111. La Princesse et les Explications du Roi

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Le premier rayon d’or glissait déjà entre les arches de marbre du palais de Sylvaria, caressant les dalles de quartz qui scintillaient comme des gouttes de rosée. Ses tours se dressaient, leurs pointes effleurant les nuages qui s’étiraient paresseusement au-dessus des plaines centrales où se trouvait la capitale.

Le vent, léger et chargé du parfum des fleurs qui bordaient les allées des jardins faisait frémir les feuilles des arbres, rappelant à chacun que la paix de Sylvaria était un trésor fragile.

Dans les appartements privés de la princesse Sylvie, où les grandes baies vitrées projetaient des motifs mouvants sur les murs tapissés de soie, le silence était rompu uniquement par les dragons nains.

Flamme et Long, perchés sur le rebord de la fenêtre, échangeaient leurs habituels "Grrr". Leurs petits colliers vibraient doucement, reliés au smartphone rose de la princesse, et témoignaient de la technologie subtile du quotidien de ce monde.

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Le Roi au Chevet de sa Fille

Le roi, vêtu d’un manteau de velours sombre brodé de fil d’argent, et malgré l’heure matinale, était assis à côté du lit où dormait encore la princesse, sa fille.

Cela faisait une semaine déjà qu’elle avait les deux pieds bandés et était immobilisée dans ses appartements.

Il s’était levé avant l’aube, sachant que le moment où la lumière toucherait enfin les rideaux de la chambre serait celui où sa fille, la princesse Sylvie, ouvrirait les yeux. Enfant, elle aimait se réveiller toujours ainsi.

Assis, les mains croisées, il observait sous les draps de soie la silhouette endormie de la princesse, ses traits encore marqués par la fatigue et la douleur, mais empreints d’une énergie indomptable, même dans le sommeil.

Dans le silence de la pièce, les pensées du roi revenaient autour des événements qui avaient conduit à cette situation.

Lorsque l’explosion s’était produite, il se trouvait dans l’aile des salles de réunion. Les envoyés de Valoria étaient en train de lui rendre compte des derniers développements de la vaste enquête portant sur l’ancien ministre de la guerre Valorien qui avait été derrière cette histoire de laboratoire secret durant une douzaine d’années. Les perquisitions, arrestations et interrogatoires apportaient presque quotidiennement de nouvelles informations.

Les plus grandes verrières de l’aile, orientées au Sud-Est, avaient volées en éclat sous l’onde de choc. Les gardes royaux l’avaient alors immédiatement emmené et mis en sécurité dans un des blocs sécurisés de commandement. De là, il avait alors pris la direction des opérations, à commencer par comprendre ce qui se passait.

Les rapports affluant, une image assez claire de la situation avait pu se dégager rapidement et tous les moyens nécessaires avaient été mis en place pour porter secours aux blessés, et notamment au prince Olivier.

Le roi se rappelait comment il avait appris les derniers ordres précipités donnés par le prince grâce au visionnage des vidéos de surveillance et de celles des drones ayant emporté les charges explosives. Il savait ce qu’ils lui devaient tous. Sans sa réaction immédiate et efficace…

Le roi se rappelait aussi ce qu’il avait ressenti en entendant les premiers rapports mentionnant la princesse qui avait été prise en charge par les militaires et venait à ce moment-là d’arriver dans l’aile médicale du palais. Plusieurs vidéos de surveillance lui avaient d’ailleurs permis de la voir traverser le grand hall d’entrée comme une furie, poursuivie par ses deux dragons, et disparaître vers les grands escaliers des niveaux inférieurs.

C’est avec un profond sentiment d’impuissance devant ce qui était arrivé à sa fille, et de ne pouvoir être à ses côtés durant ce chaos, qu’il avait demandé à la reine d’aller auprès d’elle.

Tout cela, il le gardait en mémoire comme un fil qui reliait le présent à l’histoire de la famille royale. Un fil qui aurait pu être rompu il y a une semaine de cela déjà. Il voulait que, lorsque sa fille ouvrirait les yeux ce matin, elle sente la présence rassurante de son père, comme un phare dans la nuit, et qu’elle sache qu’il était là, tout comme sa mère, non seulement pour veiller sur elle, mais pour l’accompagner dans le chemin qui la mènerait, un jour, à la couronne.

Les premiers rayons du soleil matinal atteignirent enfin la chambre. Les paupières de la princesse frémirent doucement, ses cils se soulevant comme des pétales de fleur au matin. Un léger gémissement s’échappa de ses lèvres, suivi d’un regard qui se fixa sur la silhouette imposante du roi, assis à son chevet, les yeux remplis d’une tendresse mêlée de détermination.

La princesse Sylvie, encore engourdie par la nuit, ouvrait les yeux et découvrait le visage de son père, le premier contact visuel d’une journée qui promettait d’être le point de départ d’un nouveau chapitre.

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L’Eveil de la Princesse

Les bruits de pattes de Flamme et Long s’entendaient autour et en-dessous du lit. Le cœur de la princesse s’accéléra, non pas à cause de la douleur, mais parce que la présence du souverain était inattendue, presque irréelle.

—"Père ?" murmura-t-elle, la voix à peine audible, tandis que le collier de Flamme vibrait doucement, traduisant un petit "Grrr" qui semblait dire « Je suis là ». Le roi tourna la tête, ses yeux sombres reflétant la lueur du matin, et un sourire fatigué se dessina sur ses lèvres.

Elle ne s’attendait pas à le voir là, à l’aube, alors que le monde extérieur se réveillait encore. Un frisson la parcourut, un mélange d’étonnement, de soulagement et une pointe d’inquiétude. Le simple fait que le souverain ait choisi de rompre avec la gestion de crise et de sacrifier ses propres obligations pour être présent, la toucha profondément.

Elle se redressa et cala son dos contre la tête du lit.

Une chaleur familière monta en elle, comme si les souvenir d’enfance où son père la portait dans les couloirs du palais venaient de se raviver. Elle sentit une vague de gratitude et un bref instant elle redevint la petite fille qui se blottissait contre ses genoux pour écouter des histoires de dragons et de licornes.

Ses lèvres s’entrouvrirent :

—"Père… je ne m’attendais pas à ce que vous soyez là."

Le roi, les yeux encore empreints de la fatigue des nuits passées et du manque de sommeil, répondit d’une voix douce mais ferme :

—"Ma chère Sylvie, je voulais enfin te voir éveillée de mes yeux, pour que tu saches que je ne suis jamais loin, même en ces circonstances."

À ces mots, la curiosité qui luttait en elle prit le dessus. Elle sentit le besoin de comprendre ce qui s’était réellement passé, de percer le mystère qui planait sur l’explosion qui avait fait tout basculer et l’avait laissée clouée au lit. Son regard, d’habitude si vif lorsqu’il s’agissait de ses c‑dramas, se fit plus sérieux, et elle demanda, la voix tremblante d’une innocence mêlée à une maturité naissante :

—"Comment… comment une telle chose a pu arriver ? Qui peut bien avoir osé attaquer ainsi le royaume et le palais ?"

Le roi, conscient que les réponses seraient à la fois un fardeau et une leçon indispensable pour la future souveraine, prit un instant pour choisir ses mots. Il savait que chaque fragment de vérité qu’il partagerait aujourd’hui serait une pierre angulaire pour la princesse, qui, un jour, devrait porter le poids de décisions similaires.

Prenant une longue inspiration, le roi lui dit alors :

— "Ce qui s’est passé il y a quelques jours ne s’est jamais produit durant les plus de quarante siècles de l’histoire de Sylvaria. Oh, il y a bien eu au cours de notre longue histoire, de l’agitation : contestations de la part du peuple, luttes internes entre dirigeants, et une reine a presque failli à son devoir et manqué de précipiter la chute du royaume. Et nous avons porté assistance à plusieurs reprises au cours des siècles passés à nos frères de Valoria. Mais jamais, jamais, notre royaume n’avait fait l’objet d’une attaque par une puissance extérieure."

Le roi marqua une pause. Sylvie resta muette, absorbant chaque mot comme si le temps s’était suspendu. Elle sentit le poids de la situation se déposer sur ses épaules, même si son corps était encore cloué au lit. Le roi, remarquant son trouble, poursuivit, son regard se faisant plus grave.

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Les Explications du Roi

— "Ce que je vais te dire n’est connu que de quelques-uns d’entre nous : la Reine ta mère, moi, ainsi que les plus hauts responsables des services de renseignement. Dont le prince Olivier bien sûr."

La princesse frissonna. Jamais son père ne lui avait révélé quoi que ce soit concernant les affaires du royaume en temps normal, et elle s’y attendait d’autant moins en ces circonstances.

Le roi reprit en lui parlant avec un ton calme et posé.

— "L’explosion, dont tes blessures sont la conséquence indirecte, est le résultat d’une conspiration ourdie dans l’ombre depuis près de trois décennies. En réponse à cela, toutes les forces de sécurité ainsi que l’armée ont été mobilisées, ici au palais, dans la capitale, aux frontières ainsi qu’au-delà."

"Le royaume de Valoria nous apporte son soutien sans réserve également, car cette menace a pris naissance chez eux, à leur insu. Et aussi parce qu’ils connaissent très bien et depuis fort longtemps la puissance étrangère impliquée derrière les évènements de ces derniers jours : la Confédération Nordique. Ces petites nations militaires confédérées qui se trouvent au-delà des remparts Nord des Montagnes Encerclantes. Leur implication dans toute cette folie a été définitivement établie. C’est eux qui ont cherché à placer des charges explosives d’une puissance jamais vue au cœur même du palais."

En entendant cela, la princesse ne put s’empêcher d’intervenir.

— "La Confédération ? C’est donc eux la nation que vous aviez évoquée lors du Conseil ? Mais, père, ils ne se sont jamais intéressés à nous. Qu’est-ce qui aurait bien pu les pousser à faire cela ?"

Le roi lui sourit et poursuivit ses explications.

— "Effectivement. Mais tu n’as connaissance que de ce qui a été exposé lors du Conseil aux membres du gouvernement. Seules les grandes lignes y ont été présentées. Certains éléments n’ont volontairement pas été abordés. Par contre, ils l’ont été lors de la séance de l’après-midi à laquelle seuls assistaient les seigneurs des quatre Régions ainsi que les membres du Haut-Conseil."

"Cette scientifique renégate, la Doctrix Séraphina, a mené pendant près de 12 ans ses travaux abominables tout en rendant compte régulièrement à la branche occulte des services Valoriens mise en place par leur ministre de la guerre de l’époque, Stormrune. Eirik Stormrune."

"A l’époque, lui et huit autres membres influents du gouvernement Valorien étaient en désaccord profond avec la politique de leur pays, ainsi que celle de Sylvaria. Ils pensaient qu’il était possible de développer de nouveaux systèmes d’armes surpuissants sur la base des tout premiers travaux de Séraphina qui venaient d’être publiés. Que c’était une question de survie face aux visées expansionniste des peuples du Nord. Mais les considérations éthiques de Sylvaria au sujet des licornes rendaient cela impossible."

"A l’insu de leur propre gouvernement, ils contactèrent donc Séraphina et la financèrent. Puis en utilisant l’accès total des services Valoriens à nos ressources et infrastructures, lui fournirent sans compter tout ce dont elle avait besoin. Les ressources ne manquent pas au puissant ministère de la guerre Valorien. Et tout fut installé ici, à Sylvaria car évidemment les licornes ne survivent pas au-delà des Montagnes Encerclantes. Enfin, les cryptes oubliées du palais, ignorées de tous, mais dont les valoriens avaient réussi bien auparavant à retrouver l’emplacement, leur fournirent l’endroit idéal."

La Princesse demanda alors :

— "Père, je comprends ce que vous dites. Mais pourquoi ces 13 années durant lesquelles plus rien ne s’est passé après la mort de la Doctrix, pour en arriver brutalement à la situation d’aujourd’hui ?"

Le roi soupira puis reprit ses explications.

— "Les données récupérées dans le laboratoire secret ainsi que les investigations menées depuis à Valoria nous ont permis de comprendre. Mais il est nécessaire de bien saisir l’unique motivation et les méthodes de Séraphina dans toute cette affaire. Percer les mystères incompréhensibles de la physiologie des licornes et l’acquisition de connaissances fabuleuses. Sans aucune morale ni éthique. "

"De ce point de vue, c’était un véritable génie scientifique. Mais par contre, ses compétences d’espion étaient catastrophiques. Elle commit toutes sortes de bévues qui permirent à une nation de la Confédération Nordique d’avoir vent de ses travaux, puis de mettre en place une surveillance étroite de ses activités."

"Durant un temps, ils tentèrent de mettre sur pied leur propre programme de recherche, non sur les licornes, mais sur les dragons cathayens ! Ils ont d’étroites relations commerciales avec l’empire de Cathay. Ils réussirent on ne sait comment à se procurer des spécimens car Cathay protège jalousement ses dragons. Plus exactement, ils se procurèrent des œufs de dragons nains."

Sylvie interrompit son père.

— "D’où le lien avec Flamme. Mais Père, s’ils avaient leur propre programme, pourquoi l’œuf de Flamme est-il arrivé jusqu’ici ?"

Le roi lui répondit simplement :

— "Parce que malgré tous leurs efforts, ils ne réussirent pas à reproduire les protocoles expérimentaux de Séraphina. Manque de moyens, connaissances insuffisantes, et plus que probablement à cause de différences physiologiques fondamentales entre licornes et dragons. On ne sait pas exactement pourquoi ils échouèrent. Ils tablèrent alors sur l’avidité de la Doctrix pour étendre son champ d’investigations à la biologie des dragons et la contactèrent dans le plus grand secret comme Valoria l’avait fait des années auparavant. Elle accepta, croyant agir à l’insu des services Valoriens."

— "Mais cela n’était pas le cas évidemment" poursuivit la princesse.

— "Non, évidemment. Les services Valoriens maintenaient une surveillance étroite et constante sur la Doctrix, et cela à son insu. La prise de contact de la Confédération ne passa pas inaperçue de leurs services. Ils décidèrent de passer à l’action lors de la remise des premiers spécimens à Séraphina, avant qu’elle n’arrive sur les lieux. Malheureusement, cette opération ne se déroula pas comme prévu. Il y eut de nombreux morts des deux côtés. Mais dans le chaos qui s’ensuivit la Doctrix réussit tout de même à récupérer deux caisses spéciales contenant chacune un œuf. L’une fut endommagée et son œuf fracturé et la Doctrix grièvement blessée. Cependant, elle réussit à s’enfuir et à regagner son laboratoire avec les deux caisses. La suite, tu la connais."

La Princesse se redressa dans son lit et demanda alors :

— "Mais père, la mort de la Doctrix n’aurait-elle pas dû suffire à tout arrêter ? Elle seule semblait être en mesure de mener ces travaux. Alors pourquoi tout cela aujourd’hui, treize ans plus tard ?"

Le roi acquiesça.

— "Sa mort mit bien un terme à toutes ses activités malfaisantes. Mais ce ne fut pas la seule raison. Etant donné la nature de leurs activités, Stormrune et ses acolytes ne pouvaient qu’opérer dans le secret le plus absolu. Par conséquent, leur division occulte du ministère de la guerre ne comptait qu’un nombre très limité de personnes. Leurs quelques agents de terrain avaient été engagés dans l’opération d’interception des spécimens en provenance de Cathay, et la plupart furent tués. Mauvaise planification et exécution défaillante par manque de personnels face à une Confédération qui faisait de tout cela un objectif prioritaire ? Probablement. Il n’y a aucun compte-rendu clair de l’opération."

"Quoi qu’il en soit, Stormrune avait perdu une grande partie de ses moyens humains, et Séraphina ne donnait plus signe de vie. Et pour cause, car elle était morte. Mais les Valoriens l’ignoraient."

"Plusieurs des conjurés valoriens prirent peur et décidèrent de tout arrêter. D’autres envisagèrent de mettre sur pieds leur propre programme de recherche secret grâce à la somme des résultats obtenus par la Doctrix. Il y eut de vives dissensions. Certains finalement paniquèrent. Ils rompirent tout lien avec la division occulte et cherchèrent à faire disparaître toute trace de leur implication. Le ministère de la guerre de Valoria et son gouvernement traversèrent alors une période troublée. Et personne jusqu’ici, même avec le recul historique, n’avait jamais pu comprendre les raisons de cette instabilité. Maintenant, nous sommes fixés."

"Mais surtout, à partir de ce moment, la Confédération voyait que Valoria, son éternel ennemi, était en proie à des troubles internes et se savait démasquée. Elle organisa alors une campagne d’assassinats ciblés, maquillés en crimes maffieux, qui aboutirent à l’élimination de plusieurs membres du gouvernement, dont Stormrune et 3 de ses anciens associés. Tout cela aboutit à la chute bien connue du gouvernement Valorien d’il y a 13 ans, obligeant le roi à intervenir en utilisant ses pouvoirs d’exception pour rétablir les choses."

Le roi marqua une pause. La princesse demanda :

— "Oui, j’ai appris cela. Même pour les historiens, ces évènements ne semblaient pas avoir de sens jusqu’à aujourd’hui. Alors qu’en fait, les choses peuvent s’expliquer… Mais le roi et le nouveau gouvernement Valorien n’ont-ils donc jamais rien découvert ?"

Le roi reprit.

— "De toute évidence non. Stromrune était mort, ainsi que 3 de ses partisans. Bon nombre de documents avaient été perdus ou détruits, et les cinq conjurés qui restaient poursuivirent avec empressement ce travail de nettoyage. Enfin, depuis, trois autres sont décédés. De causes naturelles apparemment. Quant aux quelques hommes de main restants, ils disparurent dans le paysage."

— "Mais Père, tout s’est donc bien arrêté à ce moment-là… Alors pourquoi tous ces évènements aujourd’hui ?"

— "Depuis la mort de la scientifique renégate, c’est un fait que la Confédération n’avait aucune possibilité d’accéder au laboratoire situé ici, dans les cryptes. Ils n’eurent pas d’autre choix que de s’en accommoder. Mais ils avaient entre les mains la plupart des résultats et ils ne restèrent apparemment pas inactifs. Pendant plus de dix ans ils travaillèrent sur ces bases sans plus se préoccuper des cryptes hors de leur atteinte. Et à ce que nous en savons, ils réussirent à en tirer au moins une application pratique : ce dispositif explosif d’une puissance inimaginable utilisé ici il y a quelques jours."

La princesse plissa le front.

— "Mais dans quel but père ?""

— "J’y arrive justement. Ce qu’ils ont tenté de faire la semaine dernière n’était pas leur première tentative d’accéder de nouveau au laboratoire. Leur première tentative remonte à la venue de la production cathayenne à Sylvaria pour le tournage du c-drama. C’est cet évènement qui déclencha tout le reste."

Le roi marqua une pause pour laisser à la princesse le temps d’assimiler l’information et il poursuivit. Elle le fixait des yeux sans dire un mot.

— "Avec toute la couverture médiatique réalisée pendant des mois autour de l’évènement, les interviews, les reportages, les documentaires et autres, un détail qui leur avait échappé jusqu’ici attira soudain leur attention."

— "Quoi donc père ?"

— "Flamme, ma chère fille."

— "Flamme ? Qu’est-ce que Flamme a à voir avec tout cela ? Il est avec nous depuis 13 ans. Depuis la mort de la scientifique, d’accord, mais en quoi cela pousserait la Confédération à reprendre d’un coup ses opérations ici ?"

— "Ma chérie, nous supposons selon toute vraisemblance, que la toute jeune princesse que tu étais durant toutes ces années n’a jamais fait l’objet de leur surveillance. L’essentiel de leurs efforts de renseignement a toujours traditionnellement porté sur Valoria, leur éternel ennemi. Sylvaria n’était pas leur centre d’intérêt. Mais tout cela a changé du jour où ils découvrirent l’existence de Flamme durant le tournage de la série dans notre pays."

"Ce qu’ils se sont imaginés exactement, nous l’ignorons. Mais certainement que, d’une façon ou d’une autre, nous avions eu accès au laboratoire et avions récupéré et repris les recherches. Ce qui était totalement faux, mais ils n’avaient à ce moment aucun moyen de le savoir."

"Ils décidèrent donc d’en savoir plus très rapidement. Ils infiltrèrent la production cathayenne avec un espion à leur solde. Rien de moins que l’acteur Zhao Ming qui rejoignit l’équipe en cours de tournage, en remplacement de l’acteur initialement annoncé pour le rôle. Mais il n’arriva pas à leur fournir quoi que ce soit d’utile. Il a été arrêté et interrogé par les services cathayens en collaboration avec les nôtres depuis son retour là-bas. Nous avons ainsi appris qu’il avait l’expérience de ce genre d’opérations et avait été grassement payé pour ses services. Et sans surprise, les informations qu’il a fournies ont permis de remonter à la Confédération."

"Après ce premier échec, ils ciblèrent le smartphone impérial doré que la délégation avait prévu de t’offrir lors de son départ. Il s’agissait d’un cadeau officiel des autorités impériales de Cathay. Mais les services de la Confédération parvinrent préalablement à y installer une IA dotée de fonctionnalités de surveillance et d’espionnage très sophistiquées, en lieu et place de l’IA du système."

"La Confédération, tout en faisant le maximum pour rester dans l’ombre et faire porter à d’autres les responsabilités, essaya ainsi d’infiltrer le palais et de pénétrer ses protocoles de sécurité afin d’atteindre la chambre forte. Dans le but d’essayer de récupérer son contenu ? Difficile à imaginer. Des informations ? Plus probablement. Mais cette tentative échoua à nouveau."

"Pour la troisième et dernière tentative, la semaine dernière, les évènements montrent clairement que c’était dans le but de tout détruire et d’empêcher quiconque d’avoir accès aux secrets que la chambre forte contient encore. En désespoir de cause. Ils réussirent presque."

"Comme tu le sais, la découverte des cryptes a été rendue publique, pour son intérêt archéologique et historique majeur. Mais même si rien n’a été révélé au sujet du laboratoire secret, la Confédération se doutait bien que nous l’avions découverte, et leurs services de renseignement le leur ont confirmé. Tout comme le fait que nous n’avions pas encore ouvert la chambre forte. Leur agent qui a pénétré jusqu’ici afin de tout détruire au plus vite le prouve."

"Mais là encore ils ont échoué. Grâce à la rapidité de réaction du prince Olivier, qui a immédiatement fait évacuer les bombes jusqu’aux confins des cryptes souterraines. Sans cela, la chambre forte aurait été anéantie ainsi que les fondations de plusieurs des corps de bâtiments principaux du palais. Des centaines de vies auraient été perdues, le royaume aurait littéralement tremblé sous l’impact. Nous avons frôlé la catastrophe."

Le roi arrêta là son récit.

Il regardait sa fille avec une expression indéfinissable.

La princesse Sylvie restait silencieuse. Elle remarqua soudain à quel point la chambre était paisible. Il n’y avait plus aucun bruit des dragons qui étaient certainement partis jouer ailleurs. Le léger souffle d’air qui entrait par les grandes baies vitrées ouvertes faisait onduler doucement les grands rideaux de soie dans les rayons du soleil matinal. Des chants d’oiseaux s’entendaient au loin, quelque part dans les jardins des vastes balcons de la princesse. C’était une belle matinée comme les autres à Sylvaria.

Son père, qui s’était tu sans la quitter des yeux lui prit la main et poursuivit :

"Je suis venu aujourd’hui pour te donner ces informations, car un jour, quand tu porteras la couronne, ce seront tes décisions qui devront permettre d’affronter des menaces similaires."

"Depuis un an et demi ta mère et moi avons décidé de t’ouvrir l’accès aux Textes Fondateurs de Sylvaria, à leurs commentaires ainsi qu’à la totalité des archives historiques, avec leurs IA de recherche. Tu as déjà rencontré ce passage fondamental des Commentaires qui déclare que ‘la sagesse d’un règne se mesure à sa capacité à préserver le passé tout en embrassant l’avenir’. Nous avons compris que pour devenir la future reine dont Sylvaria a besoin aujourd’hui, tu dois parvenir à faire face à l’avenir bien sûr, quel qu’il soit, mais tout en conservant et en tenant compte des choses du passé qui ont permis de bâtir tout ce que nous avons, de faire de nous ce que nous sommes aujourd’hui."

— "Tu es passionnée, impulsive, et déterminée, mais tu devras réussir à trouver l’équilibre nécessaire entre tradition et modernité. Être le pont qui permettra de passer des choses anciennes aux choses à venir tout en conservant son identité à Sylvaria."

La princesse Sylvie restait immobile, les yeux grands ouverts, le souffle court, chaque mot de son père gravant une image de destruction et de chute.

Elle sentait soudain que le poids de la réalité s’était abattu sur elle, comme une vague glacée qui venait de percer le mur de ses rêves d’enfance. Sa pensée, habituellement remplie de scénarios de c‑dramas et de discussions animées avec ses amis, se trouvait soudain confrontée à la dureté d’un monde où les complots et les explosions pouvaient menacer l’existence même du royaume.

Elle réussit, dans un souffle, à dire seulement :

— "Mais Père… je ne suis que votre fille."

Les yeux du roi brillèrent alors lorsqu’il lui répondit :

— "Oui, c’est tout à fait exact. Et de ce fait, tu portes en toi le sang des premières Reines. Mais tu es aussi celle que tu es. Tu ne te contentes pas de savoir, mais tu veux comprendre. Et lorsque les circonstances l’exigeront, tu n’auras pas peur d’utiliser ce savoir et cette compréhension grâce à ta passion et ton impulsivité."

"Mais pour l’heure, il s’avère qu’une nation hostile dispose d’une nouvelle technologie redoutable et qu’elle n’a pas hésité un instant à s’en servir contre nous en tentant de masquer ses agissements. Nous ignorons s’ils disposent d’autres armes encore inconnues, et nous ignorons ce qu’ils projettent de faire ensuite. La décision a donc été prise d’accéder au contenu de la chambre forte. Nous devons connaître une fois pour toutes l’ensemble des éléments en notre possession afin d’envisager tous les scénarios possibles et de nous y préparer."

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Une Belle Matinée Comme les Autres à Sylvaria

Le silence suivit les dernières paroles du roi. Sylvie, les yeux toujours fixés sur les siens, sentit le poids d’une couronne qu’elle n’avait jamais portée devenir soudainement tangible. Elle comprit que son enfance était bien loin de tout cela, bercée par les c-dramas et les jeux avec Flamme et Long. Mais c’était moins la perte de l’innocence que l’acquisition de responsabilités nouvelles.

Le roi se pencha légèrement en avant, serrant la main de la princesse avec une tendresse qui était celle d’un père pour sa fille.

Plongeant alors une main dans les pans de son ample manteau de velours sombre, il en ressortit un petit sac de tissu soyeux fermé par une cordelette tressée. La princesse qui suivait ses mouvements des yeux le vit alors en sortir une petite poupée de chiffon. Elle avait une robe verte et de longs cheveux blonds. C’était un jouet de petite file, défraichi. Un souvenir de la toute petite enfance de Sylvie. Il la posa doucement sur sa table de chevet et resta à la regarder.

— "Cette poupée a vu tes premiers rêves, ma fille. Aujourd’hui, la réalité t’oblige à revisiter ces rêves et à les transformer en réalités plus matures, c’est certain. Mais n’oublie pas en chemin pour autant celle que tu étais. En dernier recours, c’est cela, ta nature profonde, qui te permettra de naviguer dans l’incertitude et prendre des décisions éclairées, même lorsque les choses ne sont pas claires. C’est cela qui te permettra de régner."

La princesse prit la poupée en mains pour la regarder, mais elle n’en avait aucun souvenir.

Le roi comprenant, lui dit :

— "Tu étais bien trop jeune pour t’en souvenir. Quelques temps après qu’elle t’ait été offerte, elle fut égarée. Ce n’est que deux ou trois ans plus tard qu’elle fut rapportée par une des servantes de la laverie. Elle avait dû y être emportée par mégarde avec d’autres vêtements et oubliée là. Ta mère l’a gardée depuis. Je te la laisse afin qu’elle te rappelle ce que je viens de te dire."

Il lui serra une dernière fois tendrement la main.

— "Repose-toi, ma chère Sylvie," murmura-t-il d’une voix grave et apaisante. "La chambre forte sera ouverte dès que le prince Olivier aura retrouvé ses forces. D’ici là, tu as tout le temps de digérer ces nouvelles."

Il se leva, ajustant son manteau, et fit un signe discret arrivé à la porte. Margot, qui attendait à l’extérieur, entra doucement pour veiller à ce que rien ne perturbe le repos de la princesse. Le roi s’arrêta un instant sur le seuil de la pièce, jetant un dernier regard à sa fille, puis à Flamme et Long qui, revenus de leur escapade, observaient la scène avec une curiosité silencieuse.

— "N’oublie jamais qu’il est impossible de tout savoir, et qu’il nous faut donc être capable d’accepter l’incertitude sans que cela nous paralyse. La vraie sagesse est alors de savoir où chercher, vers quoi se tourner pour trouver les réponses quand le monde bascule. Et alors, c’est ce que tu es véritablement, c’est cela qui te permettra de naviguer."

"Sois forte, Sylvie," ajouta-t-il avant de disparaître dans le couloir, laissant derrière lui la gravité d’un souverain qui venait de transmettre un flambeau.

Dès que la porte se referma, la princesse laissa échapper un long soupir, comme si elle venait de retenir son souffle pendant des heures. Elle se tourna vers ses deux petits compagnons dragons.

— "Vous avez entendu, n’est-ce pas ?" demanda-t-elle, la voix encore tremblante mais plus ferme.

Flamme émit un petit « Grrr » vibrant, tandis que Long, plus grave, secoua la tête, ses petites ailes frémissantes. Leurs colliers traduisirent leurs petits grognements : "Nous sommes avec toi, Princesse."

Sylvie sourit, un sourire différent de ceux qu’elle arborait habituellement avec eux. Elle regarda par la baie vitrée, vers les jardins calmes, ignorants des menaces qui planaient.

— "Père a raison," murmura-t-elle en se redressant légèrement, malgré la douleur. « Je ne suis pas seulement la fille du roi. Je suis la 143ème porteuse du Nom de la Sainte Sylvie. Et si la Confédération Nordique pense que nous sommes faibles parce que nous aimons la paix, ils vont découvrir que nous sommes aussi forts que nos montagnes. »

Son esprit, habituellement occupé par les intrigues romantiques des c-dramas, se tourna vers la chambre forte, et tous ces secrets enfermés qui pourraient changer le cours de l’histoire. Elle imagina des réunions avec les guildes, des stratégies avec le prince Olivier, des alliances avec Cathay. Elle réalisa que son impulsivité, qu’elle avait souvent regrettée, pourrait devenir un atout si elle était canalisée par la sagesse que son père et sa mère étaient en train de l’aider à acquérir petit à petit. Elle devait mûrir tout en restant elle-même.

Elle regarda pensivement la poupée de chiffon qu’elle avait posée sur le lit devant elle.

— "Flamme, Long," dit-elle en caressant doucement les museaux des dragons nains, « nous allons devoir travailler dur. Pas seulement pour guérir mes jambes, mais pour apprendre, comprendre, et agir."

— "La sagesse d’un règne se mesure à sa capacité à préserver le passé tout en embrassant l’avenir," répéta-t-elle, les mots de son père résonnant dans sa tête comme une mélodie nouvelle. "Alors embrassons l’avenir, mais gardons précieusement le passé."

Sylvie Monique Isabeau de Sylvaria ferma les yeux, non pas pour dormir, mais pour se représenter les choses. Elle voyait l’immense royaume de Sylvaria, non plus comme un refuge isolé, mais comme un bastion de lumière et de savoir, prêt à affronter les tempêtes qui se préparaient au-delà des montagnes. Elle sentait en elle une nouvelle force, une détermination tranquille qui remplaçait l’angoisse.

Le soleil montait plus haut dans le ciel, illuminant la chambre d’une lumière vive et claire qui semblait promettre des jours meilleurs. La princesse sourit, cette fois avec une confiance absolue.

Et dans le silence paisible du palais, la princesse Sylvie, désormais consciente de son rôle et de sa mission, s’apprêta à débuter cette nouvelle journée de convalescence, non pas en simple malade, mais en future reine, qui un jour écrirait les prochains chapitres de l’histoire de Sylvaria.

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