Chapitre 1 - Le parking des vivants fatigués
Quand je suis arrivé à Costa da Caparica, il devait être un peu plus de vingt-trois heures.
Ou minuit.
Ou 1987.
Honnêtement, après avoir traversé l’Europe seul dans une Volkswagen Polo blanche qui sentait le café froid, les stations-service allemandes et la dépression fonctionnelle… la notion du temps devenait très relative.
Je me suis garé face à l’océan.
Enfin “face à l’océan”…
Disons plutôt face à un parking portugais éclairé par trois lampadaires fatigués, une poubelle débordante et un camping-car allemand dont le propriétaire semblait pratiquer le naturisme de guerre depuis plusieurs générations.
Le moteur s’est coupé.
Silence.
Enfin non.
L’Atlantique.
Ce bruit sourd. Immense. Comme si la planète respirait plus lentement que nous.
Je suis resté assis quelques minutes sans bouger, les mains sur le volant.
Des milliers de kilomètres pour finir là.
Dans une voiture trop petite. Avec un dos détruit. Trois t-shirts propres survivants. Une planche de bodyboard. Deux skates. Et une stabilité émotionnelle comparable à un caddie Auchan avec une roue voilée.
Magnifique début de nouvelle vie.
Au loin, des jeunes riaient sur la plage.
Quelqu’un jouait une musique brésilienne. Une fille chantait faux. Un chien aboyait contre quelque chose d’invisible.
Le Portugal.
Enfin.
Je suis sorti de la voiture.
L’air sentait le sel, le sable humide et le barbecue. Pas le barbecue bourgeois de magazine déco.
Le vrai barbecue. Le charbon. La sardine. La viande trop grillée. Le vin rouge. La vie quoi.
J’ai regardé l’océan longtemps.
Puis j’ai sorti mon téléphone.
Aucun message important.
Normal.
Quand une vie s’écroule, le monde continue très bien sans bande originale dramatique.
Je me suis allongé dans la voiture en essayant d’organiser mon corps d’un mètre soixante-six dans un espace prévu pour transporter des courses Lidl et éventuellement un enfant portugais de huit ans.
Impossible.
Mon genou touchait le volant. Mon cou ressemblait à une expérience médicale ratée. Et ma vessie avait déjà décidé qu’elle aussi voulait participer à l’effondrement général.
À travers le pare-brise, je voyais les lumières du front de mer.
Costa da Caparica.
Le nom sonnait comme une promesse. Ou une erreur très coûteuse.
Je pensais à toutes les choses que j’avais laissées derrière moi.
Les gens. Les villes. Les habitudes. Les disputes. Les fantômes.
Le problème avec les fantômes, c’est qu’ils adorent voyager.
Surtout gratuitement.
J’ai fermé les yeux quelques secondes.
Puis quelqu’un a frappé à ma vitre.
Trois coups.
Secs.
Je me suis redressé d’un coup comme un toxicomane surpris par le fisc.
Dehors, sous la lumière jaune du parking, il y avait une silhouette.
Une femme.
Cheveux attachés n’importe comment. Sweat trop grand. Canette à la main. Et ce regard très particulier des gens qui ont déjà vécu plusieurs vies émotionnelles sans prévenir personne.
Elle m’a observé à travers la vitre.
Puis elle a dit, avec un accent impossible à situer :
— Tu sais que tu ressembles exactement à un mec qui essaie de survivre dans une voiture… mais avec beaucoup trop d’ego pour l’admettre ?
Je l’ai regardée deux secondes.
Puis j’ai répondu :
— Et toi tu ressembles exactement à un problème que je n’ai pas encore les moyens émotionnels de gérer.
Elle a éclaté de rire.
Un vrai rire. Pas un rire de réseau social. Pas un rire poli.
Le rire dangereux des gens encore vivants.
Puis elle a levé sa bière vers moi.
— Parfait. Bienvenue à Costa alors.

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