Chapitre 2 - La Colombienne du parking
Je n’avais aucune idée de qui était cette femme.
Et honnêtement, vu ma trajectoire récente dans les relations humaines, statistiquement, elle avait soit :
— un mandat d’arrêt international,
— un ex-compagnon pratiquant le lancer de couteaux,
— soit une passion dangereuse pour le développement personnel sur Instagram.
Mais elle riait.
Et ça faisait longtemps que je n’avais pas entendu un rire aussi vivant.
Pas un rire poli.
Pas un rire de bureau.
Pas ce petit “hihihi” administratif des gens morts intérieurement depuis 2014.
Non.
Un vrai rire.
Le genre qui donne envie de rester encore cinq minutes sur Terre.
Le vent faisait bouger son énorme sweat gris. Ses cheveux attachés n’importe comment semblaient avoir perdu une guerre contre l’humidité portugaise.
Elle regarda une nouvelle fois l’intérieur de ma voiture.
Puis moi.
Puis la voiture.
Puis moi encore.
— Attends…
— Quoi ?
— Tu dors vraiment là-dedans ?
Je regardai autour de moi.
Le parking.
La buée sur les vitres.
Le bordel monumental à l’intérieur du véhicule.
Un slip propre suspendu près du siège passager comme un drapeau de détresse européen.
— Je préfère le terme “micro loft mobile”.
— Mon Dieu…
— Avec vue sur l’océan.
— Et probablement scoliose offerte.
Elle éclata encore de rire.
Même le chien semblait amusé.
Le vieux bâtard noir s’approcha doucement de moi, renifla mon pantalon, puis regarda Luna avec l’expression fatiguée d’un agent de sécurité portugais à deux semaines de la retraite.
— Si Mowgli ne t’a pas mordu, c’est bon signe.
— Il a quel âge ?
— Cent quarante-sept ans émotionnels.
Le chien se coucha directement devant ma voiture.
Traître absolu.
Luna leva sa bière vers moi.
— T’as mangé au moins ?
— Une barre protéinée en Allemagne.
— Quand ?
— Je préfère ne pas répondre à cette question.
— Ah ouais… t’es vraiment au bout du DLC, toi.
Je souris malgré moi.
Le problème avec les gens drôles, c’est qu’ils court-circuitent les défenses.
Et cette femme avait clairement transformé l’humour en arme blanche.
Elle fit quelques pas autour de la Polo.
— Attends, attends, attends…
Elle regarda les plaques.
— T’es français ?
— Oui.
— Mais genre français France ?
— Non. Français Belgique du Sud.
— Ah merde, pardon.
Je soufflai du nez.
Elle s’accroupit soudain devant ma voiture pour regarder les planches à l’arrière.
— Skate ?
— Oui.
— Surf ?
— Oui.
— Bodyboard ?
— Oui.
— Snow ?
— Oui.
— Ok… donc soit t’as traversé une énorme dépression…
— Ah.
— Soit tu vas bientôt lancer une chaîne YouTube très agaçante.
Je partis dans un rire nerveux.
Cette femme analysait les gens comme un profiler du FBI sous tequila.
Elle se releva.
Le vent soufflait plus fort maintenant. L’océan derrière elle faisait un bruit immense.
Puis elle me regarda sérieusement pour la première fois.
Et là…
quelque chose changea légèrement.
Pas romantique.
Pas magique.
Juste… ce moment étrange où deux êtres fatigués comprennent instantanément qu’ils parlent à quelqu’un qui connaît déjà le goût exact du chaos.
— T’as traversé combien de pays ? demanda-t-elle doucement.
— Beaucoup.
— Pour une femme ?
— Entre autres.
— Mauvaise idée.
— Je sais.
— Non.
Elle but une gorgée.
— Traverser l’Europe pour quelqu’un, c’est romantique. Traverser l’Europe parce qu’on ne sait plus où poser son cœur… ça, c’est dangereux.
Silence.
Au loin, un groupe criait sur la plage. Quelqu’un jouait du reggaeton atrocement faux. Le vent sentait le sel et le charbon.
Et moi, j’étais là… à discuter philosophie émotionnelle avec une Colombienne sortie de nulle part pendant que mon futur ressemblait à une capture d’écran floue.
Puis elle pointa ma voiture du doigt.
— Bon.
— Quoi ?
— Tu ne peux pas dormir là.
— Pourtant, la science dit que si.
— La science dit aussi que les gens mangent du tofu volontairement.
— Argument solide.
— Viens boire un verre.
Je regardai l’océan.
Puis ma voiture.
Puis elle.
Très mauvaise idée.
Donc évidemment…
j’ai accepté.

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