irritée et déprimée.

"Pourquoi faut‑il toujours que tout soit si… si… parfait ?"

"Parce que vous êtes la princesse, votre Altesse." répondit Margot.

"Et pourquoi je ne peux même pas choisir de porter un t-shirt déchiré ?"

"Parce que vous êtes la princesse, votre Altesse."

"Parfait, alors je vais me plaindre toute la journée. Parce que je suis la princesse."

Et elle revint dans sa chambre en fauteuil roulant.

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Le Petit-Déjeuner

Le plateau du petit-déjeuner fut déposé sur la petite table d’un des salons privés, où Sylvie s’installa, toujours dans son fauteuil, les yeux mi‑ouverts. Le menu, comme celui de tous ses autres repas, avait été élaboré pour contrer son léger embonpoint que les médecins avaient constaté. Il était savamment équilibré, mais chaque bouchée portait le goût amer d’une privation et n’était absolument pas pensé pour satisfaire ses exigences royales.

Le thé était très chaud, les œufs pochés parfaitement cuits, le pain complet légèrement grillé.

Sylvie grogna :

"Ce n’est pas ce que je veux. Ou est ma charcuterie des hauts-plateaux du nord-est ? Mon assortiment de fromages à pâtes molles des grandes plaines verdoyantes ? ».

Son insatisfaction augmentait.

"« Mon beurre salé ? Mon pain croustillant ? Mes cookies au chocolat encore chauds, fondants à l’intérieur ? Et mes viennoiseries ? ».

Elle prit une tranche de pain complet grillé.

"Merci, Majesté du Confort », ricana‑t‑elle, « je pensais que le petit‑déjeuner serait un festin royal, pas une séance de diététique pour lapins. »

Margot, impassible et consciente que chaque remarque était un couteau déguisé en plaisanterie, déposa une tasse de café noir, fort, avec deux morceaux de sucre de canne, servi dans une tasse en porcelaine fine, la seule concession à son régime que la princesse avait pu obtenir.

Prenant la tasse, elle en renversa légèrement en se brûlant le bout des lèvres.

"Si je ne peux pas boire, au moins je peux me brûler la langue !"

Margot, avec un sourire patient, essuya le débordement.

"Vous avez toujours le don de rendre chaque matin… mémorable."

Sylvie, malgré son humeur maussade, finit par mordre dans son pain grillé. Mêlé à l’arôme du café, cela créa un contraste qui, pour un instant, adoucit son mécontentement.

Elle murmura, à moitié satisfaite.

"Peut‑être que… le reste de la journée sera meilleur."

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Les Soins Infirmiers

Les journées se succédaient, rythmées par les soins réguliers qui faisaient suite au petit déjeuner. Le personnel médical attendait patiemment la fin du petit-déjeuner de la princesse qui était toujours en retard, en observant la scène depuis l’entrée et échangeant des regards complices.

Le chef infirmier, toujours cet homme imposant à la moustache impeccable, dont l’air d’autorité tranquille inspirait confiance, entra, suivi de trois infirmières, discrètes mais efficaces, qui changèrent les pansements, vérifièrent la circulation, et massèrent les mollets de la princesse. Ils avaient amené avec eux leur matériel : pansements, désinfectants et autres plateaux d’instruments stériles.

Ce matin-là, le docteur Ambrosius, le médecin royal, un homme bedonnant au sourire chaleureux et aux lunettes rondes perchées sur le nez, était présent lors de la visite matinale de l’équipe médicale. Il venait en général pour parler diététique et régime alimentaire lorsque la princesse, la veille, s’était particulièrement illustrée par sa mauvaise volonté.

Leurs discussions sur les protéines et les fibres semblaient flotter autour de la princesse comme une brume incompréhensible.

Le docteur Ambrosius annonça d’une voix clinique :

"Nous avons réduit le sucre et les graisses d’origine animale afin de combattre l’embonpoint, princesse."

Sylvie, les sourcils arqués, rétorqua :

"Quel honneur ! J’ai toujours rêvé d’être la mascotte d’une campagne anti‑gourmandise."

L’une des jeunes infirmières, qui s’appelait Lila, avait la faveur de la princesse Sylvie, à cause de sa douceur et de la pommade parfumée à la lavande qu’elle lui appliquait pour ses massages, et dont le parfum avait le don pour amadouer la princesse. Elle termina en ajustant les pansements qui enveloppaient ses deux pieds.

"Comment vous sentez‑vous aujourd’hui, Votre Altesse ?"

Sylvie répondit sans lever les yeux.

"Comme un oiseau affamé enfermé dans une cage de verre."

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Les Repas

Les quinze jours s’étaient ainsi transformés en une succession de fragments.

Et entre chacun de ces fragments se trouvaient les mêmes points de rupture : les repas.

Depuis toujours, chaque fois qu’elle le pouvait, la princesse Sylvie régalait son palais de six moments gourmands : le petit‑déjeuner, la collation de onze heures, le déjeuner, le goûter de seize heures, le dîner et le souper tardif. Chaque pause était un petit rite, un instant où le cliquetis des couverts se mêlait aux arômes des mets les plus fins.

Mais les médecins avaient saisi l’occasion pour lui imposer un strict schéma de trois repas – petit‑déjeuner, déjeuner et dîner.

La princesse se sentait étranglée, comme si on lui arrachait les ailes de la gourmandise. Et ce sentiment commençait précisément à s’emparer d’elle aux alentours de 11 heures.

La collation de onze heures, habituellement un moment sacré de macarons et de thé aux fleurs de jasmin, fut, comme tous les autres jours, absente.

"Je ne vois pas pourquoi je ne peux pas prendre ma collation de onze‑heures maintenant," grogna Sylvie. "J’espère que vous avez prévu une sanction pour les coupables, sinon je me vengerai en refusant de respirer."

"Les médecins insistent sur trois repas structurés, votre Altesse," répondit Margot, d’une voix douce mais ferme. "Nous ne pouvons pas ajouter de petite collation entre le petit-déjeuner et le déjeuner, ni entre le déjeuner et le dîner."

"Des petites collations ?" répliqua Sylvie, les sourcils froncés. "Ce ne sont pas des petites collations, comme s’il ne s’agissait que peu de peu de chose. Ce sont des parties de ma journée !"

Mei‑Ling, qui venait d’apporter une tasse de thé aux fleurs de lotus, s’assit à côté du fauteuil.

"Princesse, la maîtrise de soi apaise le corps et l’esprit. Une parenthèse alimentaire mesurée vous aidera à rester équilibrée, même si cela ne correspond pas à votre rythme habituel."

"Equilibrée ?" ricana Sylvie, en jetant un regard noir à la tasse. "Je me sens comme un mannequin de magazine de mode, obligée de m’en tenir à un repas maigre et demi alors que j’ai l’habitude de six."

Evidemment, peu de temps après ces premières protestations, le déjeuner arriva, accompagné d’un bruit de cliquetis de couverts : poisson vapeur, légumes verts, filet d’huile d’olive. Sylvie le regarda d’un air dubitatif.

"Merveilleux, je vais me transformer en sirène végétarienne pendant que vous me comptez les calories comme on compte les moutons. Et bien sûr, toujours pas un seul verre de vin !"

Les servantes échangèrent un regard, tandis que Margot, toujours à ses côtés, ajusta le coussin du fauteuil, prête à absorber le prochain trait d’esprit.

Sibylle, qui revenait auprès de la princesse pour le déjeuner et le dîner, et toujours soucieuse de l’étiquette, ajusta les serviettes.

"Princesse, le repas doit être équilibré pour soutenir votre convalescence," déclara Sibylle, en posant délicatement une fourchette devant Sylvie. "Il ne s’agit pas d’un affront, mais d’une marque de respect envers votre corps."

"Respect ?" s’exclama Sylvie, en repoussant légèrement le plat. "Je veux mon vin, pas une carafe d’eau sans âme."

Margot serra les dents.

"Les médecins ont explicitement interdit l’alcool pendant votre convalescence. Aucun vin, aucune liqueur, aucun digestif."

"Interdit !" hurla Sylvie, les yeux flamboyants. "Je viens des vastes terroirs de Sylvaria, où chaque repas se savoure avec un crû de choix. Vous me privez de ce qui fait partie de mon identité !"

Damoiselle Sibylle posa alors une petite tasse remplie d’une tisane parfumée sur le plateau.

"Regardez et sentez le léger parfum de cette tisane. Pureté et équilibre. Simplement en remplaçant le vin par une tisane parfumée."

"Tisane ?" rétorqua Sylvie, en serrant les poings. "Je ne veux pas de tisane, je veux du vrai vin, celui qui réchauffe les veines."

Sibylle, d’un ton solennel, évoqua la morale et la bienséance.

"Princesse, la noblesse ne réside pas dans la quantité de vin, mais dans la capacité à se maîtriser."

Sylvie resta muette un instant, le regard perdu entre le verre d’eau plate et le plat devant elle. Finalement, elle prit une bouchée de poisson, le visage crispé, mais sans dire un mot de plus.

"Pas de vin ?" lança-t-elle, la voix tremblante de colère. "Vous me privez de tout ce qui rend les repas agréables !"

"Ce n’est pas une privation, c’est une protection," répliqua Margot, en déposant doucement le verre qu’elle venait de remplir d’eau de source. "Votre corps a besoin de temps pour guérir."

Mei‑Ling, avec un sourire serein, ajouta :

"Un petit verre d’eau aromatisée à la menthe peut rappeler la fraîcheur du vin sans les effets néfastes."

Une des servantes proposa :

"Nous pouvons vous offrir un verre de jus de pomme, si vous le désirez."

Sylvie leva encore les yeux au ciel :

"Un jus de pomme… quelle joie."

Un vrai point de tension surgissait aux alentours de 16 heures, quand le goûter de la princesse aurait dû arriver.

Sylvie, à partir de son application de commande de menus aux cuisines du palais, tapa furieusement, essayant de spécifier « un éclair au chocolat », mais le système rejeta la demande, indiquant que seules les options du menu médical étaient disponibles, et donc, pas de goûter... Sylvie, assise dans son fauteuil, fixa le couloir comme si elle pouvait faire apparaître une boîte de biscuits par la pensée, puis elle se tourna vers Margot, les yeux flamboyants, et lança :

"Fantastique, même la technologie se range du côté de la tyrannie diététique."

Margot, les yeux fatigués, rappela calmement :

"Nous respectons le plan nutritionnel prescrit. C’est pour votre santé, Princesse."

Le dîner arrivait, et avec lui le dernier repas officiel de la journée. Ce soir-là, le menu comportait un ragoût de légumineuses, du riz complet et une petite portion de fromage de chèvre. Sylvie, qui aimait les viandes braisées, les sauces riches et les fromages forts, lança une remarque.

"C’est tout ? Pas de viande, pas de sauce, rien de spécial ?"

"C’est pour alléger votre digestion avant le sommeil," expliqua Margot. "Les médecins veulent que vous puissiez dormir paisiblement."

"Je ne veux pas du ‘léger’, je veux du substantiel ! » répliqua Sylvie, le ton aigre. "Je ne dors paisiblement que le ventre plein !"

Mei‑Ling, avec une patience infinie, murmura :

"La véritable substance vient de l’équilibre intérieur, pas seulement du poids du plat."

"Je ne veux plus de ce régime de laboratoire !" Gémit la princesse.

Sibylle, d’un ton doux mais autoritaire, intervint :

"Princesse, la morale nous enseigne que la modération est la clé de la dignité. Se gaver d’opulence alors que votre corps réclame soin serait un affront à votre propre noblesse. »

Finalement, la mort dans l’âme, la princesse prit un morceau, le mâcha lentement, puis déclara :

"Quelle délicieuse façon de me rappeler que je ne suis plus la maîtresse des saveurs, mais la prisonnière d’un régime de moine."

Margot, d’une voix douce mais ferme, réitéra :

"C’est pour éviter que le poids ne vous encombre davantage."

Le soir, l’absence du souper et de vin était le point culminant de la frustration. D’habitude, Sylvie savourait un verre de vin rouge aux arômes de baies sauvages, suivi d’un digestif à base d’herbes locales.

Maintenant, l’unique boisson permise était de l’eau filtrée.

Sylvie, qui aurait bien voulu se lever pour clamer son indignation, se contenta de crier, assise :

"Pas de vin ? Pas de liqueur ? Voilà qui transforme mon palais en désert sans oasis !"

Son cri attira l’attention de Mei‑Ling, qui entra, les yeux empreints de sérénité. D’une voix douce, elle cita un poème antique de la lointaine Cathay :

"Le vin, lorsqu’il coule, voile le cœur, mais le sage garde l’esprit clair comme l’eau de source".

Elle posa une main légère sur le bras de la princesse, rappelant les vertus de la maîtrise de soi.

Sylvie, les lèvres tirées en un rictus, rétorqua :

"Ah, la sagesse du passé me dicte aussi de renoncer à mon plaisir ?"

Sibylle entra ensuite, le visage grave, et invoqua l’étiquette et la bienséance.

"Votre Altesse, la Sainte Licorne veille sur ceux qui respectent les règles du banquet de la vie," déclara‑t‑elle, les yeux brillants d’une ferveur presque désespérée.

Sylvie, piquée au vif, lança :

"Peut‑être que la Sainte Licorne préfère les gras pâturages herbeux aux palais avec des princesses en proie à la faim."

Sibylle, sans perdre son calme, insista :

"Il faut montrer que la couronne ne se plie pas aux caprices, même lorsqu’ils sont douloureux."

Mei‑Ling, posant une tasse de tisane de camomille, conclut :

"Cette tisane vous aidera à vous détendre, à accepter le calme."

Sylvie prit la tasse, la regarda un instant, puis la porta à ses lèvres. Le goût doux et apaisant ne remplaça pas le vin, mais elle sentit une petite vague de sérénité l’envahir.

Ainsi, chaque jour se répétait : le petit‑déjeuner imposé, la privation de la collation de onze heures, le déjeuner strict, l’interdiction du goûter, le dîner limité, et l’absence totale du souper et de l’alcool.

Chaque privation faisait jaillir chez Sylvie une remarque mordante, chaque refus nourrissait son ironie, chaque tentative d’imposer une règle renforçait son sarcasme.

Margot, la plus proche, supportait les éclats, les grandes claques sur les accoudoirs du fauteuil, les remarques acerbes, tout en maintenant le cap, distribuant les instructions aux cuisines et rappelant les consignes médicales.

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Le prince Olivier

Pendant ce temps, le prince Olivier poursuivait sa propre convalescence dans sa chambre de l’aile médicale du palais. Après la visite que la princesse lui avait rendue, le prince avait pris timidement l’initiative de la contacter quatre jours plus tard, suivant en cela les recommandations de Sven.

Mais rapidement, au fil de leurs journées remplies de monotonie et de réclusion, une intimité numérique s’était installée entre eux : messages, textos, audios, photos, stickers, émojis, courtes vidéos, tous deux étaient redevenus comme deux adolescents.

Les soirées s’étiraient lentement, ponctuées de messages nocturnes. Ils partageaient des photos de leurs blessures, des stickers de dragons qui semblaient se moquer gentiment de leurs maux, et des audios où leurs voix tremblaient d’émotion.

Le jour où les bandages de la princesse Sylvie furent retirés, au terme d’environ 15 jours, leurs échanges matinaux furent particulièrement enthousiastes.

Princesse – 08 h 12
"Hey ! Les bandages sont enfin partis ! J’ai pu bouger mes pieds sans douleur ce matin. J’ai même essayé de faire un petit pas avec le déambulateur… c’était… douloureux et maladroit, mais je suis debout !"

Un petit emoji de feu apparut à côté du texte, suivi d’un sticker animé d’un chat qui sautait joyeusement.

Prince – 08 h 15
"Wow, bravo ! De mon côté, le bras guérit plus vite que prévu, aucune infection, et les côtes me font de moins en moins mal. Le kiné travaille mon dos, et je commence à bouger de mieux en mieux le haut du corps."

Une image animée de deux oiseaux qui volaient côte à côte s’inséra dans le fil, comme un clin d’œil complice.

Princesse – 08 h 20
"Tu te souviens du rendez‑vous près des jonquilles ? J’avais tellement hâte de te dire… ce que je ressens. Je savais que tu allais le faire aussi, mais… tout a explosé."

Un cœur rouge pulsait à l’écran.

Prince – 08 h 22
"J’y pensais constamment. J’allais t’avouer tout ça le jour de l’explosion, mais… le chaos a tout emporté. Maintenant que je me remets, je veux vraiment le refaire."

Un sticker de deux personnages dessinés main dans la main apparut.

Princesse – 08 h 24
"Alors, dès que nos carcasses seront capables de se déplacer, même en fauteuil, on ira là où les jonquilles fleurissent."

Princesse – 08 h 25

Elle envoya un gif animé d’un petit dragon qui trébuchait, puis se relevait.
"Malheureusement, la saison est finie… faut‑il attendre un an ?"

Prince – 08 h 27
"On pourra créer notre propre printemps, même si les fleurs ne sont plus là. On se promet de se retrouver dès que possible, d’accord ?"

Un petit son de cloche tintait, comme une promesse scellée.

Princesse – 08 h 30
"Promis. Et… je crois que je vais vraiment devoir commencer à travailler l’étiquette… surtout si je dois recevoir ta déclaration et l’accepter."

Un sticker de couronne scintillante surgit, suivi d’un rire enregistré qui résonna doucement dans la pièce.

Prince – 08 h 32
"Je suis prêt à apprendre tout ça avec toi. Et… je dois avouer que je suis un peu jaloux de tes progrès. Moi, je suis encore coincé ici… je me souviens de nos premières rencontres. Je t’accompagnais et nous courions dans les forêts lors de tes chasses à la licorne."

Un emoji de visage rougissant apparut, puis un petit cœur rose.

Princesse – 08 h 35
"Arrête, tu vas me faire fondre ! Mais oui, on a beaucoup grandi depuis."

Un sticker de deux personnages qui se tiennent la main, les yeux pétillants, fit un clin d’œil à la caméra.

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Le observatrices silencieuses

Margot passa devant la porte entrouverte, aperçut la princesse occupée à texter sur son appareil et sourit en se rappelant les premiers jours de la convalescence de sa maîtresse. Elle voyait à quel point la princesse semblait enfin respirer, à la fois physiquement et émotionnellement, et ressentit un soulagement profond.

Damoiselle Sibylle se tenait à quelque distance sur un des balcons de la princesse et observait la scène à travers la grande baie vitrée ouverte. Elle imagina déjà les futures présentations officielles, les bals où la princesse, désormais consciente de ses sentiments aurait une posture impeccable, et se dit que l’union des deux royaumes de Sylvaria et de Valoria pourrait être scellée avec une grâce nouvelle.

Mei‑Ling, dans son rôle actuel de conseillère en harmonie intérieure, resta dans l’alcôve voisine, les yeux mi‑fermés, savourant le moment. Un léger pincement d’envie traversa son cœur. Elle se rappelait la première fois où elle avait croisé le regard du prince trois années auparavant. Aujourd’hui, elle se réjouissait pour eux, tout en se rappelant la douceur de ce premier échange, et se promit d’aider la princesse à garder cet équilibre fragile entre force et tendresse.

Aucune d’entre elles n’osa franchir le seuil, préférant laisser les deux jeunes cœurs parler librement, leurs mots tissés de stickers, d’émojis et de rires enregistrés. Le silence des quartiers privés de la princesse devint le témoin discret d’une union naissante, où chaque notification était une petite victoire sur la douleur et la solitude.

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