Chapitre 4 - Les gens cassés sentent immédiatement les autres gens cassés
João posa la bouteille de vin sur le comptoir avec la délicatesse d’un homme qui ne croyait plus vraiment en l’humanité mais continuait malgré tout à servir à boire.
Le bar était presque vide maintenant.
Dehors, le vent faisait trembler les vitres. L’océan cognait au loin dans l’obscurité comme une vieille machine immense.
Luna buvait son verre lentement en regardant la plage.
Moi, je regardais discrètement l’endroit.
Les murs étaient couverts de vieilles photos de surf jaunies par le temps. Des Polaroids. Des planches cassées accrochées au plafond. Des autocollants défraîchis. Toute la décoration donnait l’impression que ce bar avait été construit par des gens ayant refusé de grandir correctement.
Et honnêtement…
je commençais à trouver ça magnifique.
João revint vers nous.
— Donc Emmanuel…
Je levai les yeux.
— Comment tu connais mon prénom ?
— Luna déteste retenir les prénoms. Moi j’écoute les gens.
Luna leva son verre.
— C’est faux. Je retiens les prénoms des gens intéressants.
— Donc pratiquement personne, répondit João.
Elle sourit.
Visiblement ces deux-là passaient leur temps à s’insulter affectueusement depuis plusieurs années.
João me regarda longuement.
— T’as la tête des types qui arrivent ici en pensant rester deux semaines.
— Ah.
— Puis un jour ils regardent l’océan et leur ancienne vie commence à leur sembler inventée.
Je soufflai doucement du nez.
— C’est censé me rassurer ?
— Non. Il haussa les épaules.
— Ici rien ne rassure. Ça révèle juste les problèmes plus lentement.
Luna éclata de rire.
Puis elle attrapa un paquet de bonbons posé derrière le bar sans demander l’autorisation.
João leva immédiatement les yeux au ciel.
— Tu es une enfant de huit ans enfermée dans le corps d’une catastrophe émotionnelle colombienne.
— Merci João.
Elle ouvrit le paquet et me le tendit.
— Prends-en un.
— J’ai trente-six ans.
— Et ?
— Les adultes mangent des olives ou des trucs tristes comme ça.
— Les adultes sont surtout des enfants fatigués avec des problèmes bancaires.
Je pris finalement un bonbon.
Fraise.
Évidemment.
Le goût chimique explosa immédiatement dans ma bouche.
Et bizarrement…
ça me rappela quelque chose de simple. L’enfance peut-être. Ou une époque où les gens n’avaient pas encore transformé l’amour en guerre psychologique avec notifications passives-agressives.
Luna me regardait en souriant légèrement.
— Tu vois ? T’es déjà moins mort intérieurement.
— Attention, je vais finir par croire à ton programme de réhabilitation émotionnelle.
— Impossible. Elle but une gorgée de vin.
— Moi-même je ne me fais pas confiance.
Silence.
Le vent soufflait plus fort maintenant.
Dehors, quelques silhouettes passaient encore près de la plage.
Puis João posa soudain ses bras sur le comptoir.
— Bon.
— Quoi encore ? souffla Luna.
— Je veux juste savoir combien de temps avant que vous deveniez un énorme problème l’un pour l’autre.
— João…
— Non parce que généralement les gens cassés ici suivent toujours le même schéma. Il compta sur ses doigts.
— Surf. Vin rouge. Discussions profondes à deux heures du matin. Regard intense. Catastrophe.
Luna leva son verre vers lui.
— Magnifique résumé de mes trente dernières années.
Je partis dans un rire fatigué.
Puis João me regarda sérieusement.
— Fais attention à elle, Emmanuel.
Luna leva immédiatement les yeux au ciel.
— Oh mon Dieu…
— Non. Il continua sans la regarder.
— Pas parce qu’elle est dangereuse. Parce qu’elle fait semblant d’aller bien depuis trop longtemps.
Le silence tomba immédiatement.
Même Luna ne répondit rien cette fois.
Elle regardait son verre.
Et pendant une seconde…
je vis autre chose derrière son sourire.
Quelque chose de fatigué. D’usé. Comme une lumière qui lutte encore mais qui commence doucement à manquer d’électricité.
Puis elle releva les yeux vers moi.
Et immédiatement, le sourire revint.
— Bon. Elle tapa dans ses mains.
— On va éviter la thérapie de groupe portugaise avant minuit.
— Excellente idée, répondit João.
— Emmanuel.
— Oui ?
— Tu surfes demain.
— Mon corps est actuellement composé à soixante pour cent de douleur lombaire.
— Parfait. Elle sourit.
— Tu vas adorer les vagues portugaises alors.

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