Chapitre 20 - Les familles les plus étranges sont souvent celles qu’on choisit
Villa Maria fonctionnait selon des règles totalement inconnues de la civilisation moderne.
À midi, quelqu’un cuisinait des œufs en écoutant du métal brésilien. À midi dix, Lara dansait pieds nus dans la cuisine avec une cigarette et une tartine. À midi quinze, Tiago expliquait très sérieusement qu’il voulait “filmer un court-métrage expérimental sur la solitude masculine et les requins”.
Personne ne semblait surpris.
Alex, lui, était assis sur la terrasse avec trois donuts, une glace vanille et une boisson énergétique.
Le type avait littéralement l’alimentation d’un enfant américain de neuf ans livré à lui-même dans un parc d’attractions.
— Bro. Il me tendit un paquet de bonbons.
— Sugar heals trauma.
— Cette phrase est scientifiquement fausse à tous les niveaux.
— And yet… Il haussa les épaules.
— look at me. Happy.
Le pire ?
Il avait presque raison.
Luna sortit de la douche à ce moment-là.
Cheveux mouillés. Short en jean. Vieux débardeur noir.
Et immédiatement, toute la terrasse changea légèrement d’énergie.
Pas parce qu’elle cherchait l’attention.
Parce que certaines personnes transportent naturellement une présence.
Elle attrapa un café puis s’installa entre Alex et moi.
Naturellement.
Comme si c’était déjà devenu normal.
Très dangereux.
Tiago nous observait discrètement depuis son hamac.
Puis il leva lentement son joint vers Lara.
— They gonna fall in love hard.
— Obviously, répondit Lara sans même lever les yeux.
— WE CAN HEAR YOU, lança Luna.
— GOOD. Lara croqua dans sa tartine.
— Saves time.
Je partis dans un rire fatigué.
Alex aussi.
Puis soudain, une planche tomba violemment quelque part à l’étage.
BOUM.
Silence.
Puis une voix hurla :
— PUTAIN DE MERDE !
Toute la terrasse souffla en même temps.
Luna ferma immédiatement les yeux.
— Ah… Elle regarda mon café.
— Voilà Sofia.
Les pas arrivèrent lourdement dans l’escalier.
Et là…
ok.
Je compris immédiatement pourquoi tout le monde avait eu cette réaction plus tôt.
Sofia ressemblait à :
— une mannequin russe, une guitariste punk, et une crise existentielle sous cocaïne romantique.
Cheveux rouges. Yeux noirs. Tatouages. Kimono ouvert sur un vieux t-shirt des Ramones.
Elle descendit l’escalier comme une catastrophe naturelle ayant appris à fumer.
Puis elle me vit.
Et s’arrêta immédiatement.
Long silence.
Très long.
Puis elle désigna Luna.
— Non.
— Sofia…
— NON. Elle me regarda.
— Encore un beau mec triste avec des épaules de surfeur et des problèmes émotionnels ?
Alex éclata immédiatement de rire.
Tiago tomba presque de son hamac.
Même Luna souriait déjà.
Sofia s’approcha de moi.
Très proche.
Et me regarda comme une psy gothique sous caféine.
— Tu lis Bukowski ?
— Oui.
— Mauvais signe.
— Je sais.
— T’as traversé l’Europe pour une femme ?
Petit silence.
Toute la terrasse me regardait maintenant.
— Entre autres, répondis-je.
Sofia ferma immédiatement les yeux comme quelqu’un qui venait de perdre un pari intérieur.
— Oh putain… Elle pointa Luna du doigt.
— Évidemment que c’est ton genre.
— Sofia…
— Non non laisse-moi profiter du spectacle. Elle leva une cigarette.
— Vous avez déjà l’énergie de deux personnes qui vont soit tomber follement amoureuses… Elle alluma sa clope.
— soit écrire des poèmes extrêmement chiants dans six mois.
Toute la terrasse explosa de rire.
Même moi.
Luna attrapa immédiatement un coussin pour lui lancer dessus.
Alex pleurait maintenant de rire sur sa chaise.
Et pendant que tout le monde criait, riait ou s’insultait affectueusement dans cette immense maison remplie de chaos, de sel et de gens émotionnellement dysfonctionnels…
je regardai discrètement autour de moi.
La lumière. Les boards. Les voix. L’océan au loin. Les rires.
Puis Luna.
Et cette pensée étrange traversa doucement mon esprit :
peut-être que certains endroits ne nous sauvent pas.
Peut-être qu’ils nous rappellent simplement qu’on était encore capables de vivre.

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